5 janvier 2022

En dépit des promesses le Congo demeure embourbé, comme la jeep du président…

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Le Congo n’est jamais avare de surprises :  voici trois ans, l’accord intervenu entre Joseph Kabila- dont le dauphin Shadary avait été désavoué par les électeurs- et Félix Tshisekedi, le moins bien loti des candidats à l’élection présidentielle, avait fait mentir tous les pronostics pessimistes.  Au début de l’an dernier, après de longues manœuvres de persuasion « à la congolaise », c’est-à-dire à coup de billets verts et sans aucune violence,  la majorité qui permettait à Kabila de contrôler tant le Sénat que le Parlement basculait et assurait au chef de l’Etat surnommé « Fatshi-béton » une majorité… bétonnée.  L’espoir prenait racine :  la « vision » du chef de l’Etat, désormais dotée d’une marge de manœuvre confortable,  allait enfin se concrétiser. D’autant plus que Félix Tshisekedi, ayant fait preuve d’une incontestable  intelligence stratégique, multipliait les initiatives :  assurer la gratuité de l’enseignement primaire (le droit à l’éducation étant inscrit dans la Constitution), mettre définitivement fin aux violences ravageant les deux Kivu,  entamer des travaux d’infrastructures,  se libérer  de la trop grande emprise des Chinois en renégociant certains contrats, traquer la corruption avec l’aide du nouveau  patron de l’Inspection générale des Finances, rendre au Congo son rang de puissance africaine…  Non seulement bon tacticien, Tshisekedi se révélait un réservoir de bonnes idées illustrant  le slogan de sa campagne : «le peuple d’abord ».

Un an plus tard, à l’instar de la jeep présidentielle alourdie par trop de passagers, l’appareil de l’Etat s’est embourbé. La corruption, inégalement poursuivie, règne toujours et une nouvelle caste de nouveaux riches détrône l’ancienne, l’Est du pays est devenu le terrain d’opération d’armées étrangères et  les populations souffrent toujours autant,  la perspective des élections annonce déjà de nouvelles contestations car l‘indépendance de la nouvelle Commission électorale pose question.

Certes, on peut soupirer, invoquer le fatalisme congolais, l’infinie capacité de résignation d’une population qui vit au jour le jour, ignorer l’émergence d’une nouvelle classe moyenne et les exigences de la jeunesse. On  peut  poursuivre, à l’instar de la trop discrète diplomatie belge, le « business as usual », dialoguant avec une caste politique formée dans nos écoles.

Il ne faudrait cependant pas oublier que le 4 janvier 1959 non plus, on n’avait rien vu venir dans la « colonie modèle » qu’était le Congo.  Ce jour là cependant, des émeutes inattendues éclataient à Léopoldville,  leur répression faisait –officiellement- 39 morts  et le discours d’un certain Patrice Lumumba  réveillait brusquement l’espoir d’une prochaine indépendance.  La suite est connue. L’histoire (et entre autres celle de la révolution française) nous a appris que les peuples ne se lèvent pas lorsqu’ils sont au plus bas de l’oppression et ne vivent que pour survivre,  mais au moment où l’espérance du  changement commence à poindre tout en demeurant inassouvie…

5 janvier 2022

Un an après avoir conquis sa nouvelle majorité, Tshisekedi patine toujours

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Les voitures du convoi présidentiel embourbées sur une route du Kasaï, transformée en ravin par les pluies diluviennes et l’absence d’entretien…Si la photo  a fait le tour des réseaux sociaux, ce n’est pas seulement parce qu’elle illustre le dénuement de l’intérieur du pays, c’est aussi parce qu’elle symbolise le pouvoir de Félix Tshisekedi une année après le » grand remplacement ». La majorité jusque là détenue par Joseph Kabila  et son parti  le FCC avait basculé  au profit de l’ «Union sacrée » de la nation, les élus ayant changé de camp après avoir monnayé leur revirement à coups de billets verts et de 600 jeeps  généreusement distribuées.  L’argument brandi à l’époque  était que la majorité jusque là contrôlée par le président sortant bloquait toutes les réformes que le nouveau pouvoir souhaitait  mettre en œuvre.  Un an après, le constat est ambigu. Sur le plan extérieur,   Félix Tshisekedi a multiplié les promesses et les engagements et  son porte parole assure que, grâce à ses multiples voyages et à la présidence de l’Union africaine, « il  a remis le Congo sur la carte du monde » ; il a rétabli avec la Belgique des relations qui étaient exécrables du temps de Kabila, s’est fait photographier aux côtés de Joe Biden,  s’est recueilli sur le tombeau du Christ à Jérusalem au grand dam des Palestiniens, s’est employé à réduire le  poids de la Chine et à faire reculer les ambitions économiques de Pekin…Mais le coût du cabinet du chef de l’Etat,  -plus de mille personnes très bien payées- a fait exploser le budget de la présidence qui accuse un dépassement de  479%…Sur le plan extérieur toujours, le président s’est employé à normaliser les relations avec les pays de la région,  concluant de nombreux accords de coopération économique et surtout militaire, applaudis de l’extérieur mais sévèrement jugés par l’ opinion nationale. Les  souverainistes relèvent que l’adhésion à la zone africaine de libre échange se traduit  surtout, pour la RDC, par la  fourniture de matières  premières brutes qui seront transformées hors des frontières (l’or en Ouganda et au Rwanda, le coltan au Rwanda, le cuivre en Zambie,  le cobalt en Chine après avoir transité par la  Tanzanie et l’Afrique du Sud…). En outre, les accords militaires se résument souvent à une sorte de libre circulation de troupes étrangères sur le territoire national,  moins pour rétablir la paix au bénéfice des Congolais que pour traquer divers groupes d’opposants menaçant les pays voisins et exploitant les richesses locales.  Les zones frontalières sont ainsi devenues des terrains d’opération pour des forces étrangères antagonistes : des militaires burundais traquent, dans le Sud Kivu, des groupes d’opposants eux-mêmes soutenus par Kigali pour affaiblir  le régime de Bujumbura tandis que des opposants rwandais du RNC (Congrès national rwandais) dirigés par le général  Kayumba Nyamwasa tentent de recruter dans les  haut plateaux au dessus d’Uvira, ce qui entraîne la destruction des  villages et du bétail de Tutsis congolais Banyamulenge.

