27 avril 2021

Les horreurs qui se déroulent dans le Tigré menacent l’unité de l’Ethiopie

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La guerre ressemble souvent à une poupée gigogne : lorsque l’armée éthiopienne intervint dans la province du Tigré, le 4 novembre dernier, il ne s’agissait, en principe, que d’une opération destinée à « rétablir la loi et l’ordre » c’est-à-dire restaurer l’autorité d’Addis Abeba sur une province où le pouvoir régional, le Front populaire pour la libération du Tigré avait, unilatéralement, organisé des élections qui furent jugées illégales. Invoquant le Covid, les autorités nationales avaient en effet décidé d’ajourner le scrutin initialement prévu au niveau national, mais le Tigré passa outre. Le FPLT avait aussi attaqué le « Northern Command » basé dans la province, c’est-à-dire des unités d’élite de l’armée éthiopienne, mettant ainsi la main sur des équipements lourds.
Le 28 novembre, lorsque Makale, la capitale du Tigré, tomba aux mains des forces fédérales, la tragédie ne faisait que commencer. En effet, les dirigeants du FPLT, combattants aguerris et qui avaient dirigé le pays durant trente ans, se retirèrent dans les montagnes. Addis Abeba les qualifiait de « clique » mais ils étaient largement soutenus par une population qui leur était reconnaissante d’avoir fait reculer la famine et entamé le développement économique de la province.
Cinq mois plus tard, en dépit des communiqués de victoire, la reconquête n’est pas terminée. Addis Abeba, après avoir longtemps nié l’évidence, a du reconnaître que l’armée du pays voisin, l’Erythrée, combattait aux côtés des forces fédérales et que des milices amharas (les Amharas sont originaires de la capitale Addis Abeba) leur prêtaient main forte. Les quelques journalistes autorisés à se rendre sur le terrain, les agences humanitaires, corroborant le récit des 60.000 réfugiés arrivés sur la frontière soudanaise, livrent des témoignages se rejoignant dans l’horreur. Tous décrivent des villages rasés, des populations en fuite et privées de nourriture, des symboles culturels, églises coptes, chapelles anciennes, monuments, systématiquement détruits, de même que des établissements scolaires réputés, comme l’école d’élite Atse Yohannes à Makale, méthodiquement pillée et transformée en camp militaire. Les humanitaires ont recensé 151 lieux où des massacres ont été perpétrés et assurent que les viols sont systématiques. Tout se passe comme si les assaillants voulaient réduire à néant les infrastructures construites au cours des trois dernières décennies et illustrant un début de développement afin de mener à ce qu’Anthony Blinken, le secrétaire d’Etat américain appelle déjà une « purification ethnique » tandis qu’un rapport de son administration accuse les milices amharas de vouloir, « par la force et l’intimidation » rendre le Tigré ethniquement homogène.
