21 juin 2021

Le Tigré serait ramené à l’âge de la pierre

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Depuis 27 ans, le professeur Nyssen, qui enseigne la géographie à l’Université de Gent est familier de l’Ethiopie et plus particulièrement du Tigré où il se rend chaque année. Ayant connu les grandes famines des années 90, il a pu constater les progrès réalisés et mesure l’ampleur des destructions actuelles. « Lors de mes premier séjours, dans les villages on mangeait, frugalement, deux fois par jour. Jusqu’à l’an dernier, j’avais pu constater des changements importants : des repas trois fois par jour, le spectre de la famine s’éloignait, l’espérance de vie s’allongeait.. La production agricole avait triplé, grâce à diverses mesures comme la mise en stabulation des animaux, le recours aux engrais, même si l’usage de ces derniers était de plus en plus contesté. Le Front populaire pour la libération du Tigré, à la tête de l’Ethiopie durant trois décennies, pouvait, dans sa province d’origine, se targuer de succès importants et d’une réelle popularité…La province attirait aussi de nombreux touristes, en particulier dans les lieux de culte historiques.. Bref, le développement de cette province jadis connue pour ses famines « bibliques » était manifeste. »
Le professeur gantois a pressenti le pire lorsque le FPLT a organisé des élections locales, défiant ainsi le pouvoir d’Addis Abeba incarné par le premier Ministre Abyi Ahmed, lauréat du prix Nobel de a paix en 2019. « La population a soutenu les dirigeants locaux, mais Addis Abeba ne l’a pas entendu de cette oreille et a envoyé l’armée, bientôt soutenue par des troupes venues d’Erythrée qui ont traversé la frontière. Abyi voulait couper toute aide vers le Tigré et la population disait de lui qu’il était pire que les sauterelles, qui envahissent régulièrement la province et détruisent tout sur leur passage. Le premier Ministre éthiopien était soutenu par l’Erythrée et le Tigré s’est retrouvé enclavé. »
Des novembre, les spécialistes de la région, géographes, agronomes, pressentaient que la famine serait inévitable : « alors qu’une industrie naissante se développait dans la province, que des emplois se créaient dans les villes, même si 90% de la population demeurait vouée à l’agriculture, nous avions enregistré la menace proférée à Abbis Abeba : ramener le Tigré à l’âge de la pierre… De fait, les activités de production ont été systématiquement détruites, mêmes les houes des paysans étaient brisées, les canalisations d’eau potable dans les villes, les sources aménagées dans les campagnes, les pompes à eau étaient privées de gasoil… Interdits de cultiver le jour, les paysans se rendaient aux champs durant la nuit et rentraient avant l’aube. »
Les sombres prévisions des agronomes se sont vérifiées : « alors que les prochaines récoltes n’auront pas lieu avant novembre prochain, la soudure est impossible, même si les paysans ont planté du maïs plutôt que du blé, ils n’y arriveront pas. D’ici novembre, il n’y a tout simplement plus rien à manger et un convoi d’aide dépêché par le Programme alimentaire mondial a été interdit de passage. »
Le professeur Nyssen, en contact régulier avec ses interlocuteurs du Tigré résume la situation en seul mot « starvation » : « aux viols systématiques, aux pillages, à la guerre s’ajoute désormais une famine créée, voulue, par ceux qui veulent anéantir le Tigré… »

21 juin 2021

France-Rwanda, le dernier cercle de la vérité reste à traverser

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Les historiens n’ont eu accès qu’aux sources écrites, l’implication réelle de la France au Rwanda demeure un secret d’Etat et bien des questions demeurent sans réponse.

