25 mai 2008

La triste fin d’un gosse de riches

Catégorie actualité, commentaire

Triste destin que celui de Jean-Pierre Bemba. Avant de tomber entre les mains de la justice internationale et de se retrouver à La Haye en compagnie de comparses bien moins dotés que lui, c’est de lui-même que le « chairman » aura d’abord été victime. Au départ, ce fils du « patron des patrons », Bemba Saolona, homme de confiance de Mobutu, alignait des atouts exceptionnels : une enfance de gosse de riches, des relations, de bonnes études en Belgique (terminées à l’ICHEC où il rencontra Olivier Kamitatu), un beau mariage avec l’une des filles de Mobutu, une maison en Belgique, des affaires au Congo. Grand, l’allure imposante, l’homme était aussi doué d’astuce et son bagoû rappelait le brio de Mobutu lui-même. Mais l’enfant gâté qui voulait tout de suite a gaspillé ses cartes : mené à la faillitte la société aérienne Scibe Zaïre qu’il dirigeait avec son père, échappé de justesse à des enquêtes judiciaires en Belgique, découragé ses amis d’enfance et ses partisans de la première heure, déçus par son égocentrisme. En 1997, violemment opposé à Laurent Désiré Kabila qui a suspendu les libertés publiques et qui menace les anciens mobutistes, Bemba ne doit pas se forcer pour accepter l’offre du président ougandais Museveni et, dès septembre, prendre la tête d’un mouvement rebelle, le Mouvement pour la libération du Congo, qui, avec l’aide des Ougandais, s’empare bientôt de l’Equateur et du Nord est du pays tandis que le RCD (Rassemblement congolais pour la démocratie) et les Rwandais s’installent à l’Est.
Replié à Gbadolite, la ville natale de Mobutu, Bemba le gosse de riche se transforme en chef de guerre : il dirige d’une main de fer des troupes d’enfants soldats qu’il omet de payer sinon de nourrir et tire ses revenus du commerce des diamants, exportés depuis Bangui, sur l’autre rive de l’Oubangui. C’est pour cela qu’en 2003, ses troupes traversent le fleuve pour soutenir le président Ange Patassé, allié politique et commercial de Bemba, menacé par François Bozize, qui finit par s’emparer du pouvoir. A Bangui, les soudards de Bemba sèment la terreur :jusque dans l’enceinte même de l’ambassade de France (ce que Paris ne pardonnera jamais…)ils massacrent, mutilent et surtout violent des femmes par dizaines. C’est l’enquête sur ces crimes là qui nourrit les dossiers actuels de la Cour pénale internationale. En Ituri également, les hommes de Bemba se déchaînent : lors de l’opération « Effacez le tableau » (sic), des Pygmées de Mambasa sont capturés, brûlés vifs et…mangés…
Dès 2001, les Américains voient dans Bemba un autre Savimbi, ce qui ne l’empêche pas de devenir vice-président durant la transition, en charge de l’économie et des finances, puis candidat aux élections présidentielles de 2006 où il emporte 42 % des voix aux termes d’une campagne marquée par le clivage Est Ouest et imprégnée du slogan de la « congolité ». En mars 2007, Bemba qui a gardé ses milices est chassé de la ville par les troupes de Kabila au terme d’une bataille qui fera plus de 600 morts en pleine ville. Depuis lors, Bemba, persuadé que Kabila veut l’éliminer physiquement, refuse d’occuper son siège de sénateur.
A plusieurs reprises, l’opposant exilé dans l’Algarve est cité dans des projets de retour violent tandis que les Belges et l’Union européenne, désireux de jeter une personnalité au charisme indéniable, un « fort en gueule », dans les pattes du président Kabila l’encouragent à devenir chef de l’opposition.
Exilé au Portugal, Bemba tergiverse, inscrit ses enfants à l’école en Belgique, multiplie les réunions. Mais pendant ce temps, les Américains financent discrètement les enquêtes du procureur de la Cour Pénale Moreno Ocampo, que les Belges accusent de « manquer de sens politique », tandis que les Centrafricains, discrètement encouragés par Kinshasa, nourrissent le dossier à charge…
A la veille d’un retour de Bemba en Afrique, la CPI a précipité l’affaire : le mandat d’arrêt, délivré le 16 mai dans le plus grand secret, a été mis en œuvre à Bruxelles. Au grand dam des Belges qui auraient préféré que l’arrestation se déroule au Portugal et redoutent d’être confrontés, à la fois, aux partisans d’un Kabila humilié et aux fidèles d’un Bemba prisonnier…