En outre, le désastre du Tigré, où des actes de génocide sont commis fait craindre une désintégration de l’Ethiopie elle-même. Comme si la déflagration dans le Nord du pays avait libéré les forces centrifuges cet Etat multiethnique, jadis unifié sous la contrainte par l’empereur Menelik et son successeur Hailé Sélassié, au départ de la capitale Addis Abeba, la « nouvelle fleur » et avec le soutien de l’ethnie Amhara. Le premier ministre éthiopien Abyi Ahmed, qui reçut le Prix Nobel de la paix en 2019 pour s’être réconcilié avec l’Erythrée, aurait il joué avec le feu ? Mal mesuré la force et l’implantation de ses anciens alliés tigréens ?
Rappelons que ces derniers après la défaite du dictateur communiste Mengistu, avaient régné sur le pays durant trois décennies sous la poigne de Meles Zenawi, un homme fort, considéré par l’Europe et les Etats Unis comme un « nouveau leader africain » et qui mourut en 2012 dans une clinique bruxelloise.
D’origine oromo, un groupe ethnique du Sud présent autour de la capitale Addis Abeba historiquement peuplée d’Amharas, Abyi Ahmed, un militaire de carrière devenu Premier Ministre, a voulu affaiblir la structure multi ethnique mise en place après la révolution de 1995, structure qui entendait promouvoir « l’Ethiopie des nations, des nationalités et des peuples » et encourager l’autonomie régionale. Dans ce but, il a créé sa propre formation, le Parti de la Prospérité, fondé sur le principe de Medemer, (la synergie) et intégrant des idées de liberté individuelle, de démocratie et, plus largement, d’inclusion de l’Ethiopie dans la mondialisation économique. Une mondialisation déjà bien réelle, les investissements chinois ayant fait du pays leur porte d’entrée vers le marché africain.
Ce retour autoritaire à une certaine centralisation, après trois décennies d’autonomie régionale, pourrait libérer toutes les forces centrifuges de ce pays multi ethnique de 100 millions d’habitants, au risque de faire de l’Ethiopie une sorte de Yougoslavie africaine. Spécialiste de la région, René Lefort craint que le pire soit encore à venir : « l’alliance actuelle réunissant les Amharas et les Oromos contre les Tigréens risque de ne pas tenir : les premiers sont centralisateurs, les seconds tiennent à leur autonomie. En fait je crois que l’on assiste à un phénomène de « décolonisation africaine »: l’Ethiopie avait été unifiée par l’empereur Menelik, qui avait rassemblé différents peuples de la Corne de l’Afrique et aujourd’hui toutes ces communautés revendiquent leur identité.. Un dialogue national inclusif serait indispensable.. Mais dans la langue amharique, le terme compromis n’existe pas… »
Le chercheur éthiopien Obang Metho, militant du Mouvement de la solidarité, relève aussi que l’éventuelle implosion de l’Ethiopie ne laisserait pas indifférents des pays comme le Soudan et surtout l’Egypte, qui entendent garder le contrôle des eaux du Nil. Le Caire affirme être prêt à tout pour s’opposer au GERD, le Barrage de la Renaissance, et veut garder son monopole d’accès à la mer Rouge, maintenant ainsi l’Ethiopie enclavée. La guerre au Tigré a déjà inspiré d’autres pulsions ethniques, dans les régions Somali, Afar, Oromia, Amhara, ce qui, à terme, pourrait désintégrer ce pays phare, hôte de l’Union africaine et symbole paradoxal de l’unité du continent… « Je crains que nous n’ayons pas encore atteint le cœur du cyclone » conclut René Lefort.