Au Nord Kivu, l’état de siège  décrété voici sept mois n’a pas empêché les  massacres de se poursuivre : malgré la suspension des  administrations civiles et le quartier libre donné aux militaires, 1300 personnes  ont péri sous les coups des ADF, ces milices islamistes affirmant s’opposer au président ougandais Museveni et relever de l’internationale djihadiste.  La Monusco, dont l’impuissance a été avérée après vingt ans de présence en RDC, a été mise à l’écart des opérations conjointes désormais menées par une armée congolaise dont les effectifs avaient été surestimés et par l’armée ougandaise qui a envoyé dans l’ Ituri ses meilleurs détachements, qui ont déjà remporté quelques succès.  Ce qui n’a pas empêché un groupe terroriste de mener une attaque suicide à Beni le jour de Noël.
Quant à la présence rwandaise, elle est plus mal vécue encore par les populations locales :  elles ont assisté, voici quelques semaines, à une « promenade » de l’armée de Kagame au nord de Goma,  tout le système de télécommunications congolais est désormais contrôlé au départ de Kigali, les avions Rwandair opèrent (avec succès et ponctualité)  sur l’ensemble du territoire national et, pour s’être opposé à une tentative de main mise rwandaise sur les  réseaux d’information, le directeur de la radio télévision congolaise Freddy Mulumba a été sèchement licencié.  

Relevant que les provinces placée sous état de siège sont dirigées par des généraux issus des anciennes rébellions naguère soutenues par le Rwanda et l’Ouganda, des observateurs militaires comme Jean-Jacques Wondo se demandent « s’il ne s’agît pas de replacer la RDC sous l’ancien ordre politique régional qui a prévalu de 1997 à 2003 », une époque où les pays d’Afrique de l’Est (Rwanda, Ouganda, Kenya) avaient soutenu les mouvements rebelles pour tenter  de faire basculer vers l’Est le géant congolais. Paradoxalement, c’est un président originaire du Kasaï, au centre du pays, qui donne aujourd’hui plus de gages aux voisins de l’Est que le Katangais Joseph Kabila, qui avait été prétendument qualifié de Rwandais…

5 janvier 2022

“Congo Hold up”, Clap, deuxième saison

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Après l’enquête « Congo Hold up » initiée entre autres par Mediapart et portant principalement sur les détournements massifs s’étant produits sous l’ « ère Kabila »  le politologue Jean-Claude Mputu,  porte parole de l’association  « le Congo n’est pas à vendre »  se demande  si la formule réactualisée ne devrait pas se focaliser sur les dérives du pouvoir actuel, un avis partagé par  le lanceur d’alerte Jean-Jacques Lumumba, à l’origine de la première fuite de documents.

A Kinshasa, le professeur Muteba, animateur de l’Office d’évaluation de la dette publique se  pose la même question. Dénonçant les dérapages budgétaires de la présidence, il reproche à la très redoutée Inspection des Finances de ne pourfendre que le pouvoir sortant,  d’exonérant ses tenants actuels.  Pour Jean Claude Mputu, « à part les discours, rien n’a changé dans les pratiques. Tous ceux qui, au cours de l’année écoulée,  avaient été arrêtés à grand bruit et accusés de corruption ont été libérés, qu’il s’agisse de Vital Kamerhe, ex numéro deux du régime et toujours président du parti UNC  (Union nationale pour le Congo),  du ministre de l’enseignement secondaire et supérieur Willy Bakonga, du ministre de la santé Eteni Lokongo… »

Par contre le dernier ministre de la santé nommé par Joseph Kabila, le Docteur Olly Ilunga, n’a bénéficié d’aucune mesure de grâce tandis que la mort très suspecte du juge Yanyi, initiateur de l’enquête sur Vital Kamerhe n’a jamais été élucidée.

La  taxe RAM,  (récepteurs audiovisuels mobiles),  prélevée à la source sur tous les téléphones portables dès qu’est insérée une carte SIM, est extrêmement impopulaire. Alors que le portable est devenu un élément essentiel de la vie sociale, cette ponction rapporte des dizaines de millions de dollars : «ce scandale remonte jusqu’au cœur de la famille présidentielle » assure Jean-Claude Mputu, rappellant que « le ministre des télécommunications Augustin Kibassa Maliba n’est autre que le beau frère du chef de l’Etat. »

Décrétée par Tshisekedi au lendemain de son accession au pouvoir, la gratuité de l’accès à l’enseignement primaire aurait du être l’une des mesures phares du régime : « elle a rendu l’espoir à quatre millions d’enfants dont les parents n’avaient jusque là pas les moyens de payer les frais scolaires » se  réjouit jusqu’aujourd’hui le militant de la société civile Malu  Mulamate à Lubumbashi.

