30 août 2021

A Court Saint Etienne l’eau a détruit les rêves d’urbanisation

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Avec ses friches industrielles progressivement transformées en logements sociaux ou appartements de luxe, son bassin d’orage prudemment installé près de la Dyle, ses champs et ses bois encore intacts de l’autre côté de la nationale, Court Saint Etienne se croyait à l’abri, prête à accueillir, dans les années à venir plus de 100.000 habitants, qui s’ajouteront aux 400.000 « semi- ruraux » et « semi-urbains » d’aujourd‘hui. Et bien non :  en quelques heures, le bourgmestre Goblet d’Aviela, qui croyait maîtriser les trois cours d’eau traversant sa commune, a vu s’effondrer son rêve de croissance tranquille. Certes, la Dyle qui a inondé Wavre n’a pas quitté son lit et le complexe de logements Court Village a été épargné, la Thyle s’est jetée dans le bassin d’orage et les égouts  ont tenu malgré tout, mais la plus petite des trois rivières, l’Orne, ce modeste affluent dont nul ne se méfiait,  s’est brusquement transformée en flots furieux. C’est  dans la propriété privée du « maïeur » que les deux  rivières qui alimentent la Dyle ont réuni leurs courants déchaînés pour se ruer dans la rue principale, envahir la place des Déportés,  inonder les commerces de la rue principale et l’école primaire et s’engouffrer  dans les garages en sous sol  qui avaient été si prudemment creusés sous les logements sociaux. Les « néo ruraux », hier si heureux de s’installer dans une petite ville calme, proche d’une gare  et séparée de Louvain la Neuve par quelques coups de pédale sur le Ravel  torchonnent, épongent et partagent de multiples questions.

Huit jours après le déchaînement des eaux,  le centre ville  ressemble encore à un chantier : comme partout, les garages, les caves ont dégorgé des réfrigérateurs, des cuisinières, des meubles de rangement éventrés, d’invraisemblables amas de planches,  de matelas dont l’humidité s’envole au soleil.  « Plus de mille maisons ont été touchées », assure le bourgmestre, « 2500 habitants peuvent être considérés comme sinistrés, 500 d’entre eux  ont du quitter leur logement. Ceux qui  n’ont pas été accueillis en famille ou chez des amis se sont vus proposer des solutions alternatives, la région  ne manquant pas de lieux d’hébergements. » Ici aussi,  salopettes et  bottes en caoutchouc demeurent de rigueur,  tous les habitants jouent de la raclette et de la serpillière et peuvent compter sur une solidarité sans frontières. Venue de Wezembeek, une dame dont la voiture déborde de seaux, de brosses et de torchons,  s’arrête pour demander  où elle peut proposer ses services ;  un Africain jovial venu de Louvain la Neuve, propose ses bras,  des pompiers de Lasne, de Rixensart dégagent les rues et nettoient à grandes eaux.  Dans la papeterie Copy Center, où Amélie a repris le commerce de son père, les clients sont revenus pour aider la jeune femme. Chemises trempées, dossiers inutilisables,  cahiers d’écoliers, tout le stock est à jeter et Mélanie attend avec impatience la visite de l’assureur : «durant toute la durée du Covid, nous avons du fermer boutique, et à  peine avions nous ouvert que tout notre stock a été détruit.  ». Son père, qui n’a jamais vu une pluie pareille  assure que les clients reviendront « tu es plus sympathique qu’ Amazon et les gens en ont assez de tout acheter en ligne… »Le congé du 21 juillet a été consacré à jeter à la rue des meubles,  des albums de famille, des souvenirs de voyage aux couleurs pâlies. On  n’a pas eu le temps de s’ennuyer : sur la place, le bourgmestre avait  fait installer un food truck qui distribuait des vivres et des boissons.   Si les gens modestes comptent d’abord sur leurs proches, dans les clos fermés qui abritent de belles demeures patriciennes, l’urgence se gère autrement.  A l’arrière du moulin, au bord d’une piscine qui a tourné au vert, des jeunes gens en chemise rouge vif et pantalon noir se restaurent en vitesse, la société Damage Command a été convoquée par les assureurs et le label XL Group s’étale sur les camionnettes qui se remplissent méthodiquement. Rien n’est laissé au hasard,  karcher pour le nettoyage, aspirateur d’eau, matériel de désinfection, déshumidification : le sous sol, sans aucun doute, sera remis en état  et même la cave à vins à vins devrait être sauvée.  La  propriétaire des lieux se lamente tout de même : elle avait déposé ses objets précieux à la banque  mais son coffre étant situé près du sol,  il a été scellé par les eaux déferlantes.

Le conseiller  communal écolo Michel Tricot et son collègue Xavier se posent quelques instants dans la salle voûtée de la gare, transformée en coopérative. Au delà du désastre, ces militants de la première heure  s’interrogent sur les perspectives de développement de la commune : «puisque la population va augmenter, que les prix des terrains ne cessent de croître, les projets immobiliers se multiplient, le dernier en date étant le Val de Croix, dans un pré en pente dominant le cours de l’Orne. Le terrain ayant été décrété zone constructible, la société Bouygues envisage d’y construire  173 logements, avec une moyenne de 1,6 voitures par logement. Il est évident qu’en contrebas,  la haie  qui arrête les eaux sera rasée, que les emplacements de parking seront recouverts d’enrobé drainant, lequel, comme son nom l’indique, a pour caractéristique de drainer l’eau et de la faire rouler ailleurs… »

Si les promoteurs se bousculent ce n’est pas seulement à cause du succès que rencontre  la jolie commune, c’est aussi parce qu’une date butoir se profile : en 2050, à l’instar de ce qui  se passe déjà en Flandre, il sera interdit de construire dans les zones agricoles et dans cette perspective  les zones décrétées « urbanisables » se réduisent chaque année. Autrement dit, il faut construire de toute urgence, pour devancer la future  pénurie…Les promoteurs ont compris le message, les investisseurs aussi : pour le mandataire écolo, « il est évident que toutes les grandes familles de la région, si elles possèdent encore des terres,  s’empressent d’en acquérir davantage ou financent des projets immobiliers, investissements dont bénéficieront les générations suivantes… »Alors que le bourgmestre libéral souhaite rendre un nouveau visage à Court Saint Etienne frappé par la fermeture des usines Henricot en 1984, les Ecolos se méfient :  même les friches industrielles, au lieu d’être rénovées, doivent être restituées à la nature. Elle fera le travail,  les graviers laisseront passer l’eau, les herbes repousseront…