11 avril 2021

Le temps du désenchantement au Congo

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Malgré l’espoir suscité par les promesses de Tshisekedi, le Congo connaît le désenchantement
Deux mois après sa nomination, le nouveau Premier Ministre n’arrive pas à former son gouvernement et l’Etat frôle la faillitte

En décembre dernier, le président Tshisekedi mettait fin l’accord de coalition conclu avec son prédécesseur Joseph Kabila et lançait une nouvelle formule, l’Union sacrée, ralliée par de nombreux transfuges des FCC, (Front commun pour le Congo) séduits par la perspective de nouveaux postes ou par des arguments sonnants et trébuchants. Le chef de l’Etat était désormais doté d’une majorité forte de 391 députés sur 500, tandis que la communauté internationale, Etats Unis et Union européenne en tête, se réjouissait de voir Kabila et les siens mis sur la touche alors qu’ils avaient été accusés de contrôler et de bloquer le nouveau pouvoir apparu après les élections contestées de 2018. Deux mois après la nomination d’un Premier Ministre au profil rassurant (jeune, technocrate, réformateur et… katangais) Jean-Michel Sama Lukonde, les espoirs se sont singulièrement attiédis : le nouveau gouvernement, qui aurait du être de format réduit et entreprendre les réformes que la majorité kabiliste était accusée d’avoir bloqué, n’a pas encore été mis sur pied. Si la presse congolaise attribue sobrement ce retard à « la gestion des ambitions » la réalité est plus simple : les soutiens historiques de M. Tshisekedi, dont son propre parti l’UDPS espèrent bien être récompensés de leur fidélité, tandis que les nouveaux venus, qu’il s’agisse de kablistes ayant réussi leur « traversée » ou de partisans des anciens ténors le katangais Moïse Katumbi ou Jean Pierre Bemba ex candidat à la présidence, entendent eux aussi toucher le prix de leur ralliement. Comment gérer toutes ces ambitions, faire place, comme promis, à un quota de femmes, et ne pas dépasser un plafond fixé à 50 ministres ? Jusqu’à présent, le « rubik cube » de la politique congolaise roule toujours et l’ancien gouvernement, celui du kabiliste Ilunga Ilunkamba expédie les affaires courantes. Mais en réalité, c’est le cabinet présidentiel, où se retrouvent de nombreuses personnalités de la diaspora, qui tient les rênes du pays. Un cabinet pléthorique, désormais pointé par ceux qui savent faire les comptes et en particulier l’ODEP (Office de gestion de la dette publique) : 1.091 conseillers, tous à charge du Trésor, ce qui a entraîné un dépassement budgétaire de 113%. En 2020 cependant, au vu de la hausse des cours du cuivre et du cobalt et de la découverte de nouveaux gisements d’or, les recettes n’étaient pas négligeables et les rentrées fiscales et douanières s’étaient élevées à 3,4 milliards de dollars. Mais le coût de l’Etat pèse lourd sur le Congo : les dépenses de rémunérations et de fonctionnement des institutions politiques ont coûté 3, 2 milliards de dollars. Ce qui signifie que, pour une population de 100 millions d’habitants, l’Etat n’a pu accorder que 125 millions de dollars à ses investissements publics soit 1,6% du produit intérieur brut …
Même dans les rangs de la majorité, la grogne s‘exprime : la ministre des affaires étrangères, Mme Tumba Nzeza, qui appartient au parti de Tshisekedi, a déclaré que, faute de budget de fonctionnement, 60 ambassades et représentations diplomatiques étaient menacées de fermeture !
Ce qui n’empêche pas le chef de l’Etat, qui préside désormais l’Union africaine, de multiplier les voyages et d’additionner des promesses qui suscitent de plus en plus de scepticisme. Ainsi par exemple, la mesure de gratuité de l’enseignement, qui avait suscité un immense espoir auprès de millions de parents, s’avère pratiquement impossible à mettre en pratique, faute de budget.
Violence généralisée dans l’Est du pays
Déçus par des autorités nationales qui avaient promis le changement et l’ « avènement du social » les Congolais constatent aussi la dégradation de la situation sécuritaire, de plus en plus en plus dramatique dans l’Est du pays où sévissent plus de 120 groupes armés, qui ont fait plus de 3000 morts dans la seule province de l’Ituri. A Beni, la société civile exige le départ de la Monusco jugée inutile, les manifestations se multiplient et ce week end à Goma, les pierres de lave arrachées au volcan Nyiragongo ont été jetées dans les rues afin de paralyser la circulation. Selon le Haut commissariat aux droits de l’homme, les violences dans l’est du pays ont augmenté de 20% et le Programme alimentaire mondial évalue à 27,3 millions le nombre de Congolais vivent dans un état d’insécurité alimentaire permanent.
A cette situation sociale et sécuritaire difficile s’ajoute le mécontentement des Kivutiens, qui s’inquiètent de la dégradation de l’état de santé de l’ancien directeur du président Vital Kemerhe, qui se voit toujours refuser traitements appropriés ou évacuation sanitaire. Mis en cause dans l’affaire des chantiers des « cent jours » du président, Kamerhe, président d’un parti très implanté au Kivu, l’UNC, Union pour la nation congolaise, avait été condamné à vingt ans de prison pour détournements mais depuis lors certaines des charges retenues contre lui sont tombées et il est apparu que les maisons préfabriquées dont le budget avait disparu avaient réellement été construites. Par ailleurs, deux « piliers » du régime Kabila, le général John Numbi et Kalev Mutomb, ancien chef de l’agence nationale de renseignements, ont préféré disparaître que se présenter devant les juges. Il est vrai que le juge Yanyi, un magistrat réputé pour son intégrité, qui avait été saisi de l’affaire Kamerhe, a trouvé la mort dès les premiers jours de son enquête, alors qu’il avait juré qu’il irait jusqu’au bout et mettrait à jour toutes les complicités…