Venant après 27 ans de déni et un Himalaya de mensonges et de désinformation, la visite à Kigali du président Macron représente un tournant important dans les relations entre la France et le Rwanda. On peut espérer que les paroles que prononcera le chef de l’Etat français apporteront quelque réconfort aux survivants, aux familles des victimes, et, plus largement, à tout un peuple qui, en 1994 s’est senti trahi et abandonné. Ce voyage a été rendu possible par la publication, quasi simultanée, des conclusions de deux commissions d’enquête : un travail mené en France par des historiens dirigés par Vincent Duclert et qui a conclu à un « aveuglement accablant » des autorités françaises de l’époque, et un autre par un cabinet d’avocat américain travaillant pour KIgali, qui a lui aussi écarté le terme de « complicité ». Les termes modérés utilisés à Paris par le président Kagame ont contribué à ce dégel diplomatique qui ouvre la voie à une normalisation des relations entre les deux pays.
Cependant, la recherche de la vérité a procédé par cercles concentriques et le travail des historiens a été limité par la méthode qui leur a été imposée : ils ont eu accès aux archives, ou en tous cas à une bonne partie d’entre elles, enfin déclassifiées et ils en ont tiré les conclusions avec honnêteté. Mais le dernier cercle, une immense zone grise, est demeurée hors d’accès : il s’agît des documents qui furent brûlés dès le 7 avril 1994 dans l’enceinte de l’ambassade de France à Kigali, des « ordres non écrits » qui partaient de l’Elysée et ne furent jamais révélés par le secrétaire général de l’époque Hubert Védrine, du rapport de la première commission d’enquête qui fut dirige par Paul Quilès. Ce dernier cercle est aussi celui des relations entre le régime Habyarimana et une certaine France de l’époque, l’Elysée, la coopération militaire, ces milieux sulfureux où se mêlent marchands d’armes, agents secrets et services spéciaux agissant dans l’ombre. La plupart des documents ayant été détruits ou subtilisés, l’ « histoire orale » n’a pas été sollicitée par les historiens.
Le mystère de l‘attentat demeure entier
Malgré un non lieu prononcé par la justice française à propos de l’accusation impliquant le FPR dans l’attentat contre l’avion présidentiel le 6 avril 1994, la vérité tarde à « sortir du bois ». De multiples questions restent posées à ce sujet: pourquoi le commandant de Saint Quentin, aujourd’hui général, s’est il précipité sur la piste, dans les minutes qui ont suivi le crash du Falcon, pour s’emparer d’une « boîte noire » qui fut vraisemblablement envoyée à Paris ? Pourquoi les Casques bleus de la Minuar, dans les minutes qui suivirent l’attentat, se virent ils interdire l’accès à l’aéroport par des militaires rwandais et pourquoi des témoins locaux aperçurent ils des inconnus portant l’uniforme des casques bleus belges quitter ostensiblement l’aéroport immédiatement après le crash ? Par la suite, on devait apprendre que des pièces d’uniforme des casques bleus belges, données au service nettoyage d’un hôtel de la place, disparaissaient systématiquement… Pourquoi la journaliste Valérie Bemeriki, sur les ondes de la radio des Mille Collines, quelques minutes après le crash de l’avion présidentiel, accusa t-elle les Belges d’être les auteurs de l’attentat, sur base d’informations qui lui avaient été communiquées depuis l’ambassade de France ? Rappelons que cette accusation mena à la chasse aux Belges, à la mise à mort des dix Casques bleus le jour suivant et in fine précipita le départ de tout le contingent belge, ce qui mit fin à la mission de la Minuar et laissa le champ libre aux tueurs . Connaît on le fin mot de la mort de deux techniciens français en communications, les adjudants chefs Didot et Maëir et l’épouse de l’un d’entre eux, dont les corps furent retrouvés ou plutôt déterrés quelques jours plus tard par les Belges, sur base des indications données par le commandant du Dami, (Département d’assistance militaire à l’étranger) le colonel Maurin, avec une précision suspecte? Basés dans une villa proche du cantonnement du FPR , ils écoutaient non seulement les communications des rebelles, mais ils auraient aussi pu capter celles de la tour de contrôle au soir du crime. Ces deux hommes en savaient ils trop ? Les corps déterrés dans le jardin de la villa qu’occupaient ces coopérants très particuliers furent acheminés sur Bangui avec un faux certificat délivré par un médecin légiste.
A-t-on élucidé les véritables raisons du « suicide » de François Durand de Grossouvre, chargé de mission à l’Elysée, intime du président et honorable correspondant du SDECE (les services secrets) depuis la fin de la deuxième guerre mondiale ? Le corps sans vie de cet homme de l’ombre, la tête emportée par une balle de calibre 357 Magnum, fut retrouvé dans son bureau de l’Elysée le 7 avril vers 20h 30, un bureau qui fut débarrassé la nuit même de tous les documents qui s’y trouvaient. Rappelons que de Grossouvre, chargé de protéger Anne Pingeot et sa fille Mazarine, gérait aussi les « affaires africaines », qu’il était proche du président Habyarimana auquel il avait présenté François Mitterrand puis, plus tard, proposé les services du capitaine Barril. La conclusion du suicide s’imposa d’emblée, même si on savait que le conseiller de l’Elysée était opposé à une opération de force au Rwanda. De Grossouvre était proche du capitaine Barril, un homme qui, présentant à la télévision française une boîte noire qui n’était en réalité qu’un enregistreur de vol, tenta longtemps de brouiller les pistes à propos de l’attentat. Mais il reconnut cependant que, dans la nuit du 6 au 7 avril il se trouvait « sur une colline perdue d’Afrique»… Lorsqu’il fut convoqué par la justice française qui souhaitait l’interroger sur ses relations avec la famille Habyarimana, Paul Barril avait perdu la mémoire et il n’expliqua jamais quelle avait été sa mission le soir de l’attentat.
Par la suite, on ne sut jamais pourquoi fut assassiné le lieutenant Ephrem Rwabalinda, qui, en mai 1994, s’était rendu à Paris pour rencontrer le général Huchon, chef de la mission militaire de coopération. Ce dernier lui avait promis la livraison de 17 appareils radio sécurisés directement connectés à la France, afin de permettre à cette dernière d’être directement informée des opérations en cours.
En juin 1994, les journalistes français, invités pour couvrir l’Opération Turquoise, devaient découvrir qu’au lieu de secourir des Tutsis massacrés, les troupes de combat avaient reçu pour première mission d’empêcher le FPR de prendre Kigali. La presse dut beaucoup insister pour que les hélicoptères acceptent d’évacuer les survivants de Bisesero, une colline où les tueurs avaient eu quartier libre durant trois jours. Lorsque fin août 1994, l’opération Turquoise prit fin, ses militaires d’élite convoyèrent vers le Kivu voisin les Hutus qui s’étaient abrités durant deux mois de plus dans la « zone humanitaire sûre ». Encadrant les civils en débandade se trouvaient les responsables du génocide emportant les fonds de la Banque du Rwanda et les troupes de l’armée défaite, qui allaient préparer la revanche depuis les camps du Kivu. Sous les yeux des agences de l’ONU impuissantes, la guerre et ses crimes se transportaient ainsi dans le Congo voisin, et n’allaient plus le quitter…
A Kigali, en ces jours de retrouvailles, il n’est pas de bon ton de rouvrir ces pages tâchées de sang, de poser ces questions demeurées sans réponse, de rappeler plus d’un quart de siècle de désinformation.
Mais les relations de la France avec le Rwanda, de la France avec l’Afrique, ne seront réellement apaisées qu’au moment où toute la vérité sera dite.

