21 juin 2021

A Paris, Paul Kagame a fait coup double

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A Paris, où il s’est réconcilié avec la France, Kagame provoque l’indignation des Congolais et s’en prend au Docteur Mukwege

Vingt six ans après le génocide des Tutsis au Rwanda et vingt et un après la guerre dite des six jours qui écrasa sous les bombes rwandaises et ougandaises la ville congolaise de Kisangani, le président Kagame a fait coup double. Il s’est réconcilié avec une France qui a enfin reconnu ses responsabilités au Rwanda et admis le soutien aveugle apporté aux génocidaires et, en même temps, il a provoqué, chez son voisin congolais, un immense sursaut d’indignation, une tempête de protestations qui secoue les réseaux sociaux, agite la presse et émeut l’opinion, ces simples citoyens sans voix mais non sans mémoire. Après avoir rencontré le président Macron et avant de participer à un dîner aux cotés du président Tshisekedi, le chef de l’ Etat rwandais a tenu devant les caméras de France 24 et d RFI des propos qui ont suscité un haut le cœur auprès de tous ceux qui ont subi ou vu les guerres menées par le Rwanda en territoire congolais, assurant sans ciller « qu’il n’y avait pas eu de crimes à l’Est du Congo. Absolument pas. C’est la théorie du double génocide qui est à l’œuvre. » Déclarant que le rapport Mapping, réalisé par une équipe d’experts de l’ONU et répertoriant les crimes commis au Congo entre 1993 et 2003 était « extrêmement controversé et très politisé » le président rwandais s’en est pris au Docteur Mukwege. A propos de ce dernier, qui rappelle inlassablement ce rapport onusien et plaide en faveur de la prise en compte de ces crimes par la justice internationale, le président rwandais a asséné que « le prix Nobel était un outil de forces que l’on ne voit pas » et il a renchéri « on lui dit quoi dire »,laissant ainsi entendre que le médecin chef de Panzi aurait été manipulé.
Cette attaque frontale, largement diffusée à l’intérieur du Congo, a pratiquement fait l’unanimité. Cette fois, c’est une autre « Union sacrée » qui s’est manifestée spontanément: la classe politique a réagi, y compris le secrétaire général du parti de Tshisekedi, les mouvements citoyens comme Lucha et Filimbi ont protesté, des pétitions ont circulé et …la poignée de mains qui a réuni Tshisekedi et Kagame à l’occasion du dîner de gala offert par l’Elysée a renforcé le tollé. Dans la foulée, l’état de siège, décrété par le président Tshisekedi au Nord et au Sud Kivu et approuvé par Kagame, s’en est trouvé vivement critiqué par l’opinion nationale.
Cette fois, au-delà des déclarations d’intention, il devient impossible de ne pas regarder la réalité en face : si, au Rwanda, la reconnaissance du soutien apporté par la France aux auteurs du génocide peut, après un quart de siècle, soulager les traumatismes persistants, au Congo, l’occultation de ce qui s’est réellement passé durant les guerres et l’occupation par les forces du Rwanda et de l’ Ouganda empêche toute cohabitation sereine entre pays voisins, le silence nourrit la suspicion et la rancœur.
Car la réalité des faits, c’est qu’à la faveur de l’opération française Turquoise, les auteurs du génocide, encadrant plus d’un million de civils, ont pu se réfugier au Congo, protégés par un président Mobutu cédant aux souhaits de Paris en dépit de l’opposition de son premier ministre Kengo wa Dondo. Deux ans plus tard, la guerre, les guerres, éclataient au Congo ; le Kivu était envahi par les armées du Rwanda et de l’Ouganda accompagnées d’opposants congolais à Mobutu, entraînant finalement la chute du dictateur. S’il n’existe pas de guerre propre, celle-ci fut plus sale que d’autres : alors que les miliciens rwandais auteurs du génocide avaient pris le pouvoir dans les camps de réfugiés et introduit au Congo la pratique du viol comme arme de guerre, (une origine du fléau que le Docteur Mukwege omet malheureusement de rappeler) les armées du Rwanda et de l’Ouganda se lancèrent en 1996 et 1997 dans une « course poursuite » de leurs adversaires, qui les mena de Goma et Bukavu jusque Mbandaka, en face du Congo Brazzaville. L’engrenage de la violence fut sans pitié : militaires et miliciens en fuite se servaient des civils comme « boucliers humain » derrière lesquels ils se dissimulaient, les poursuivants ne faisaient pas de quartier et, autour de Kisangani et ailleurs, les corps étaient jetés dans des fosses communes ou brûlés sur des bûchers. La population congolaise, totalement étrangère au génocide rwandais, fut prise en otage entre les deux camps et elle n’eut guère le temps de se réjouir de la chute de Mobutu en mai 1997. Un an plus tard, en août 1998, l’armée rwandaise qui avait été priée de quitter le pays par le nouveau président congolais Kabila revenait en force, flanquée de « rebelles » congolais qui n’étaient que des supplétifs de Kigali ou de Kampala. Cette nouvelle guerre, de conquête, d’exploitation des ressources, d’occupation du territoire, fut plus meurtrière encore que la précédente. Nul n’a oublié les « haut lieux » Kassika, Makobola, Mwenga, Rutshuru, où se commirent les pires massacres recensés par le rapport Mapping tandis qu’en 2010, une guerre que se menaient le Rwanda et l’Ouganda pour le contrôle des comptoirs de diamants dans la ville de Kisangani fit des milliers de morts, jamais identifiés et dont les familles ne reçurent jamais la moindre réparation.
Le Rwanda connaît le prix de la douleur. Son président, mieux que personne, a pu mesurer combien la non reconnaissance du crime, l’impunité et le silence peuvent aggraver le chagrin et aviver les rancoeurs. Il a fallu un quart de siècle pour qu’entre la France et le Rwanda le mur se brise et rende possible des relations apaisées et constructives. Comment ne pas comprendre que le peuple congolais violenté et humilié par son voisin exige lui aussi sa part de vérité et de réparation ? Le Docteur Mukwege, même s’il concentre ses critiques sur une seule cible et a pu être opportunément applaudi par certains milieux français, n’a besoin de personne pour inspirer ses discours. Le peuple congolais, tout autant que les victimes du génocide au Rwanda, a la mémoire longue et douloureuse et il sait que seul un exercice de vérité et de justice ramènera une paix durable.