7 avril 2021

Veillée d’armes à Kinshasa, statu quo pour Kamerhe

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Cette fois tout semble plié : la proclamation du nouveau gouvernement, avec Sama Lukonde comme Premier Ministre est annoncée pour cette semaine. Sa composition sera le fruit d’un difficile arbitrage au sein de la nouvelle majorité, celle de l’Union sacrée et les hommes du FCC, anciens partisans de Kabila, nombreux à avoir, comme on dit « traversé » sans honte et sans scrupules, mais pas sans appétit…On saura aussi, dans les temps à venir, si certains de ces hommes étaient ou non des « sous marins » ralliant le nouveau pouvoir mais gardant toujours leur allégeance à l’ancien chef, dont le silence surprend et inspire nombre de spéculations…
Plié aussi est le sort de Vital Kamerhe : un an après son procès, le sort de l’ancien directeur de cabinet ne connaît toujours aucune amélioration. Depuis sa condamnation, il est toujours détenu et toutes les demandes d’évacuation sanitaire, en dépit d’un état de santé très dégradé, ont été jusqu’à présent repoussées. Certes, les charges qui pesaient sur lui étaient lourdes mais beaucoup ont été par la suite démenties par les faits (les fameuses maisons préfabriquées existaient réellement, donc elles avaient bien été commandées sans que les budgets aient été détournés) Le caractère inflexible du pouvoir actuel, qui refuse la moindre mesure en faveur d’un homme qui fut un « faiseur de rois » fut à l’époque un premier signal inquiétant, qui avait aussi l’air d’une revanche maquillée de juridisme…
Nombreux sont aujourd’hui les Congolais qui se rappellent que celui qu’ils conspuaient naguère, un certain Joseph Désiré Mobutu, n’avait, malgré tous ses défauts, pas autant d’intransigeance : alors que le père du chef d’Etat actuel était son plus coriace et plus courageux opposant, qu’il fut emprisonné et déporté, il fut aussi autorisé à quitter le pays pour raisons médicales. Peut-être Mobutu savait il, lui, que la magnanimité est aussi l’un des signes de la grandeur…

