14 octobre 2021

Cadavres noirs, un livre à l’emporte pièce

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Une colère juste n’est pas nécessairement bonne conseillère.  « Cadavres noirs » le livre publié par Gérard Prunier, africaniste aussi distingué que baroudeur et spécialiste reconnu de l’Afrique de l’Est, est inspiré par une rage aussi méritoire que maladroite.

 Durant des décennies, l’auteur a bourlingué, dans des centres d’études (en Ethiopie entre autres) des ambassades, des universités. Il  a cheminé aussi,  et c’est cela qui compte, sur des pistes improbables et des brousses lointaines, dans ces lieux où la mondialisation n’est qu’un concept qui tue et ou l’ « ailleurs », c’est à dire l’exil, est synonyme à la fois de salut et de perdition.  L’auteur fait partager sa révolte devant ces barques chargées de migrants, cette approximation des chiffres sinon des fait lorsqu’il s’agît de dénombrer les victimes des conflits multiples, si facilement baptisés d’ « ethniques », ou les effets des catastrophes dites naturelles qui sont aussi dues à l’exploitation forcenée des ressources et  à des politique agricoles inadaptées. L’auteur  met en cause une sorte d’« invisibilité » du continent africain, dont les malheurs  ne seraient pris en compte que lorsqu’ils sont relayés par MSF ou le tam tam des agences onusiennes et il craint que ce continent, depuis si longtemps lié à l’Europe, soit expulsé de l’histoire. On ne pourrait que louer ce  souci d’une éventuelle marginalisation de l’Afrique si l’auteur ne cédait lui-même à la tentation des poncifs et des raccourcis saisissants. Car enfin, Prunier n’ignore certainement pas la loi du « mort kilométrique » enseignée à tout journaliste débutant, et il sait que plus la victime est éloignée, moins importe son sort.  Les Africains sont loin d’être les seules victimes de cette myopie : aujourd’hui que la guerre froide appartient à l’histoire, qui se soucie vraiment des paysans du Laos qui recueillent encore les fragments des bombes larguées par les B52,  des Indiens Mapuches du Chili ou des Misquitos du Nicaragua, pour ne pas parler des 500.000 marins philippins qui, confinés dans les soutes de leurs cargos, attendirent durant des mois la fin du confinement pour pouvoir retrouver leurs familles ? Sauf lorsque, Ouigurs ou Rohingas, ils sont persécutés par le nouvel adversaire chinois, la plupart des peuples du Sud, minoritaires ou non, ont depuis longtemps cessé d’être balayés par les projecteurs et les Africains n’ont pas le monopole de l’indifférence. Avec tant d’autres, ils subissent le mépris latent que traduit l’approximation des faits et des chiffres. Car enfin, alors que les victimes du génocide de 1994 au Rwanda ont été recensées à l’unité près,  peut ont décemment évoquer  ses conséquences au Congo en assurant que les guerres qui s’y sont succédé auraient fait « entre trois et cinq millions de morts », en mélangeant les victimes des combats, de la maladie, de l’épuisement ? A cette affaire expédiée en deux pages, l’auteur  ajoute même les victimes du froid et de la pneumonie, disparus dans la forêt tropicale et… caniculaire. Rares étaient les journalistes et à fortiori les chercheurs et autres africanistes qui ont suivi l’exode des réfugiés hutus à travers la forêt congolaise, mais le fait de ne pas avoir été sur le terrain ne permet pas pour autant de dire n’importe quoi et la désinvolture, aussi indignée soit elle, ressemble parfois à du mépris.

En revanche, l’auteur a raison de relever que, même si les projecteurs sont éteints, le soleil, lui « reste allumé » et qu’à l’avenir le changement climatique risque de jeter vers l’Europe des vagues migratoires qui n’auront rien à voir avec les modestes débarquements d’aujourd’hui…Prunier, tous ses livres le démontrent, connaît l’Afrique. Il y a vécu, il  l’aime, il a une vision prémonitoire du futur et son indignation a des accents prophétiques. Son propos bouscule et interpelle, mais les « cadavres noirs » auraient mérité d’être évoqués autrement qu’à l’emporte pièce, voire sur le coin d’une table de bistrot…

Colette Braeckman Gérard Prunier, Cadavres noirs, collection Tracts, Gallimard, no