Jean-Claude Mputu relève cependant que « cette décision a été prise en croyant que la Banque Mondiale allait accorder sans conditions ou études préalables le milliard de dollars promis à la RDC »… Cette mesure  a engendré un long et pénible conflit opposant l’Etat aux écoles privées, surtout catholiques ou protestantes. Elle a aussi mené  les enseignants à se mettre en grève car, amputé  de la contribution des parents,  leur salaire se réduisait à 120 dollars par mois.

Qu’il s’agisse de la gratuité de l’enseignement ou de l’état de siège, l’absence de préparation de ces mesures a renforcé l’impression d’amateurisme…

Cap sur les élections de 2023

Un point est cependant acquis : les Congolais seront appelés à voter en 2023 et le président Tshisekedi entend bien remporter un second mandat,  afin de pouvoir concrétiser les promesses lancées durant le premier.

Cette ambition a déjà provoqué une crise grave entre le pouvoir et les églises catholique et protestante : représentant deux des huit confessions religieuses reconnues et 80% des croyants, elles ont longtemps récusé le candidat Denis Kadima imposé à la tête  de la CENI (commission électorale indépendante), estimant que ce Kasaïen, expert  électoral réputé, était trop proche du chef de l’Etat. Même si les deux églises  ont fini par s’incliner, le doute subsiste et le politologue Jok Oga estime que  « cette épreuve a laissé des traces. Elle a affaiblit  l’Etat lui-même, ce qui est une catastrophe… »

De nombreux observateurs relèvent aussi que  dans cet immense pays pluri ethnique qu’est le Congo, le tribalisme revient en force : les citoyens du Nord et du Sud Kivu critiquent les accords conclus avec le Rwanda,  les Katangais constatent que, plus que jamais, Kinshasa accorde des permis d’exploitation minière sans consultation et ils s’estiment envahis par des Kasaïens protégés en haut lieu…

Quant à ces campagnes de l’arrière pays,  enfin découvertes par  Félix Tshisekedi lors de son retour –triomphal- au Kasaï natal, elles se ressemblent d’Est en Ouest : délaissées, sans infrastructures routières, privées d’eau et d’électricité,  minées par l’exode rural, la migration vers les villes et les régions minières.  A tel point que, 25 ans après sa disparition,  nombre de Congolais en viennent à regretter Mobutu et ne croient plus aux promesses de ses successeurs…

2 janvier 2022

Le camion fou de Kabwe

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  • Mulykap, l’entreprise de transport qui relie Kolwezi à Lubumbashi a bien du mérite. Ses autobus climatisés partent à l’heure, ils respectent les limitations de vitesse et les employés multiplient les consignes, recommandant aux passagers de bien attacher leur ceinture de sécurité. Non sans raison$: sur le mince filet d’asphalte qui relie le Lualaba et le Haut Katanga, traversant une savane herbeuse et longeant les clôtures des plus grandes mines de cobalt du monde, les accidents ne sont pas rares, car les voitures privées et les bus doivent se glisser entre d’énormes camions semi-remorques chargés de minerais. Malgré les bâches, il s’en dégage une épaisse poussière qui teint de rouge la végétation et les villages traversés. Se dirigeant vers les ports de Durban ou Dar es Salaam, les camions qui semblent faire la course emportent vers les usines d’Asie la matière brute du Congo.L’an dernier deux millions de tonnes de cuivre ont été ainsi transportées. Il arrive aussi que les lourds véhicules fassent des zig zags et tanguent dangereusement, faisant ricaner les passagers de Mulykap$:«$les chauffeurs sont des étrangers, ils ne connaissent pas le code de la route congolais et dans leur pays, on roule à gauche…$» C’est pour cela que le 20 février 2019 l’horreur s’est invitée à Kabwe. Roulant à vive allure, un camion-citerne transportant de l’acide sulfurique a tenté d’éviter un mini-bus qui s’était arrêté devant le petit marché du village. Alors que les passagers se pressaient pour acheter des fruits et des légumes, le chauffeur a braqué à droite, et le monstre a écrasé le bus sous son poids avant de renverser sa cargaison sur le petit marché. Mme Lumbwe Nseba a vu sa fille mourir$: « alors qu’elle vendait du maïs, l’acide s’est répandu sur elle, je l’ai vue fondre sous mes yeux. Son corps a disparu, je n’ai retrouvé que son visage et son cou.$» Lorsque Claudine Mujinga Museka s’est précipitée sur le lieu de l’accident, elle a découvert le corps de sa fille écrasé dans le mini bus. «$Ses hanches étaient bloquées à l’intérieur, on a essayé de la sortir de là, mais lorsqu’elle a tenté de crier, c’est de l’acide qui est sorti de sa bouche.$» Théophista pleure encore lorsqu’elle revoit le camion de la mort tomber sur sa maison, écraser son mari et sa fille$:«$la petite est
  • morte sur le coup, mon mari est handicapé à vie et moi je n’ai jamais été dédommagée de la perte de mes quatre maisons. » Perdant pied à la barre du Tribunal sur le Congo, devant une salle qui retient son souffle, elle hurle son chagrin et sa rage$: «$jamais je n’ai été dédommagée et la société Mutanga Mining, à laquelle appartenait l’acide transporté par un sous traitant, s’est contentée de nous fournir des vivres pendant cinq mois. Par charité, comme si j’étais une mendiante..$.$» Quant au chef du village, Charles Mwambe il a été sauvé de justesse, réussissant à fuir sa maison avant que la nappe mortelle qui descendaitla chaussée n’envahisse toute sa demeure, aujourd’hui détruite. Les témoins se souviennent avoir vu le gouverneur du Lualaba, Richard Mueij arriver le premier sur les lieux et distribuer de l’argent aux victimes$: «$on nous a dit plus tard qu’il avait donné 500 dollars à chacun mais ses assistants ont du détourner l’argent, car chacun d’entre nous n’a reçu que 200 dollars…$» Par la suite, c’est aussi le gouverneur qui a payé les funérailles et les cercueils des victimes. Les survivants insistent$: «C’était de sa propre initiative…L’Etat lui-mêmeest resté indifférent, «$Papaletat$» n’a rien fait rien pour nous…$» Quant au géant minier, il a nié toute responsabilité dans cet accident qui a fait 21 morts, détruit des maisons, empoisonné les cultures et les cours d’eau «$désormais mon enfant ne peut plus aller aux champs, explique un cultivateur «$car ses pieds ont été infectés…$» Donat Kambale, un défenseur des droits de l’homme qui aide les victimes à se défendre, il assure que la multinationale, niant toute responsabilité, s‘est défaussée sur le sous traitant qui…avait lui-mêmesous traité$ à une autre société$: «$le véhicule n’était pas assuré, le conducteur ne connaissait même pas le code de la route congolais.$» Niant sa responsabilité industrielle et sociétale, l’entreprise commanditaire d’un transport aussi dangereux s’est contentée de mettre en avant le fait qu’elle a fourni de la nourriture aux victimes et aidé à dégager le camion mais aucun de ses représentants cependant présents dans la salle n’a pris la parole. Le député honoraire Jean-Pierre Kalasa, qui se souvient des corps mutilés dissous dans l’acide, des têtes arrachées et du village détruit, met aussi en cause la responsabilité de la province qui laisse rouler à tombeau ouvert des véhicules aussi dangereux et à son tour il dénonce un Etat absent, indifférent. Représentant une ONG suisse «$Pain pour
  • le prochain$» qui a tenté de défendre les victimes, Nina Burri décrit leCongo comme « un paradis d’irresponsabilité$».Quant à Milo Rau, créateur de ce Tribunal sur le Congo, fictif mais oùtout est vrai, il envisage de produire un opéra consacré à la tragédie de Kabwe. Son titre sera ” Justice”