7 avril 2021

La mort de l’ambassadeur italien n ‘est toujours pas élucidée

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A Kinshasa, à Goma, à Bukavu, partout où il est passé, Luca Attanasio, 43 ans, l’ambassadeur italien tué le 23 février dernier à quelques kilomètres de Goma, sur la route menant à Rutshuru, a laissé le souvenir d’un homme bon et généreux, aimant profondément le Congo où, avec son épouse, il avait fondé une ONG, Mama Sofia, au profit d’enfants nécessiteux. « Italianissime » disent ses collègues à Kinshasa, « un diplomate qui organisait des réceptions brillantes, proposant le meilleur de la cuisine italienne, aimant servir lui-même ses hôtes et qui prenait des initiatives en faveur de la paix… » « Généreux » assure le directeur d’une maison d’accueil pour enfants en situation de rue « accompagné par son épouse, il passait volontiers le dimanche avec nos gosses et leur amenait des jouets, des desserts… » «Profondément croyant, il soutenait la communauté San Egidio, si souvent médiatrice dans les conflits déchirant la région… » Si tous ceux qui ont connu ce diplomate hors normes ne tarissent pas d’éloges à son sujet, tous, en même temps, se demandent pourquoi, en cette matinée fatale du lundi 22 février, il s’est embarqué sans escorte et sans prévenir personne, sur une route fréquentée certes, mais classée « rouge »…A Kinshasa comme à Goma, les officiels eux aussi s’interrogent : alors que, conformément aux usages, il avait prévenu de son départ de Kinshasa, l’ambassadeur ne s’est pas rendu, comme prévu, au salon d’honneur de l’aéroport, où il fut attendu en vain. Quant à son emploi du temps durant le week end, il pose également question : sans se présenter aux autorités du Sud Kivu, l’ambassadeur, qui souhaitait rencontrer la communauté italienne, passa du temps à Bukavu, avec des prêtres et des religieuses de divers ordres, souvent très critiques à l’égard du Rwanda. Le lundi matin, au lieu d’emprunter un avion de la Monusco ou une vedette rapide, il s’embarqua pour Goma à bord d’un bateau privé de la compagnie TMK. Débarquant sans fanfare et sans se signaler aux autorités, (le gouverneur de la province, les services de sécurité…) qui cependant l’attendaient, il prit immédiatement la route du Nord. Son cortège se limitait à deux jeeps du Programme alimentaire mondial, des véhicules non blindés et qui n’étaient accompagnés d’aucune escorte onusienne alors que les patrouilles des Casques bleus de la Monusco sont fréquentes dans ces parages. A côté de l’ambassadeur, un seul homme était armé, son garde du corps italien Vittorio Iaccovacci, 30 ans. A Goma, tout le monde connaît le lieu dit des « Trois Antennes », à 15 km de la ville : la route y longe la frontière rwandaise, distante de trois kilomètres. Au niveau de Kibumba, un village où se trouvaient naguère des camps de réfugiés hutus, démantelés en 1996, les kidnappings sont fréquents. Les ravisseurs exigent généralement des rançons élevées, payables en dollars via des intermédiaires de la place. Lorsque l’épouse du diplomate a déclaré, depuis l’Italie, que son époux avait sans doute été trahi, tout le monde a compris : alors que le déplacement se préparait, quelqu’un a sans doute prévenu les ravisseurs potentiels du déplacement d’une « grosse prise », un Européen, un diplomate. Bref, un pactole potentiel. Jusqu’aujourd’hui, rien ne filtre des enquêtes diligentées par l’Italie, assistées par les services de renseignement congolais, et les « fuites » privilégient toutes l’hypothèse d’une tentative d’enlèvement qui aurait mal tourné, mettant en cause les rebelles rwandais FDLR, des Hutus hostiles à Kigali. Ces derniers, en effet, ne sont pas loin : à quelques kilomètres en amont des « Trois Antennes », ils contrôlent la route qui longe le parc des Virunga et mène à la ville de Rushuru. Leur activité principale est la fabrication et le commerce du charbon de bois mais ils peuvent aussi s’en prendre à des civils ou affronter les éléments de l’armée congolaise, parmi lesquels, assure-t-on, des militaires rwandais portant l’uniforme des FARDC et veillant sur une sorte de « zone tampon » séparant les deux pays.
Prié de quitter son véhicule par ses ravisseurs, au nombre de six, l’ambassadeur fut touché lors d’un échange de tirs alors qu’il marchait dans les broussailles. Selon la version officielle, le petit groupe était tombé sur des éléments de l’armée congolaise et des éco gardes du parc des Virunga, en patrouille dans le coin. Le crime fut attribué aux ravisseurs, mais seuls les deux Italiens et leur chauffeur congolais furent tués, les occupants de la première jeep étant sains et saufs. Les journalistes d’investigation de Goma, les premiers sur les lieux, ne cessent de s’interroger sur cet « échange de tirs »: pourquoi les ravisseurs auraient ils abattu l’otage qui les accompagnait et qu’ils entendaient monnayer ? Et comment peut on croire que des « éco gardes » formés à protéger les touristes du parc des Virunga aient pu tirer sur un Européen ou perdre leur sang froid jusqu’à liquider les otages ? D’autres hypothèses, invérifiables, évoquent un « commando » qui serait venu du Rwanda avec une mission précise, retraversant aussitôt la frontière. Mais pourquoi le diplomate, qui avait soigneusement évité de prévenir les autorités congolaises, au mépris des usages et des règles de sécurité, s’était il aventuré quasi seul dans ce coin notoirement pourri ? Pour vérifier sur le terrain l’efficacité des distributions de vivres du Programme alimentaire mondial, un programme de l’ONU qui bénéficie d’une forte contribution italienne ? Peut-être, mais à Goma nul n’y croit et le mystère persiste…

