10 novembre 2021

Manu Bonmariage: “on ne voit bien qu’avec le coeur”

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Jamais Manu Bonmariage ne lâchait sa camera. Bien souvent elle ronronnait à l’insu de tous, comme oubliée, aussi invisible que son propriétaire  qui s’enfonçait dans son fauteuil, traversait une salle sans qu’on le voie, s’invitait  à une noce sans se faire remarquer.  Elle parlerait plus tard, cette camera, lorsque ses images seraient visionnées ; elle révélerait ce que nul n’avait remarqué, elle porterait au jour des paroles que nul ne se souvenait d‘avoir entendu.

Ainsi était Manu :  curieux de tout et de tous, aux aguets, ne perdant jamais une miette de ce réel  qu’il exprimait mieux que personne.  En Afrique, au Cameroun plus précisément, nous avons vu tourner ce petit homme têtu qui  réussissait à passer inaperçu. Camera vissée sur l’oeil, il dansait au milieu des villageois, il évitait par miracle de trébucher dans le feu ou de heurter les enfants ;  il laissait, pendant des heures, un vieux missionnaire dérouler ses souvenirs et rappeler cette  foi chrétienne, cet amour des hommes qui  l’avaient amené là, au fond de la forêt, à s’occuper des Pygmées et à soigner leurs maux dont la lèpre..

Au delà des anecdotes du quotidien, Manu ne craignait jamais d’aller plus loin : il posait des questions sur le dieu unique et les dieux païens, sur la foi, la médecine,  la sorcellerie, et aussi,  au bout du chemin, sur la mort elle-même…Et puis il se taisait, laissait la parole de l’autre prendre le dessus et frôler la vérité… La manière dont Manu filmait était à la fois un spectacle  et un miracle sans cesse renouvelé. Car il racontait volontiers comment, enfant, une flèche mal dirigée l’avait privé de l’un de ses yeux.  Cet accident  ne l’avait cependant pas empêché de devenir cameraman  et de donner à son œil unique une acuité sans pareille.

Il nous fallut observer Manu pendant des années pour répondre à cette question :  comment pouvait il se montrer aussi discret, presque invisible, et pratiquer avec une telle intensité, un tel talent, cet art de laisser les autres se livrer, aller jusqu’au bout de leurs secrets, aux confins de leurs vies ? Naviguer en profondeur, frôler  l’indicible et en ramener des paroles de vérité…Peu à peu nous avons compris que cet œil unique que Manu collait sur sa camera n’était pas seul à l’ouvrage. C’est le renard qui, s’adressant au Petit Prince  nous avait donné la réponse : « on ne voir bien qu’avec le cœur ».

Avec empathie, affection, amour au singulier et au pluriel, c’est le cœur de Manu qui le guidait, qui nous le rendait si proche, si  présent, même lorsque le départ s’annonçait…

COLETTE BRAECKMAN