2 janvier 2022

Un espoir de paix se dessine en Ethiopie

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  • Un espoir de paix se dessine en Ethiopie L’usage de drônes livrés par la Turquie a contraint les insurgés du Tigré à la négociationA la veille de Noël, un espoir de paix s’est soudain levé en Ethiopie, lorsqu’à Addis Abeba les autorités ont laissé entrevoir la possibilité d’ouvrir un dialogue avec les rebelles tigréens. “Cette embellie soudaine fait écho à une autre déclaration du gouvernement éthiopien, s’engageant à ne pas poursuivre l’offensive à l’intérieur des frontières du Tigré et, dans une étape ultérieure, à permettre enfin le déploiementde l’aide humanitaire dans cette province frappée par la famine. Ce geste de bonne volonté n’est pas inspiré par des considérations humanitaires mais par un renversement de la situation sur le terrain. Alors que, début décembre, encore, les rebelles tigréens se trouvaient à 200 km de la capitale Abbis Abeba et que le Premier Ministre éthiopien Abyi Ahmed, -par ailleurs prix Nobel de la paix- avait revêtu son uniforme de commandant en chef et pris la tête de ses troupes, l’utilisation massive de drones permit de détruire des dizainesde véhicules militaires, dont des blindés, mis en œuvre par les combattants du Front populaire pour la libération du Tigré. La route menant à Addis Abeba et qui aurait pu être celle de la victoire des insurgés s’était transformée en cimetière de chars abandonnés. Alors que l’Europe et les Etats-Unis s’étaient longtemps focalisés sur l’aide humanitaire qu’ils souhaitaient livrer à la provincerebelle et avaient multiplié les pressions sur Addis Abeba, d’autres acteurs étaient entrés en jeu”: l’Iran, les Emirats arabes Unis et surtout la Turquie. Soucieux de préserver leur accès à la Mer Rouge et à l’Océan Indien ces pays avaient décidé de fournir à Addis Abeba non seulement des drônes mais aussi des pilotes turcs formés à manier cesengins avec efficacité. Cette intervention changea la donne”: les rebelles tigréens qui, au début du conflit s’étaient emparés de dépôts d’armes considérables entreposés dans leur province par le gouvernement central, furent obligés de battre en retraite vers leurs bases régionales et d’avancer des offres de négociation.
  • Ce repli sur le Tigré, où le FPLT jouit d’une incontestable popularité avait aussi pour but d’éviter que les troupes érythréennes, qui s’étaient portées au secours d’ Addis Abeba, ne pénètrent dans la province rebelle, faisant monter encore le niveau des pillages et des exactions. S’adressant au secrétaire général des Nations unies, le président du FPLT proposa l’ouverture de négociations avec Addis Abeba, souhaitant que les pourparlers portent entre autres sur la levée du blocus frappant la province rebelle afin de permettre enfin l’acheminement de l’aide humanitaire ainsi que le rétablissement des services de base comme les télécommunications, les banques et l‘électricité. Une forte pression internationale s’exerce actuellement sur Addis Abeba afin d’inciter le gouvernement central à ne pas recourir exclusivement à une solution militaire et à ouvrir de véritables négociations politique pouvant déboucher sur un dialogue national. Même si dans les régions touchées par la guerre, le Tigré et aussi la région Amhara le bilan humain est catastrophique et qu’ont été annulés les progrès enregistrés au cours des trois décennies, l’enjeu d’éventuelles négociations dépasse l’angle humanitaire”: c’est l’avenir même de cet Etat fédéral qu’est l’Ethiopie, siège de l’Union africaine, qui est en cause. Il faut rappeler en effet que voici un an, c’est une opération de police montée par Addis Abeba qui s’était transformée en guerre totale. En effet, les leaders du Front populaire pour la libération du Tigré, repliéssur leur province après avoir dirigé le pays durant trois décennies, avaient organisé et remporté des élections unilatérales désavouées par le pouvoir central. Prévoyant d’éventuelles hostilités, les anciens guerilleros maoïstes su FPLT s’étaient emparés des importants stocks d’armes déposés dans leur province par le commandement nord de l’armée. L’offensive éthiopienne qui aurait du être une simple opération de police se transforma en guerre totale, et après que les dirigeants tigréens aient pris le maquis, la population de la province du Nord fit l’objet d’une répression féroce, des troupes venues d’Erythrée pour soutenir le nouvel allié éthiopien se comportant de manière particulièrement cruelle, multipliant les viols et détruisant d’importants sanctuaires religieux.
  • Au fil des mois, la guerre se propagea à d’autres provinces, dont la région amhara et la région oromo, la plus peuplée du pays, avec toujours le même cortège d’atrocités et de destructions, jusqu’à faire redouter l’implosion de l’Ethiopie elle-même, son éclatement en plusieurs entités dissidentes. Est-il encore possible aujourd’hui de recoller les morceaux, de panser les plaies et de jeter les bases d’une refondation politique de ce pays de 100 millions, point d’ancrage de l’influence et des entreprises chinoises en Afrique, dont l’éclatement déstabiliserait le continent tout entier”? Seul un dialogue national pourrait y parvenir, à conditionque les chefs de guerre, qu’ils soient vainqueurs ou vaincus mettent entre parenthèses leur orgueil et leurs ambitions