7 avril 2021

Un quart de siècle plus tard, le Kivu paie toujours la facture du génocide

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U

Uvira et Bukavu,

(de notre envoyée spéciale)
Le génocide des Tutsis du Rwanda, en 1994 ébranla toute la région des Grands Lacs. Aujourd’hui encore, à la lecture du rapport de la commission Duclert, -des historiens français qui ont obtenu l’accès aux archives de l’Elysée- la France découvre avec effroi l’ampleur du soutien apporté aux forces génocidaires.
Le Congo voisin subit toujours les conséquences de cette histoire dramatique. Si le Rwanda a entamé un développement spectaculaire, en face, depuis Uvira au Sud Kivu jusqu’au Nord de Goma, la guerre n’a jamais cessé. Les grandes lignes de l’histoire sont connues : exode, en 1994, d’un million et demi de réfugiés hutus, guerre de 1997-1998, menée par des forces rwandaises et ougandaises avec la participation d’opposants congolais et qui mena à la fin du régime Mobutu et au retour forcé de la plupart des réfugiés hutus, deuxième guerre du Congo, qui se termina en 2002 par l’intégration des forces rebelles au sein de l’armée congolaise. Aujourd’hui, le Nord et le Sud Kivu apparaissent comme une sanglante mosaïque où, face aux nombreux groupes ethniques congolais qui ont tous pris les armes se retrouvent des Tutsis Banyamulenge, arrivés du Rwanda au 19e siècle et dont la nationalité congolaise est toujours contestée, des descendants ou des survivants des groupes de réfugiés hutus qui ont poursuivi leur guerre depuis leurs bases au Congo. Depuis leur arrivée au Kivu en 1994, ces «irréductibles » ont subsisté en exploitant les ressources du milieu : le charbon de bois, les minerais (coltan et or) et aussi les femmes congolaises, enlevées, transformées en porteuses, en esclaves sexuelles, en mères de milliers d’enfants qui ont aujourd’hui atteint l’âge adulte et n’ont jamais connu que la violence. Les plus jeunes, lorsqu’ils arrivent dans les centres d’accueil de Bukavu, portent un nom lourd de souvenirs : on les appelle les petits « Craps ». C’est-à-dire les enfants des « commandos de recherche et d’action en profondeur », ces forces spéciales rwandaises qui, dans les derniers temps du génocide, furent formées par le capitaine Barril dans le camp Bigogwe au Rwanda afin qu’ils poursuivent la lutte. Malgré les offensives de l’armée congolaise, les patrouilles de la Monusco, les actions de renseignement de l’armée rwandaise, ces groupes militaires hostiles à Kigali, qui portent aujourd’hui le nom de FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) sont toujours présents. Ils érigent des barrages sur la route de Rushuru au Nord Kivu, vivent du commerce du charbon de bois, le makala, fabriqué dans le parc des Virunga et vendu partout, y compris au Rwanda où il est interdit de couper les arbres. La permanence de ces forces hostiles explique pourquoi le président Tshisekedi a conclu avec Kigali un très efficace traité d’amitié : désormais, portant ou non l’uniforme de l’armée congolaise, des agents du Rwanda sont présents depuis le Nord Kivu jusqu’au sud d’Uvira et rien n’échappe à leur vigilance.
C’est que les FDLR ne sont pas les seuls à menacer le Rwanda : au Sud Kivu, le RNC (Rwandese National Congres) dirigé par le général Kayumba, ancien compagnon de route de Kagame, a lui aussi déployé des groupes armés dans les hautes montagnes qui dominent le lac Tanganyika et passé des alliances, à première vue contre nature, avec les rebelles hutus ou avec certains groupes congolais locaux, les Mai Ma de diverses obédiences. A Uvira, Maman Gege, qui anime une association de femmes, constate que le Kivu, du Nord au Sud, « est devenu le terrain d’action des armées et des opposants de tous les pays de la région, qui appuient chacun « leurs » rebelles » et n’hésitent pas à mener des actions militaires en terre congolaise. »
Plus de 120 groupes armés ont été répertoriés dans l’Est du Congo, parfois liés à des hommes politiques congolais, les « tireurs de ficelles », qui se servent de la violence sur le terrain pour faire avancer leurs pions à Kinshasa. Au dessus d’Uvira, dans les haut plateaux, l’insécurité est telle que les équipes de Médecins du monde Belgique demeurent les dernières sur le terrain…