21 juin 2021

Le rapport Mapping est sorti des tiroirs de l’ONU

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Vilipendé par le Rwanda, qui le considère comme une autre manière de poursuivre la guerre et de discréditer le FPR qui a mis fin au génocide, cité à chaque intervention par le Docteur Mukwege qui, au nom des victimes, réclame la fin de l’impunité et la mise en place de tribunaux mixtes, le « rapport Mapping » semble bien « sorti des tiroirs » où les Nations Unies l’avaient enfermé depuis dix ans.
L’histoire de ce document controversé remonte à 2010, lorsque le Haut Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, basé à Genève et dont le coordinateur à Kinshasa était un Belge, Luc Henkinbrant, met en chantier un projet ambitieux : documenter les massacres, les crimes de guerre et les éventuels crimes de génocide commis au Congo entre 1993 et 2003. Une période qui commence dans les dernières années du régime Mobutu, mais ne couvre pas le début des années 90, où les Kasaïens vivant au Katanga ont été l’objet d’une véritable épuration ethnique et où des pillages menés par les militaires de Mobutu ont dévasté Kinshasa. La période examinée par les enquêteurs concerne surtout sur la période durant laquelle le Congo fut victime de deux guerres menées au départ des pays voisins, le Rwanda et l’Ouganda, rejoints par d’autres pays africains (l’Angola, le Zimbabwe, le Burundi…)neuf armées étrangères s’étant finalement retrouvées en territoire congolais.
Rappelons que la première guerre du Congo avait éclaté au Kivu en octobre 1996 : deux millions de réfugiés hutus encadrés par les auteurs du génocide et l’ancienne armée d’Habyarimana avaient fui le Rwanda à la faveur de l’opération française Turquoise. Enfreignant le droit international en la matière, le Haut Commissariat aux réfugiés avait laissés les civils, mais aussi les militaires et les miliciens Interhahamwe s’installer au Kivu, dans des camps proches de la frontière rwandaise et qui allaient rapidement se militariser. Soutenus par l’aide humanitaire et encadrés par les extrémistes, les réfugiés hutus préparaient un retour offensif dans leur pays. L’inaction de la communauté internationale décida le Rwanda, avec son allié ougandais, à passer à l’offensive. Le Kivu, puis le reste du Congo, furent envahis par un mouvement rebelle, l’AFDL, (Alliance des forces démocratiques pour la libération) qui finit par chasser Mobutu le 17 mai 1917 et par installer au pouvoir Laurent Désiré Kabila. Au cours de cette avancée à l’intérieur du Congo, les réfugiés hutus qui avaient refusé de rentrer dans leur pays et qui restaient sous la coupe des anciennes autorités génocidaires furent impitoyablement poursuivis ; l’avancée des troupes rebelles fut marquée par de nombreux massacres (Tingi Tingi, Biaro, Lubutu, Kisangani, Mbandaka…) dont les principales victimes furent des civils rwandais, placés en première ligne par les combattants et servant de « boucliers humains ». Des civils congolais furent également tués en grand nombre par les assaillants qui ne faisaient pas le détail et les accusaient d’avoir soutenu les Hutus en débandade. Si la plupart des réfugiés hutus finirent par regagner le Rwanda où ils comparurent devant les tribunaux « gaçaça », plus de 200.000 fuyards furent portés disparus, en cavale dans les forêts congolaises ou ayant succombé aux attaques et aux maladies.
En 2007, le président congolais Joseph Kabila, qui venait d’être élu donna son feu vert à l’enquête onusienne. Vingt enquêteurs indépendants se mirent alors au travail, dix ans après les faits. Durant presque une année, ils se reposèrent sur les témoignages et les rapports des ONG internationales qui avaient accompagné l’exode des réfugiés à travers le Congo, sur le travail déjà mené par un premier enquêteur onusien Robert Gersony, sur les documents d’une valeur diverse rassemblés par des dizaines d’ ONG congolaises présentes sur le terrain mais souvent très hostiles au Rwanda, considéré comme un envahisseur. Les enquêteurs de l’ONU interrogèrent plus de 1200 témoins de ces violences.
Avant même sa parution, le rapport fut vilipendé par Kigali, qui considérait que ce document, plus qu’une simple compilation de crimes de guerre, avait pour objectif caché d’accréditer la thèse du « double génocide », celui des Hutus et des Congolais. Aux yeux du pouvoir rwandais, cette thèse du « double génocide », toujours répandue dans le Congo d’aujourd’hui, relativisait la tentative d’extermination des Tutsis du Rwanda et occultait la complicité d’une France qui avait soutenu jusqu’au bout le pouvoir génocidaire.
A la veille de sa sortie -que des pressions politiques rendaient incertaine- le rapport fut opportunément publié dans les colonnes du quotidien Le Monde. Lors de sa publication le 1er octobre 2010, le Rwanda, qualifia ce document d’ « outrancier et préjudiciable » et Kigali menaça les Nations unies de retirer immédiatement ses 3500 Casques bleus qui se trouvaient au Soudan.
La première phase de la guerre diplomatique fut remportée par Kigali et le rapport, truffé de conditionnels et d’assertions non vérifiables, fut jugé inutilisable sur le plan judiciaire. Le document fut cependant publié, mais les noms des auteurs présumés des crimes demeurèrent confidentiels. Et pour cause : non seulement Kigali, avec l’appui des Américains, exerçait une forte pression sur l’ONU, mais, à la faveur des accords de paix de Sun City, conclus en 2002 et soutenus par la communauté internationale, nombreux étaient les officiers responsables des crimes de guerre et issus des mouvements rebelles pro rwandais qui avaient été intégrés dans l’armée congolaise. Leur impunité avait en quelque sorte été le prix de la paix, la contrepartie du départ des armées étrangères et de la réunification d’un Congo jusque là occupé et divisé. Vingt ans plus tard, des postes clés au sein de l’armée congolaise sont toujours détenus par des hommes comme Gabriel Amisi Kumba dit Tango Fort, inspecteur général des forces armées après avoir été chef d’état major général, et qui avait participé à la guerre de Kisangani en 2000. Cette intégration de criminels de guerre au sein de l’armée découle toujours de la logique de ces accords de paix qui furent, à l’époque, appuyés par la communauté internationale… Par la suite, de nombreux officiers, Tutsis congolais ou d’origine rwandaise, intégrés dans l’armée congolaise, comme Laurent Nkunda, (qui vit au Rwanda) Bosco Ntaganda, (actuellement entre les mains du Tribunal pénal international), Sultani Makenga, chef du M23 et qui est réfugié en Ouganda, prirent les armes avec l’appui de Kigali et endeuillèrent une fois encore l’Est du Congo…
Révélateur de massacres passés sous silence, utilisé comme instrument de la « guerre de basse intensité » et de dénigrement longtemps poursuivie par la France à l’encontre du Rwanda et renforçant l’hypothèse d’un double génocide, le rapport Mapping a refait surface grâce au plaidoyer du Docteur Mukwege, soutenu par un Luc Henkinbrant désormais retraité de l’ONU. Sorti de l’oubli, le document rencontre un succès croissant au sein de l’opinion congolaise qui exige que la justice internationale se saisisse du document et mette fin à l’impunité. Est-il besoin de préciser qu’après la clôture du rapport en 2003, bien d’autres crimes ont encore été commis et que les groupes armés se sont multipliés, mis au service des ambitions de politiciens congolais…

21 juin 2021

Goma au rythme des secousses du Nyiragongo

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La capitale du Nord Kivu retient toujours son souffle même si la lave a cessé de couler