2 janvier 2022

Kolwezi capitale du cobalt ou l’autre face de la transition énergétique

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Changement  climatique… Des grêlons, tranchants comme des lames de rasoir, transforment en bouillie les arbres et les fleurs de l’hôtel Evros, au cœur de Kolwezi. Le patron, dont les parents sont arrivés de Grèce à la fin de la deuxième guerre mondiale, ne reconnaît plus la ville minière où il a grandi. Devenue la capitale de la province du Lualaba, Kolwezi s’est enrichie de quelques immeubles administratifs qui abritent la toute jeune Assemblée nationale, des banques sont sorties de terre, mais aussi des supermarchés tenus par des Indiens, des casinos où les Chinois passent le week end, quelques hôtels de luxe, comme le Moon Palace où les délégations venues de Kinshasa viennent faire la fête. Evros,lui,  tressaute chaque fois que son hôtel tremble sous le choc des explosions qui retentissent à quelques mètres  et il  se demande combien de temps les murs tiendront.  La  façade avant de l’hôtel s’est effacée devant des boutiques où l’on vend des pagnes, de la vaisselle, des câbles électriques et des chaussures en plastique. Les jardins qui naguère s’ouvraient sur un lac d’eau douce sont désormais barrés par une  montagne ocre qui semble grossir chaque nuit et à l’aube les pentes semblent prises d’assaut par de petites silhouettes chargés de sacs et d’outils.   Evros e souvient que voici trois ans encore, il pouvait naviguer en barque sur le lac limpide, aujourd’hui asséché et remplacé par les énormes remblais de la concession minière Comus que les Chinois exploitent à Musonoi, l’une des anciennes carrières de la Gecamines. 

Kolwezi, devenue la capitale mondiale du cobalt est aujourd’hui cernée par les mines dont les remblais brouillent le savant quadrillage de l’ancienne ville coloniale. Même le terrain sur lequel s’élève l’ancienne Assemblée nationale et qui abritait le club et les jardins de la Gecamines a été vendu. Chinois, Indiens, Libanais, mais aussi Américains et  Canadiens, le monde entier semble s’être donné rendez vous dans ce nouveau Far West et chaque jour aussi des camions et des bus venus du Kasaï,  du Kivu, de Kinshasa, sans oublier la Zambie voisine et même le Rwanda et le Burundi déversent des familles ou des hommes seuls qui s’installent sous de grandes bâches en attendant que la fortune leur sourie, à eux aussi.  La vie est chère à Kolwezi, deux fois plus qu’ailleurs en RDC, mais l’espoir est chevillé au corps.  Chacun vit « au taux du jour », sans se soucier de la poussière que dégage la noria des semi remorques, de la fumée âcre des explosifs, des émanations chimiques qui polluent les champs et les rivières et transforment la savane en paysage lunaire.  La transition énergétique qui mènera aux batteries, à  la voiture électrique qui traversera  silencieusement les villes du futur, c’est ici qu’elle se prépare : le Congo détient  80% des réserves mondiales de cobalt et les Katangais, déjà sacrifiés naguère au cuivre, à  l’uranium, au coltan,  paieront le véritable prix de la révolution énergétique.