La persistance de cette violence explique pourquoi les femmes victimes de viols affluent toujours à l’hôpital de Panzi, dirigé par le docteur Mukwege et le récit d’une femme comme Nzigire, 33 ans, 6 enfants, kidnappée à Kalonge (Sud Kivu) en septembre 2020 est le même que celui que l’on entendait voici vingt ans : dès sa capture par des rebelles hutus, elle fut chargée des corvées de bois et d’eau, transformée en porteuse, en esclave sexuelle avant de réussir à s’enfuir… Avec le temps cependant, l’aide s’est organisée : à Panzi, les équipes de Médecins du Monde chargées de la gestion du département des SVS (« survivantes des violentes sexuelles ») apportent un soutien psychologique de plus en plus poussé. Parallèlement aux soins médicaux, des juristes enregistrent les dépositions en vue d’hypothétiques procès et réparations, la « Maison Dorcas », créée par le Docteur Mukwege propose des formations de longue durée aux femmes qui le souhaitent. Mais la volonté de justice, exprimée par le Prix Nobel de la Paix, sa constante référence au rapport Mapping, un document onusien recensant les crimes commis dans la région et politiquement enterré depuis dix ans, lui valent d’incessantes menaces : désormais, renonçant aux voyages à l’étranger, le chirurgien fait la navette entre son domicile et son cabinet de consultations tandis que tout le périmètre de Panzi se trouve sous le regard d’une grande bâtisse, érigée juste en face de l’hôpital. Un bar, installé au rez de chaussée, porte un nom éloquent « mirador »….
Bénéfices de la violence et communautés protectrices
La violence qui s’étend depuis la frontière ougandaise jusqu’aux rives du lac Tanganyika n’est cependant pas sans bénéfices : à Goma, à Bukavu, sur les rives du lac, tous les hommes politiques de la région ont ouvert des hôtels de luxe, les pieds dans l’eau. Recyclant ainsi les dividendes de la guerre, qu’ils ne peuvent plus exporter dans des comptes à l’étranger, ils se sont assuré des revenus réguliers : jamais les chefs de la Monusco ou des grandes agences humanitaires, payeurs réguliers, en devises, n’ont été logés dans des lieux aussi paradisiaques !
Dans la paroisse Buhiba, qui surplombe le port de Bukavu, ses vedettes rapides et ses bateaux de plaisance, il y a longtemps que l’on n’attend plus rien de l’aide étrangère. Encouragés par MDM, les « notables » de la paroisse, animateurs naturels ou personnalités en vue (médecin, professeur, avocat, commerçantes) ont décidé de faire front et de former des « communautés protectrices ». Une clinique juridique gratuite accueille les filles violées qui reviennent de l’hôpital, des actions judiciaires sont entamées par des « avocats communautaires », des psychologues proposent leur aide. « C’est en elles-mêmes que ces communautés de quartier doivent trouver leurs ressources » assure MDM, et de fait, les initiatives ne manquent pas. L’une des plus appréciées, qui fait flores dans tout le Sud Kivu, est celle des « mutuelles solidaires » les déjà célèbres « Muso » : à l’instar de ce qui se fait ailleurs en Afrique, les femmes se rassemblent par groupes de trente, déposent une modeste contribution dans trois caisses, rouge pour le social et la solidarité, verte pour l’épargne et bleue pour les éventuels appuis externes et investissements. La caissière tient une comptabilité rigoureuse et qu’il s’agisse des imprévus (une visite à l’hôpital, les frais scolaires d’un enfant, un coup dur) les contributrices peuvent s’appuyer sur la caisse commune, qui finance aussi des AGR (activités génératrices de revenus). « Notre Muso a déjà acheté deux champs, créé plusieurs ateliers de couture » proclame fièrement Véronique, une quinquagénaire forte en voix, qui regrette cependant que les temps changent aussi vite : « la culture ancienne disparaît à toute vitesse… désormais les jeunes fréquentent les petits cinémas qui se sont ouverts dans les quartiers populaires et, durant des heures ils se gavent de films classés X. La fermeture des écoles a encore aggravé les choses… » L’assistance déplore aussi les alcools frelatés, vendus bon marché dans les bars de quartier, l’autorisation donnée à un Ougandais venu de Rustshuru d’ouvrir à Bukavu une usine où se produit le Sapilo, une liqueur qui titre 70% d’alcool…De cette dégradation des mœurs, un vieil avocat tire une conclusion implacable : « bien plus que l’armée, c’est la résistance du peuple qui a fait échouer toutes les guerres d’agression… Aujourd’hui que, plus que jamais le Kivu est envahi par les groupes armés des pays voisins et ces derniers affaiblissent le peuple –par le viol, l’alcool, la drogue- et ils corrompent nos autorités… »Alors que de nouvelles réserves d’or ont été découvertes dans la propriété de la Fomulac à Katana, l’ancienne concession de la coopération belge dont les creuseurs se sont emparés et que des gisements d’uranium ont été décelés sur les hauts plateaux de Minembwe, refuge des Tutsis banyamulenge, on se demande, plus que jamais, si les gens du Kivu, pauvres sur une terre trop riche, ne seraient pas les « Indiens du Congo », décimés par les groupes armés et victimes de la cupidité de leurs dirigeants…