Au lendemain de l’éruption du volcan Nyiragongo, Goma vit toujours au rythme des secousses sismiques : « tout tremble autour de nous » raconte le journaliste Nicaise KiBel’Bel Oka, « on nous dit de rester dehors car les immeubles à étages du centre ville pourraient s’écrouler, mais en même temps on nous dit que la fumée est empoisonnée…. Certes, la coulée de lave s’est arrêtée au nord de la ville dans la localité de Buhene, mais elle pourrait toujours reprendre son glissement, ce qu’elle avait fait lors de la précédente éruption de 2002. »
Cependant, plus de 5000 réfugiés qui s’étaient précipités au Rwanda sont rentrés chez eux, en partie dans des bus qui ont été mis à leur disposition par Kigali. Cependant, la route du Nord, menant à la ville de Rushuru est toujours coupée par la coulée de lave, et des motards qui s’y étaient aventurés ont été intoxiqués par les fumées empoisonnées. Dix sept villages ont été détruits et des maisons de bois qui avaient été construites sur la lave ont été la proie des flammes ainsi que plusieurs entrepôts et usines. On déplore une quinzaine de victimes dont deux ont péri dans un accident de circulation. La panique générale a aussi provoqué la dispersion de 150 enfants qui ont été séparés de leurs familles. L’Unicef précise que de nombreux enfants qui avaient fui la zone contigüe à l’aéroport se trouvent désormais sans toit et sans ressources. Par ailleurs, l’Observatoire volcanologique de Goma (OVG) a exhorté la population à ne pas regagner trop vite ses quartiers d’habitation car il n’est pas exclu qu’une nouvelle coulée de lave provoquée par les secousses reprenne le trajet de la coulée de 2002, se dirigeant en direction du lac Kivu via un centre ville qui a été reconstruit. « Il ne faut pas que la population retourne dans cette zone rouge sans l’avis des autorités » a répété M. Muhindo, directeur de l’Observatoire tandis que la protection civile met en garde contre les fumées toxiques qui continuent à sortir des crevasses. L’avocat Dunia Ruyenzi, dont les bureaux avaient été engloutis par la lave en 2002, reconnaît que, pour sa part, il a refusé de quitter sa nouvelle maison, se contentant d’observer de loin « un volcan qui est comme une casserole remplie d’un liquide bouillant qui peut à tout moment déborder et se déverser sous forme de coulées de lave à travers la ville. »
Rappelons qu’en 2002, les habitants de Goma avaient vivement critiqué les rebelles du RCD Goma qui contrôlaient alors la ville, leur reprochant d’avoir minimisé le danger et de ne pas avoir donné par radio l’ordre d’évacuer les lieux. « Nous n’avions eu que dix minutes pour plier bagages et beaucoup de gens avaient du fuir sans rien emporter » se rappelle Me Dunia.
Dix neuf ans plus tard, force est de constater que les leçons du séisme précédent n’ont pas été tirées : non seulement la ville a été reconstruite sur le trajet suivi par les coulées de lave, mais les systèmes d’alerte sont demeurés muets. Au moment où la lave brûlante a commencé à s’échapper, les autorités locales, dans une province cependant placée sous état de siège, ont mis deux heures avant de réagir, tandis que la radio nationale RTNC ne donnait aucune directive.
Pire encore : alors que les éruptions volcaniques sont relativement prévisibles et que la hauteur de la lave bouillonnante contenue dans le volcan devrait être surveillée en permanence « comme du lait sur le feu », le directeur de l’observatoire vulcanologique a fait savoir que le Nyiragongo n’était plus sous surveillance depuis sept mois: à cause d’une facture de 10.000 dollars demeurée impayée, la connexion internet a été suspendue ! En outre, la Banque mondiale qui devait renouveler un programme de 7 millions de dollars sur quatre ans a suspendu ses paiements à cause d’irrégularités financières et selon un député, la moitié des 351 emplois de l’observatoire seraient fictifs. L’association citoyenne Lucha réclame depuis deux ans un audit administratif et financier de l’OVG, mais cette demande n’a jamais reçu de réponse.
Par ailleurs, les groupes armés hutus d’origine rwandaise, qui, comme les rebelles congolais, se financent grâce au commerce du charbon de bois au départ du parc des Virunga ne se contentent pas d’enlever régulièrement des civils et de monnayer leur libération contre de fortes rançons, ils volent aussi les panneaux solaires dispersés aux environs du volcan. Or ces derniers permettent le fonctionnement des sismographes enregistrant les secousses agitant le Nyiragongo et susceptibles de « faire déborder la marmite »…
Une délégation de sept ministres du gouvernement national s’est précipitée au Nord Kivu pour compatir avec les victimes, réaction que le journaliste Kibel’Bel Oka juge « prématurée ». Les habitants de la ville considèrent en effet que le véritable drame n’est ni l’éruption du volcan ni la multiplication des groupes armés mais bien l’impuissance d’un Etat défaillant, dont les représentants sont plus investis dans la politique et l’enrichissement que dans le bien être de leurs compatriotes. Ce mécontentement de la population pourrait, à terme, présenter un risque d’éruption plus important encore que le Nyiragongo lui-même…

21 juin 2021

A Paris, Paul Kagame a fait coup double

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A Paris, où il s’est réconcilié avec la France, Kagame provoque l’indignation des Congolais et s’en prend au Docteur Mukwege

Vingt six ans après le génocide des Tutsis au Rwanda et vingt et un après la guerre dite des six jours qui écrasa sous les bombes rwandaises et ougandaises la ville congolaise de Kisangani, le président Kagame a fait coup double. Il s’est réconcilié avec une France qui a enfin reconnu ses responsabilités au Rwanda et admis le soutien aveugle apporté aux génocidaires et, en même temps, il a provoqué, chez son voisin congolais, un immense sursaut d’indignation, une tempête de protestations qui secoue les réseaux sociaux, agite la presse et émeut l’opinion, ces simples citoyens sans voix mais non sans mémoire. Après avoir rencontré le président Macron et avant de participer à un dîner aux cotés du président Tshisekedi, le chef de l’ Etat rwandais a tenu devant les caméras de France 24 et d RFI des propos qui ont suscité un haut le cœur auprès de tous ceux qui ont subi ou vu les guerres menées par le Rwanda en territoire congolais, assurant sans ciller « qu’il n’y avait pas eu de crimes à l’Est du Congo. Absolument pas. C’est la théorie du double génocide qui est à l’œuvre. » Déclarant que le rapport Mapping, réalisé par une équipe d’experts de l’ONU et répertoriant les crimes commis au Congo entre 1993 et 2003 était « extrêmement controversé et très politisé » le président rwandais s’en est pris au Docteur Mukwege. A propos de ce dernier, qui rappelle inlassablement ce rapport onusien et plaide en faveur de la prise en compte de ces crimes par la justice internationale, le président rwandais a asséné que « le prix Nobel était un outil de forces que l’on ne voit pas » et il a renchéri « on lui dit quoi dire »,laissant ainsi entendre que le médecin chef de Panzi aurait été manipulé.
Cette attaque frontale, largement diffusée à l’intérieur du Congo, a pratiquement fait l’unanimité. Cette fois, c’est une autre « Union sacrée » qui s’est manifestée spontanément: la classe politique a réagi, y compris le secrétaire général du parti de Tshisekedi, les mouvements citoyens comme Lucha et Filimbi ont protesté, des pétitions ont circulé et …la poignée de mains qui a réuni Tshisekedi et Kagame à l’occasion du dîner de gala offert par l’Elysée a renforcé le tollé. Dans la foulée, l’état de siège, décrété par le président Tshisekedi au Nord et au Sud Kivu et approuvé par Kagame, s’en est trouvé vivement critiqué par l’opinion nationale.
Cette fois, au-delà des déclarations d’intention, il devient impossible de ne pas regarder la réalité en face : si, au Rwanda, la reconnaissance du soutien apporté par la France aux auteurs du génocide peut, après un quart de siècle, soulager les traumatismes persistants, au Congo, l’occultation de ce qui s’est réellement passé durant les guerres et l’occupation par les forces du Rwanda et de l’ Ouganda empêche toute cohabitation sereine entre pays voisins, le silence nourrit la suspicion et la rancœur.
Car la réalité des faits, c’est qu’à la faveur de l’opération française Turquoise, les auteurs du génocide, encadrant plus d’un million de civils, ont pu se réfugier au Congo, protégés par un président Mobutu cédant aux souhaits de Paris en dépit de l’opposition de son premier ministre Kengo wa Dondo. Deux ans plus tard, la guerre, les guerres, éclataient au Congo ; le Kivu était envahi par les armées du Rwanda et de l’Ouganda accompagnées d’opposants congolais à Mobutu, entraînant finalement la chute du dictateur. S’il n’existe pas de guerre propre, celle-ci fut plus sale que d’autres : alors que les miliciens rwandais auteurs du génocide avaient pris le pouvoir dans les camps de réfugiés et introduit au Congo la pratique du viol comme arme de guerre, (une origine du fléau que le Docteur Mukwege omet malheureusement de rappeler) les armées du Rwanda et de l’Ouganda se lancèrent en 1996 et 1997 dans une « course poursuite » de leurs adversaires, qui les mena de Goma et Bukavu jusque Mbandaka, en face du Congo Brazzaville. L’engrenage de la violence fut sans pitié : militaires et miliciens en fuite se servaient des civils comme « boucliers humain » derrière lesquels ils se dissimulaient, les poursuivants ne faisaient pas de quartier et, autour de Kisangani et ailleurs, les corps étaient jetés dans des fosses communes ou brûlés sur des bûchers. La population congolaise, totalement étrangère au génocide rwandais, fut prise en otage entre les deux camps et elle n’eut guère le temps de se réjouir de la chute de Mobutu en mai 1997. Un an plus tard, en août 1998, l’armée rwandaise qui avait été priée de quitter le pays par le nouveau président congolais Kabila revenait en force, flanquée de « rebelles » congolais qui n’étaient que des supplétifs de Kigali ou de Kampala. Cette nouvelle guerre, de conquête, d’exploitation des ressources, d’occupation du territoire, fut plus meurtrière encore que la précédente. Nul n’a oublié les « haut lieux » Kassika, Makobola, Mwenga, Rutshuru, où se commirent les pires massacres recensés par le rapport Mapping tandis qu’en 2010, une guerre que se menaient le Rwanda et l’Ouganda pour le contrôle des comptoirs de diamants dans la ville de Kisangani fit des milliers de morts, jamais identifiés et dont les familles ne reçurent jamais la moindre réparation.
Le Rwanda connaît le prix de la douleur. Son président, mieux que personne, a pu mesurer combien la non reconnaissance du crime, l’impunité et le silence peuvent aggraver le chagrin et aviver les rancoeurs. Il a fallu un quart de siècle pour qu’entre la France et le Rwanda le mur se brise et rende possible des relations apaisées et constructives. Comment ne pas comprendre que le peuple congolais violenté et humilié par son voisin exige lui aussi sa part de vérité et de réparation ? Le Docteur Mukwege, même s’il concentre ses critiques sur une seule cible et a pu être opportunément applaudi par certains milieux français, n’a besoin de personne pour inspirer ses discours. Le peuple congolais, tout autant que les victimes du génocide au Rwanda, a la mémoire longue et douloureuse et il sait que seul un exercice de vérité et de justice ramènera une paix durable.