Depuis longtemps, des voix s’élèvent contre l’injustice, contre ces guerres menées dans l’Est du Congo avec pour objectif l’accès aux mines d’or et de coltan et aux terres fertiles. Depuis  des années les Congolais, Docteur Mukwege en tête, réclament que la justice internationale se saisisse des crimes qui ont été commis au Congo depuis le déclin puis la chute du président Mobutu en 1997, mais  la « communauté internationale » jamais avare de bonnes paroles, préfère détourner la tête, blâmer la corruption des dirigeants  sans se soucier de savoir comment ils ont été portés  au pouvoir et avec qui il sont partagé leurs bénéfices. Dans l’attente d’un véritable tribunal pénal international sur le Congo, une perspective qui demeure bien éloignée, le  dramaturge Milo Rau a choisi, lui, de ne plus attendre.  Comme il l’avait déjà fait à Bukavu voici cinq ans, il a convoqué à Kolwezi  un tribunal  à la fois symbolique et réel, une entreprise qui se veut  artistique, imaginaire mais extrêmement concrète et rigoureuse. Avec  comme président et procureur du tribunal deux avocats expérimentés, Me Sylvestre Bisimwa et Céline Tshizena,  avec un défilé de témoins à charge et aussi à décharge, en  présence d’autorités locales et de spécialistes reconnus et face un public  moins dense que naguère à Bukavu mais tout aussi passionné.  Le seul absent était l’accusé principal, la société multinationale Glencore basée à Zug en Suisse, l’une des plus  puissantes entreprises du monde,  qui avait choisi de n’envoyer dans le public que quelques témoins prenant force notes mais sans jamais demander la parole.  Pour Milo Rau, de nationalité suisse même s’il est le directeur du NT théâtre de Gent, le choix de Glencore est symbolique lui aussi car cette société est la plus puissante de toutes. Ce choix n’exclut cependant pas les autres acteurs qui se sont partagé les partenariats de la défunte Gecamines, Canadiens, Américains et aussi Chinois. Ces derniers, arrivés au Congo après 2006,  exploitent à la fois des mines géantes et des « centres de négoce » où les « creuseurs » amènent leurs sacs de « matière ». Ces  cailloux bleuis par le cobalt ou rougis par le cuivre  seront pesés sur des balances truquées et expédiés vers une Chine qui a pris le contrôle des réserves mondiales de cobalt…

2 janvier 2022

Desmond Tutu un homme de feu et de foi

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Desmond Tutu s’est éteint, comme une bougie au lendemain de Noêl et chacun se souvient de la lumière que dégageait ce petit homme passionné qui utilisait l’humour comme une arme aussi décapante que le pardon ou la foi.

Compagnon de lutte de Nelson Mandela, il porta la voix du héros durant les 29 années de prison de ce dernier, il soutint la révolte d’un peuple opprimé et, détruisant méthodiquement les soubassements idéologiques de l’apartheid, il réveilla la conscience du monde et poussa à l’action des millions de militants dans son pays et ailleurs.

Artisan de ce qui s’appellera le miracle sud africain, -ce changement de régime qui s’opéra sans violence-, il dirigea par la suite la Commission Vérité et réconciliation, laissant couler ses larmes à l’écoute des victimes, permettant aux bourreaux de détailler jusqu’au bout leur logique et leurs crimes puis plaidant pour le pardon.

Il ne faudrait cependant pas se leurrer : ce juste n’était pas un tendre, cet homme généreux était  capable de miséricorde mais jamais il ne se trompa de combat ou de cible.   Il était bienveillant certes, mais sa bonté résultait de sa force intérieure, cette force qui lui avait permis de soutenir un combat ininterrompu  contre l’apartheid et ses conséquences délétères, cette force qui inspirait une solidarité active avec tous les autres peuples victimes de la ségrégation, de l’exploitation et du mépris. De Desmond Tutu, on aime retenir la bonté, l’humour, le sens du pardon, la générosité. Il ne faudrait cependant pas oublier que cet homme de foi pouvait  se montrer intransigeant et impitoyable, y compris à l’égard des siens : s’il fustigea les tenants de l’apartheid, il n’hésita pas non plus à dénoncer le président du Zimbabwe Robert Mugabe, cependant fidèle compagnon de lutte, il critiqua sans pitié les dérives de l’ANC ( ce Congrès national africain qui avait libéré la population noire) et il   dénonça aussi la corruption et le laxisme moral du président Jacob Zuma.  

Les « maîtres du monde » fussent ils ralliés au nouveau régime l’impressionnaient moins encore : dénonçant le soutien apporté par Londres à la guerre en Irak, il refusa de s’asseoir aux côtés de l’ancien Premier Ministre Tony Blair et dans son propre pays, il osa demander que l’on taxe les Blancs pour les bénéfices accumulés  grâce à l ’apartheid ! A juste titre, Louis Michel,  qui l’avait invité aux Assisses du développement, rappelle que Desmond Tutu espérait que l’Afrique surmonte ses divisions en s’inspirant de l’exemple de l’Union européenne, où les adversaires d’hier étaient parvenus à travailler ensemble.  Oserions nous dire que cette Europe d’aujourd’hui aurait bien besoin d’un homme, d’un prophète tel que Desmond Tutu ? Un bâtisseur, un réconciliateur certes mais aussi un homme fier de son histoire, aussi assuré de ses valeurs que lucide sur les carences et les trahisons de l’idéal fondateur. Face aux débats sur la migration, sur les séquelles du colonialisme, sur l’identité et même sur l’avenir, le Vieux Continent en perte de repères gagnerait à relire les messages portés par Desmond Tutu, un homme qui tendit la main, ouvrit son cœur mais jamais ne transigea sur les principes et garda jusqu’au bout sa liberté de pensée et de parole.