5 mai 2021

A l’Est du Congo, il faut du nouveau…

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Oubliant les élections contestées qui ont porté Félix Tshisekedi au pouvoir à la suite d’un accord avec le président Kabila, fermant les yeux sur les sommes considérables qui ont circulé pour cimenter cette « Union sacrée » qui représente la nouvelle majorité, les capitales occidentales, depuis Washington jusque Paris et Bruxelles, ont décidé de faire confiance à l’actuel chef de l’Etat. De considérer avec optimisme que son pouvoir, homogène mais encore bien fragile, pouvait fonder un réel changement et opérer la rupture avec les pratiques de l’ère Kabila. Les bonnes intentions, les promesses, répétées au fil des multiples voyages du président ont pu nourrir cet optimisme, et, à la tête de l’Union africaine, Tshisekedi est devenu incontournable sur le plan international.
Cependant, si la capitale Kinshasa demeure calme, la situation à l’Est du pays représente un véritable gouffre d’insécurité. Jamais, depuis la première puis la deuxième guerre du Congo, au début des années 2000, on n’avait vu s’affronter autant de milices guerrières, se multiplier autant d’actes de violence, autant d’exactions. Au fil des décennies et grâce à l’impunité qui fut garantie par des accords de paix soutenus par la communauté internationale, on a vu s’élargir les zones de non droit, se renforcer les groupes armés. Avec le temps, la pratique de la violence s’est en quelque sorte démocratisée. Cessant d’être le triste apanage des militaires et des miliciens, la violence est devenue l‘héritage des civils : désormais, eux aussi, sans être inquiétés pratiquent le viol, autrefois tabou, recourent aux armes pour soutenir tel ou tel politicien et répètent à l’envi les discours de haine que leurs livrent les apprentis sorciers des réseaux sociaux.
Même si l’exercice sera difficile, et aurait peut-être du s’étendre au Sud Kivu, le chef de l’Etat n’a pas tort d’avoir décidé d’instaurer l ‘état de siège. Mais le soutien international qui lui est promis lors de ses tournées dans les capitales doit aller au-delà des paroles d’encouragement : il faut l’aider à améliorer l’outil régalien que doit être son armée. Pourquoi la Belgique ne reprendrait elle pas la formation d’officiers congolais qu’elle avait entamé avec succès à Kindu, avant la rupture avec Kabila ? Pourquoi la France ne renouvellerait elle pas une nouvelle opération Artemis dans l’Ituri, qui avait jadis remis au pas les milices de Thomas Lubanga ? Pourquoi les Etats Unis ne s’engageraient ils pas dans la lutte contre les réseaux djihadistes qui encerclent Beni ? Certes, il y a d’autres fronts, dans le Sahel entre autres, d’autres urgences, comme le Covid. Mais si au départ de l’Est, l’immense Congo se trouve une nouvelle fois déstabilisé, si l’impunité continue à être la règle, qu’on cesse d’envoyer des lauriers au Docteur Mukwege et de faire des promesses à Tshisekedi. Même s’il est peut-être déjà trop tard, c’est aujourd’hui qu’il faut aider le Congo à rétablir sa souveraineté, à contrôler son territoire, à protéger toute sa population.