25 décembre 2021

Kolwezi cernée et minée par le cobalt

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Kolwezi, devenue la capitale mondiale du cobalt est aujourd’hui cernée par les mines dont les remblais brouillent le savant quadrillage de l’ancienne ville coloniale. Même le terrain sur lequel s’élève l’ancienne Assemblée nationale et qui abritait le club et les jardins de la Gecamines a été vendu. Chinois, Indiens, Libanais, mais aussi Américains et  Canadiens, le monde entier semble s’être donné rendez vous dans ce nouveau Far West et chaque jour aussi des camions et des bus venus du Kasaï,  du Kivu, de Kinshasa, sans oublier la Zambie voisine et même le Rwanda et le Burundi déversent des familles ou des hommes seuls qui s’installent sous de grandes bâches en attendant que la fortune leur sourie, à eux aussi.  La vie est chère à Kolwezi, deux fois plus qu’ailleurs en RDC, mais l’espoir est chevillé au corps.  Chacun vit « au taux du jour », sans se soucier de la poussière que dégage la noria des semi remorques, de la fumée âcre des explosifs, des émanations chimiques qui polluent les champs et les rivières et transforment la savane en paysage lunaire.  La transition énergétique qui mènera aux batteries, à  la voiture électrique qui traversera  silencieusement les villes du futur, c’est ici qu’elle se prépare : le Congo détient  80% des réserves mondiales de cobalt et les Katangais, déjà sacrifiés naguère au cuivre, à  l’uranium, au coltan,  paieront le véritable prix de la révolution énergétique.

Depuis longtemps, des voix s’élèvent contre l’injustice, contre ces guerres menées dans l’Est du Congo avec pour objectif l’accès aux mines d’or et de coltan et aux terres fertiles. Depuis  des années les Congolais, Docteur Mukwege en tête, réclament que la justice internationale se saisisse des crimes qui ont été commis au Congo depuis le déclin puis la chute du président Mobutu en 1997, mais  la « communauté internationale » jamais avare de bonnes paroles, préfère détourner la tête, blâmer la corruption des dirigeants  sans se soucier de savoir comment ils ont été portés  au pouvoir et avec qui il sont partagé leurs bénéfices. Dans l’attente d’un véritable tribunal pénal international sur le Congo, une perspective qui demeure bien éloignée, le  dramaturge Milo Rau a choisi, lui, de ne plus attendre.  Comme il l’avait déjà fait à Bukavu voici cinq ans, il a convoqué à Kolwezi  un tribunal  à la fois symbolique et réel, une entreprise qui se veut  artistique, imaginaire mais extrêmement concrète et rigoureuse. Avec  comme président et procureur du tribunal deux avocats expérimentés, Me Sylvestre Bisimwa et Céline Tshizena,  avec un défilé de témoins à charge et aussi à décharge, en  présence d’autorités locales et de spécialistes reconnus et face un public  moins dense que naguère à Bukavu mais tout aussi passionné.  Le seul absent était l’accusé principal, la société multinationale Glencore basée à Zug en Suisse, l’une des plus  puissantes entreprises du monde,  qui avait choisi de n’envoyer dans le public que quelques témoins prenant force notes mais sans jamais demander la parole.  Pour Milo Rau, de nationalité suisse même s’il est le directeur du NT théâtre de Gent, le choix de Glencore est symbolique lui aussi car cette société est la plus puissante de toutes. Ce choix n’exclut cependant pas les autres acteurs qui se sont partagé les partenariats de la défunte Gecamines, Canadiens, Américains et aussi Chinois. Ces derniers, arrivés au Congo après 2006,  exploitent à la fois des mines géantes et des « centres de négoce » où les « creuseurs » amènent leurs sacs de « matière ». Ces  cailloux bleuis par le cobalt ou rougis par le cuivre  seront pesés sur des balances truquées et expédiés vers une Chine qui a pris le contrôle des réserves mondiales de cobalt…

10 novembre 2021

Manu Bonmariage: “on ne voit bien qu’avec le coeur”

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Jamais Manu Bonmariage ne lâchait sa camera. Bien souvent elle ronronnait à l’insu de tous, comme oubliée, aussi invisible que son propriétaire  qui s’enfonçait dans son fauteuil, traversait une salle sans qu’on le voie, s’invitait  à une noce sans se faire remarquer.  Elle parlerait plus tard, cette camera, lorsque ses images seraient visionnées ; elle révélerait ce que nul n’avait remarqué, elle porterait au jour des paroles que nul ne se souvenait d‘avoir entendu.

Ainsi était Manu :  curieux de tout et de tous, aux aguets, ne perdant jamais une miette de ce réel  qu’il exprimait mieux que personne.  En Afrique, au Cameroun plus précisément, nous avons vu tourner ce petit homme têtu qui  réussissait à passer inaperçu. Camera vissée sur l’oeil, il dansait au milieu des villageois, il évitait par miracle de trébucher dans le feu ou de heurter les enfants ;  il laissait, pendant des heures, un vieux missionnaire dérouler ses souvenirs et rappeler cette  foi chrétienne, cet amour des hommes qui  l’avaient amené là, au fond de la forêt, à s’occuper des Pygmées et à soigner leurs maux dont la lèpre..

Au delà des anecdotes du quotidien, Manu ne craignait jamais d’aller plus loin : il posait des questions sur le dieu unique et les dieux païens, sur la foi, la médecine,  la sorcellerie, et aussi,  au bout du chemin, sur la mort elle-même…Et puis il se taisait, laissait la parole de l’autre prendre le dessus et frôler la vérité… La manière dont Manu filmait était à la fois un spectacle  et un miracle sans cesse renouvelé. Car il racontait volontiers comment, enfant, une flèche mal dirigée l’avait privé de l’un de ses yeux.  Cet accident  ne l’avait cependant pas empêché de devenir cameraman  et de donner à son œil unique une acuité sans pareille.