5 mai 2021

A l’Est du Congo, l’arc de crise qui justifie l’état de siège,

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Cent vingt groupes armés se partagent le territoire, du Nord jusqu’au Sud Kivu…

Le ton grave, le président Tshisekedi s’est adressé à la nation pour expliquer la proclamation de l’état de siège dans le Nord Kivu et dans l’Ituri et mettre fin à l’inacceptable situation qui règne dans l’Est du pays. Il a appelé ses compatriotes à mobilisation totale afin qu’ils soutiennent les forces armées. Sur le plan concret, la proclamation de l’état de siège , qui commencera le 6 mai prochain, met en congé l’autorité civile durant une période déterminée. Les autorités des provinces concernées seront suspendus et remplacés par un militaire au poste de gouverneur et un policier au poste de vice gouverneur et une administration militaire devrait se mettre en place. D’autres décisions attestent de la détermination du chef de l’Etat : il a conclu un accord avec le Kenya pour que ce pays dépêche un contingent dans l’Est de la RDC et à Paris, il a sollicité l’aide de la France dans la lutte contre les groupes armés ADF qui sèment la terreur à Beni et se réclament de l‘idéologie islamiste.
Plusieurs raisons expliquent cette mobilisation soudaine : la première est le facteur temps. Si les élections se tiennent en 2023 comme prévu, il faudra que l’Est du pays soit pacifié sinon le deuxième mandat auquel aspire le chef de l’Etat sera sérieusement compromis. Mais surtout, l’Est de la RDC est pris depuis plusieurs mois dans une spirale de violence sans précédent. Plus de 120 groupes armés se disputent les sites miniers, établissent des barrages sur les routes, prennent la population en otage, recrutent des porteurs ou des femmes ou se livrent à des massacres de civils assortis d’actes de cruauté destinés à semer la terreur. Depuis novembre 2019 on compte plus de mille morts dans le « Grand Nord » du Kivu, 300 morts depuis le début de cette année tandis que les enlèvements sont monnaie courante. Menacés par des bandes armées, des dizaines de milliers de civils ont été obligés de fuir leurs villages et se terrent dans les brousses. Comment établir la nomenclature de ces groupes ? Les uns sont d’origine ougandaise (mais n’ont jamais menacé le président Museveni…) d’autres sont des combattants hutus ( qui préfèrent frapper le Congo que le Rwanda) ou d’anciens rebelles tutsis et surtout, nombre de ces bandes ont été armées par des politiciens du cru qui les utilisent comme force de frappe dans l’espoir d’ainsi obtenir des postes. Faut il rappeler que cette dynamique de la terreur se mit en place au lendemain des accords de paix conclus à Sun City, qui recommandèrent d’intégrer d’anciens rebelles dans les forces armées ? Aujourd’hui, le Docteur Mukwege, au péril de sa vie, réclame la fin de l’impunité, mais il est d’autant plus seul que les politiciens qui devraient l’épauler peuvent tous compter sur des milices. Quant aux forces armées congolaises, sur lesquelles reposera la mise en place de l’état de siège, elles ne sont pas mieux loties que les civils : la solde des soldats, quand elle est payée, ne leur permet pas de vivre décemment, bien des officiers sont impliqués dans le business des armes et des matières premières, ce qui leur permet de construire des villas qui seront ensuite louées aux organisations internationales et à la Monusco. Quant à cette dernière, elle fait désormais l’objet de toutes les critiques et d’une suspicion généralisée, au point que des écoliers de Beni se sont mobilisés pour réclamer son départ. Cependant, un retrait de ces derniers représentants de la communauté internationale n’aurait d’autre effet qu’une aggravation de la violence, à huis clos cette fois. A l’instar de ce qui se passe dans le Sud Kivu, curieusement épargné par l’état de siège et où Médecins du Monde est la seule ONG opérant encore sur les Haut Plateaux. Dans ces hautes montagnes qui surplombent le lac Tanganyika, plusieurs groupes armés se croisent et s’affrontent, venus du Rwanda et du Burundi, ou s’opposant aux régimes de ces pays voisins. Quant aux Tutsis Banyamulenge, qui avaient établi leurs pâturages dans ces terres d’altitude, ils font l’objet d’un véritable nettoyage ethnique perpétré par des groupes armés Mai Mai (congolais) ou Red Tabara et Ngumino (Burundais et Rwandais) et ils ont déjà perdu les trois quarts de leurs troupeaux, leur seule source de richesse. La proclamation de l’état de siège, qui donnerait à l’armée tous les pouvoirs, représenterait cependant pour eux une menace supplémentaire car des militaires et des policiers s’associent aux groupes d’assaillants qui brûlent les maisons et abattent les troupeaux.
Faut il ajouter que dans ces montagnes où l’on découvre à présent de nouvelles mines d’or et des gisements de minerais stratégiques, seule la restauration d’un Etat impartial pourrait rétablir chacun dans ses droits. Mais depuis Kinshasa, ces « marches du royaume » paraissent bien éloignées et les politiciens de la capitale ont oublié que c’est dans ces confins là qu’a débuté la chute du régime Mobutu…

27 avril 2021

Une majorité en béton pour le Premier Ministre congolais

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Du jamais vu : le programme de gouvernement est voté par 410 voix contre 412. Cette fois, le président congolais, Fatshi Béton pour ses partisans, dispose de la majorité dont il rêvait, en béton elle aussi : deux semaines après l’annonce de la composition du gouvernement, l’Assemblée nationale a accordé sa confiance au nouvel exécutif, par un vote massif, 410 voix sur 412, du jamais vu jusqu’à présent. Massée dans le grand hall de l’Assemblée nationale où voici quelques mois encore des factions politiques divergentes échangeaient des horions, une foule enthousiaste a applaudi à tout rompre. Pour le politologue Wamu Oyatambwe, « il faut se féliciter de cette cohérence retrouvée, il ne devrait plus y avoir de conflit permanent puisque c’est le même groupe qui sera aux manettes, le Premier Ministre aura les mains libres ».
Avant ce vote de confiance acquis haut la main, le premier ministre Sama Lukonde Kyenge avait prononcé son premier discours de politique générale, précisant les grands axes de sa politique. Sans surprise, il a évoqué la modernisation des infrastructures, une réforme de la fiscalité et du système de retraites. Mais surtout, il a abordé le principal des défis de l’heure, celui de la sécurité. A l’est du pays en effet la situation ne cesse de se dégrader : les violences font des milliers de victimes à Beni et ailleurs dans le Nord Kivu, des manifestations se multiplient réclamant le départ d’une Monusco accusée de complicités avec les groupes rebelles, la méfiance à l’égard du pouvoir est totale même si la population manifeste pour que…le président vienne s’installer personnellement dans l’Ituri ! Tenant compte de ces critiques, le premier ministre a promis une évaluation de l’action de la Monusco, qui devrait être bientôt renforcée par des militaires kényans dont Félix Tshisekedi a obtenu la venue. Mais surtout, Sam Lukonde a évoqué la possibilité d’évoquer un « état d urgence sécuritaire » et même la mise en place d’une « administration militaire ». Il a aussi décidé de proscrire strictement l’incorporation de forces rebelles au sein de l’armée et de la police. Cette disposition, qui découlait des accords de paix de Sun City en 2002, avait eu pour principal résultat d’entraîner une prolifération de groupes armés (120 dans les deux Kivu..) visant tous un même objectif, intégrer l’armée régulière, sans pour autant renoncer à leur comportement violent et prédateur. Le Premier Ministre entend aussi entamer le recensement de la population et l’identification de tous les Congolais. En dépit de l’optimisme de rigueur, Wamu Oyatambwe décèle cependant deux écueils de taille. Le premier est politique : peut on compter sur la fidélité des élus issus de la majorité initiale, le Front commun pour le Congo, qui ont fait massivement défection, ne laissant plus qu’une centaine d’élus autour de l’ancien chef, solidement déplumé, mais pas impuissant pour autant ? La proclamation du gouvernement avait déjà été retardée à cause du mécontentement des transfuges qui ne s’estimaient pas suffisamment « servis » dans la nouvelle équipe et chacun se remémore le vieil adage « qui a trahi trahira »…
Le deuxième écueil est évidemment financier car les ambitions du jeune Premier Ministre risquent d’être brimées par la faiblesse de ses moyens : le budget de l’exercice en cours est estimé à 7,1 milliards de dollars et le seul programme de sécurité devrait coûter chaque année 12 millliards de dollars…Or à l’heure actuelle c’est miracle si Kinshasa réussit à rassembler 5 milliards de dollars, une somme dérisoire dont les trois quart sont absorbés par le paiement des fonctionnaires et le fonctionnement de l’Etat. Il faudra donc réduire les dépenses, mobiliser des recettes supplémentaires (d’origine katangaise, , M. Sama Lukonde s‘adressera sans doute aux compagnies minières et aux bailleurs internationaux) et surtout il faudra lutter contre la corruption en s’appuyant sur une justice qui n’a pas oublié la disparition soudaine du juge Yanyi, un magistrat intègre qui avait voulu tirer au clair l’ « affaire Kamerhe » et la disparition de 50 millions de dollars et qui mourut, vraisemblablement empoisonné, dès l’ouverture du procès…

27 avril 2021

Les horreurs qui se déroulent dans le Tigré menacent l’unité de l’Ethiopie

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La guerre ressemble souvent à une poupée gigogne : lorsque l’armée éthiopienne intervint dans la province du Tigré, le 4 novembre dernier, il ne s’agissait, en principe, que d’une opération destinée à « rétablir la loi et l’ordre » c’est-à-dire restaurer l’autorité d’Addis Abeba sur une province où le pouvoir régional, le Front populaire pour la libération du Tigré avait, unilatéralement, organisé des élections qui furent jugées illégales. Invoquant le Covid, les autorités nationales avaient en effet décidé d’ajourner le scrutin initialement prévu au niveau national, mais le Tigré passa outre. Le FPLT avait aussi attaqué le « Northern Command » basé dans la province, c’est-à-dire des unités d’élite de l’armée éthiopienne, mettant ainsi la main sur des équipements lourds.
Le 28 novembre, lorsque Makale, la capitale du Tigré, tomba aux mains des forces fédérales, la tragédie ne faisait que commencer. En effet, les dirigeants du FPLT, combattants aguerris et qui avaient dirigé le pays durant trente ans, se retirèrent dans les montagnes. Addis Abeba les qualifiait de « clique » mais ils étaient largement soutenus par une population qui leur était reconnaissante d’avoir fait reculer la famine et entamé le développement économique de la province.
Cinq mois plus tard, en dépit des communiqués de victoire, la reconquête n’est pas terminée. Addis Abeba, après avoir longtemps nié l’évidence, a du reconnaître que l’armée du pays voisin, l’Erythrée, combattait aux côtés des forces fédérales et que des milices amharas (les Amharas sont originaires de la capitale Addis Abeba) leur prêtaient main forte. Les quelques journalistes autorisés à se rendre sur le terrain, les agences humanitaires, corroborant le récit des 60.000 réfugiés arrivés sur la frontière soudanaise, livrent des témoignages se rejoignant dans l’horreur. Tous décrivent des villages rasés, des populations en fuite et privées de nourriture, des symboles culturels, églises coptes, chapelles anciennes, monuments, systématiquement détruits, de même que des établissements scolaires réputés, comme l’école d’élite Atse Yohannes à Makale, méthodiquement pillée et transformée en camp militaire. Les humanitaires ont recensé 151 lieux où des massacres ont été perpétrés et assurent que les viols sont systématiques. Tout se passe comme si les assaillants voulaient réduire à néant les infrastructures construites au cours des trois dernières décennies et illustrant un début de développement afin de mener à ce qu’Anthony Blinken, le secrétaire d’Etat américain appelle déjà une « purification ethnique » tandis qu’un rapport de son administration accuse les milices amharas de vouloir, « par la force et l’intimidation » rendre le Tigré ethniquement homogène.
En outre, le désastre du Tigré, où des actes de génocide sont commis fait craindre une désintégration de l’Ethiopie elle-même. Comme si la déflagration dans le Nord du pays avait libéré les forces centrifuges cet Etat multiethnique, jadis unifié sous la contrainte par l’empereur Menelik et son successeur Hailé Sélassié, au départ de la capitale Addis Abeba, la « nouvelle fleur » et avec le soutien de l’ethnie Amhara. Le premier ministre éthiopien Abyi Ahmed, qui reçut le Prix Nobel de la paix en 2019 pour s’être réconcilié avec l’Erythrée, aurait il joué avec le feu ? Mal mesuré la force et l’implantation de ses anciens alliés tigréens ?
Rappelons que ces derniers après la défaite du dictateur communiste Mengistu, avaient régné sur le pays durant trois décennies sous la poigne de Meles Zenawi, un homme fort, considéré par l’Europe et les Etats Unis comme un « nouveau leader africain » et qui mourut en 2012 dans une clinique bruxelloise.
D’origine oromo, un groupe ethnique du Sud présent autour de la capitale Addis Abeba historiquement peuplée d’Amharas, Abyi Ahmed, un militaire de carrière devenu Premier Ministre, a voulu affaiblir la structure multi ethnique mise en place après la révolution de 1995, structure qui entendait promouvoir « l’Ethiopie des nations, des nationalités et des peuples » et encourager l’autonomie régionale. Dans ce but, il a créé sa propre formation, le Parti de la Prospérité, fondé sur le principe de Medemer, (la synergie) et intégrant des idées de liberté individuelle, de démocratie et, plus largement, d’inclusion de l’Ethiopie dans la mondialisation économique. Une mondialisation déjà bien réelle, les investissements chinois ayant fait du pays leur porte d’entrée vers le marché africain.
Ce retour autoritaire à une certaine centralisation, après trois décennies d’autonomie régionale, pourrait libérer toutes les forces centrifuges de ce pays multi ethnique de 100 millions d’habitants, au risque de faire de l’Ethiopie une sorte de Yougoslavie africaine. Spécialiste de la région, René Lefort craint que le pire soit encore à venir : « l’alliance actuelle réunissant les Amharas et les Oromos contre les Tigréens risque de ne pas tenir : les premiers sont centralisateurs, les seconds tiennent à leur autonomie. En fait je crois que l’on assiste à un phénomène de « décolonisation africaine »: l’Ethiopie avait été unifiée par l’empereur Menelik, qui avait rassemblé différents peuples de la Corne de l’Afrique et aujourd’hui toutes ces communautés revendiquent leur identité.. Un dialogue national inclusif serait indispensable.. Mais dans la langue amharique, le terme compromis n’existe pas… »
Le chercheur éthiopien Obang Metho, militant du Mouvement de la solidarité, relève aussi que l’éventuelle implosion de l’Ethiopie ne laisserait pas indifférents des pays comme le Soudan et surtout l’Egypte, qui entendent garder le contrôle des eaux du Nil. Le Caire affirme être prêt à tout pour s’opposer au GERD, le Barrage de la Renaissance, et veut garder son monopole d’accès à la mer Rouge, maintenant ainsi l’Ethiopie enclavée. La guerre au Tigré a déjà inspiré d’autres pulsions ethniques, dans les régions Somali, Afar, Oromia, Amhara, ce qui, à terme, pourrait désintégrer ce pays phare, hôte de l’Union africaine et symbole paradoxal de l’unité du continent… « Je crains que nous n’ayons pas encore atteint le cœur du cyclone » conclut René Lefort.