Il nous fallut observer Manu pendant des années pour répondre à cette question :  comment pouvait il se montrer aussi discret, presque invisible, et pratiquer avec une telle intensité, un tel talent, cet art de laisser les autres se livrer, aller jusqu’au bout de leurs secrets, aux confins de leurs vies ? Naviguer en profondeur, frôler  l’indicible et en ramener des paroles de vérité…Peu à peu nous avons compris que cet œil unique que Manu collait sur sa camera n’était pas seul à l’ouvrage. C’est le renard qui, s’adressant au Petit Prince  nous avait donné la réponse : « on ne voir bien qu’avec le cœur ».

Avec empathie, affection, amour au singulier et au pluriel, c’est le cœur de Manu qui le guidait, qui nous le rendait si proche, si  présent, même lorsque le départ s’annonçait…

COLETTE BRAECKMAN

10 novembre 2021

La grande misère du patrimoine congolais: le musée de Gungu a été incendié, des milliers de masques Pende ont été détruits

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A Gungu, une petite ville du Kwilu à 400 km de Kinshasa, les habitants étaient fiers de leur musée, de leur festival qui attirait chaque année un nombre croissant de visiteurs congolais et de touristes étrangers. Les masques Pende (un terme qui veut dire « révoltés » et se réfère aux combats contre les Portugais et contre les colonisateurs belges) sont connus dans le monde entier car ils évoquent des rites d’initiation et de résistance.  Ce précieux patrimoine est parti en fumée dans la nuit du 4 au 5 novembre et le directeur du musée, Antoine Kibala soupçonne un geste criminel. Selon le site congolais « Sept sur Sept » la police a lancé une enquête  mais en attendant d’improbables résultats, les habitants de Gungu  sont atterrés.  Les masques Pende n’étaient pas seulement recherchés par les collectionneurs du monde entier, ils figuraient aussi sur certains billets de banque congolais.

Il est encore difficile de mesurer l’ampleur des dommages : le musée comportait plus de 25.000 pièces,  des masques traditionnels, des objets rituels de grande valeur qui ne sortaient que lors des festivals et des  cérémonies d’initiation. Selon le directeur du musée,  l’ensemble de la collection valait plus de 20 millions de dollars. Toutes les pièces n’auraient cependant pas disparu, on parle de  8 à 9000 masques détruits par le feu mais Antoine Kibala précise que dans les ruines du bâtiment, on n’a retrouvé que 1000 « pièces métalliques ». A Tervuren, Guido Grysseels, le directeur du MRAC relève  que l’imprécision du montant des dégâts démontre aussi que les pièces n’avaient pas été rigoureusement répertoriées…

La destruction du musée de Gungu qui avait bénéficié de financements belges et hollandais n’est cependant que l’un des malheurs qui frappe le patrimoine congolais.

En effet, à l’heure où la Belgique envisage de restituer certaines pièces au Congo  et que le secrétaire d’Etat à la politique scientifique Thomas Derminne est attendu à Kinshasa pour discuter du sujet, les gardiens d’un autre musée sont au désespoir.  En effet, le Mont Ngaliéma, proche du fleuve Congo, n’abritait pas seulement l’une des résidences du président Mobutu et un parc miraculeusement préservé  de la spéculation immobilière:sur le conseil de son conseiller belge, le colonel John Powis de Ten Bossche, le Maréchal avait  ordonné plusieurs « collectes » d’objets traditionnels à travers le pays, qui avaient permis de ramener à Kinshasa des masques, des objets rituels, des poteries, des armes traditionnelles. Un petit musée avait été installé sur  le Mont Ngaliéma afin d’accueillir et de présenter ces pièces dont certaines étaient de grande valeur. Depuis la  fin du règne de Mobutu, la pluie et le manque d’entretien avaient gravement détérioré les lieux, mais des visiteurs, dont de nombreux  écoliers, y venaient encore régulièrement. Se plaignant d’être payés irrégulièrement, les gardiens rappelaient cependant que, lors de la première guerre du Congo, (1996-1997) alors que les troupes de l’AFDL  dont des soldats rwandais occupaient la ville, un commando avait forcé la porte du musée pour s’emparer de certaines pièces sans doute depuis longtemps repérées. Certaines d’entre elles avaient ensuite été retrouvées chez des antiquaires du Sablon.

 Soucieux de défendre le patrimoine de leur pays, les gardiens du musée avaient alors emmené les objets les plus précieux pour les cacher dans la cité et ils les avaient ramenés par la suite.

Aujourd’hui cette fidélité est bien mal récompensée : le président Tshisekedi, qui envisage de faire construire un nouveau palais présidentiel sur le mont Ngaliéma, un projet évalué à 80 millions de dollars, a décidé d’exproprier le vieux musée de Mobutu, invoquant des questions de sécurité. 

Les pièces, en principe, devront être déposées dans des salles situées sous l’échangeur de Limete où se trouve déjà une grande statue de Patrice Lumumba.  Mais les gardiens redoutent les conditions de stockage et les risques de disparition des objets durant les opérations d’évacuation.

Un nouveau musée a cependant été construit sur le Boulevard Triomphal  par la coopération coréenne. Moderne, lumineux,  répondant à toutes les normes de conservation, ce bâtiment de prestige présente des pièces collectées dans tout le pays et il fait l’objet de nombreuses visites scolaires. Mais son directeur assure que l’abondance  du patrimoine congolais est telle que le nouveau musée, déjà bien rempli,  ne pourrait accueillir de nouveaux objets, qu’ils viennent du Mont Ngaliéma ou de Belgique…