11 avril 2021

Le temps du désenchantement au Congo

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Malgré l’espoir suscité par les promesses de Tshisekedi, le Congo connaît le désenchantement
Deux mois après sa nomination, le nouveau Premier Ministre n’arrive pas à former son gouvernement et l’Etat frôle la faillitte

En décembre dernier, le président Tshisekedi mettait fin l’accord de coalition conclu avec son prédécesseur Joseph Kabila et lançait une nouvelle formule, l’Union sacrée, ralliée par de nombreux transfuges des FCC, (Front commun pour le Congo) séduits par la perspective de nouveaux postes ou par des arguments sonnants et trébuchants. Le chef de l’Etat était désormais doté d’une majorité forte de 391 députés sur 500, tandis que la communauté internationale, Etats Unis et Union européenne en tête, se réjouissait de voir Kabila et les siens mis sur la touche alors qu’ils avaient été accusés de contrôler et de bloquer le nouveau pouvoir apparu après les élections contestées de 2018. Deux mois après la nomination d’un Premier Ministre au profil rassurant (jeune, technocrate, réformateur et… katangais) Jean-Michel Sama Lukonde, les espoirs se sont singulièrement attiédis : le nouveau gouvernement, qui aurait du être de format réduit et entreprendre les réformes que la majorité kabiliste était accusée d’avoir bloqué, n’a pas encore été mis sur pied. Si la presse congolaise attribue sobrement ce retard à « la gestion des ambitions » la réalité est plus simple : les soutiens historiques de M. Tshisekedi, dont son propre parti l’UDPS espèrent bien être récompensés de leur fidélité, tandis que les nouveaux venus, qu’il s’agisse de kablistes ayant réussi leur « traversée » ou de partisans des anciens ténors le katangais Moïse Katumbi ou Jean Pierre Bemba ex candidat à la présidence, entendent eux aussi toucher le prix de leur ralliement. Comment gérer toutes ces ambitions, faire place, comme promis, à un quota de femmes, et ne pas dépasser un plafond fixé à 50 ministres ? Jusqu’à présent, le « rubik cube » de la politique congolaise roule toujours et l’ancien gouvernement, celui du kabiliste Ilunga Ilunkamba expédie les affaires courantes. Mais en réalité, c’est le cabinet présidentiel, où se retrouvent de nombreuses personnalités de la diaspora, qui tient les rênes du pays. Un cabinet pléthorique, désormais pointé par ceux qui savent faire les comptes et en particulier l’ODEP (Office de gestion de la dette publique) : 1.091 conseillers, tous à charge du Trésor, ce qui a entraîné un dépassement budgétaire de 113%. En 2020 cependant, au vu de la hausse des cours du cuivre et du cobalt et de la découverte de nouveaux gisements d’or, les recettes n’étaient pas négligeables et les rentrées fiscales et douanières s’étaient élevées à 3,4 milliards de dollars. Mais le coût de l’Etat pèse lourd sur le Congo : les dépenses de rémunérations et de fonctionnement des institutions politiques ont coûté 3, 2 milliards de dollars. Ce qui signifie que, pour une population de 100 millions d’habitants, l’Etat n’a pu accorder que 125 millions de dollars à ses investissements publics soit 1,6% du produit intérieur brut …
Même dans les rangs de la majorité, la grogne s‘exprime : la ministre des affaires étrangères, Mme Tumba Nzeza, qui appartient au parti de Tshisekedi, a déclaré que, faute de budget de fonctionnement, 60 ambassades et représentations diplomatiques étaient menacées de fermeture !
Ce qui n’empêche pas le chef de l’Etat, qui préside désormais l’Union africaine, de multiplier les voyages et d’additionner des promesses qui suscitent de plus en plus de scepticisme. Ainsi par exemple, la mesure de gratuité de l’enseignement, qui avait suscité un immense espoir auprès de millions de parents, s’avère pratiquement impossible à mettre en pratique, faute de budget.
Violence généralisée dans l’Est du pays
Déçus par des autorités nationales qui avaient promis le changement et l’ « avènement du social » les Congolais constatent aussi la dégradation de la situation sécuritaire, de plus en plus en plus dramatique dans l’Est du pays où sévissent plus de 120 groupes armés, qui ont fait plus de 3000 morts dans la seule province de l’Ituri. A Beni, la société civile exige le départ de la Monusco jugée inutile, les manifestations se multiplient et ce week end à Goma, les pierres de lave arrachées au volcan Nyiragongo ont été jetées dans les rues afin de paralyser la circulation. Selon le Haut commissariat aux droits de l’homme, les violences dans l’est du pays ont augmenté de 20% et le Programme alimentaire mondial évalue à 27,3 millions le nombre de Congolais vivent dans un état d’insécurité alimentaire permanent.
A cette situation sociale et sécuritaire difficile s’ajoute le mécontentement des Kivutiens, qui s’inquiètent de la dégradation de l’état de santé de l’ancien directeur du président Vital Kemerhe, qui se voit toujours refuser traitements appropriés ou évacuation sanitaire. Mis en cause dans l’affaire des chantiers des « cent jours » du président, Kamerhe, président d’un parti très implanté au Kivu, l’UNC, Union pour la nation congolaise, avait été condamné à vingt ans de prison pour détournements mais depuis lors certaines des charges retenues contre lui sont tombées et il est apparu que les maisons préfabriquées dont le budget avait disparu avaient réellement été construites. Par ailleurs, deux « piliers » du régime Kabila, le général John Numbi et Kalev Mutomb, ancien chef de l’agence nationale de renseignements, ont préféré disparaître que se présenter devant les juges. Il est vrai que le juge Yanyi, un magistrat réputé pour son intégrité, qui avait été saisi de l’affaire Kamerhe, a trouvé la mort dès les premiers jours de son enquête, alors qu’il avait juré qu’il irait jusqu’au bout et mettrait à jour toutes les complicités…