7 avril 2021

Au Sud Kivu, face à la pandémie, il n’y a pas de vaccin contre la méfiance et la peur

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Uvira,

Envoyée spéciale,

A l’entame des escarpements qui, après le pont de Kamanyola, mènent à Bukavu, le nom d’ un bistrot/boîte de nuit à l’intention des camionneurs de passage annonce l‘état d’esprit du moment « the King –Confinement général ». Un peu plus haut, les femmes courbées sous leurs sacs de manioc et de bananes n’accordent pas un regard à la banderole qui annonce une prochaine conférence « faire le point à propos des rumeurs et de la désinformation au sujet du Covid ». Les masques, appelés ici « cache nez », sont invisibles ; dans les minibus qui descendent vers Uvira, sur la frontière du Burundi, les passagers serrés les uns contre les autres devisent joyeusement. Pour croire en la réalité du Covid, il faut longer la rive inondée du lac Tanganyika et atteindre le centre de santé de Kahimba, remis en état par Médecins du Monde.
Ici enfin, on retrouve des signes familiers : une tente blanche à l’entrée, où les patients sont priés de s’identifier, un lave main, des affiches invitant aux gestes barrière. Mais le médecin chef, le Docteur Masemaki reconnaît que si les maladies respiratoires sont fréquentes par ce climat de saison des pluies et que vers la fin de l’an dernier il a enregistré un nombre de décès inhabituel, il est bien incapable de dire s’il s’agissait ou non de la Covid ; « ici, nous ne disposons pas de tests… En outre, les gens ne croient pas en la réalité de cette maladie, ils ont tant d’autres raisons de mourir… » Il fait ainsi allusion à la violence intercommunautaire qui ravage les Haut Plateaux, cette haute muraille montagneuse qui fait face au Burundi et au Rwanda, et il évoque aussi le paludisme, les diarrhées.. En outre, les maux de gorge sont fréquents et peuvent être mortels, mais pour une autre raison que la pandémie : « ici, les gens ont l’habitude de se rendre chez les médecins traditionnels et ces derniers, pour éliminer le mal, râclent la gorge de leurs patients jusqu’à la faire saigner, ce qui provoque de fréquentes infections… »
Dans un autre dispensaire, Kabindula, une maison à étages à l’orée d’Uvira, Médecins du Monde a fourni l’ équipement destiné aux soins de première ligne car les malades sont nombreux ainsi que les blessés qui descendent de la montagne. Mais ici aussi la pandémie est ignorée par une population qui compte de nombreux déplacés, chassés par la guerre : « ce n’est pas le principal souci… soupire le Docteur Borsa, chef de la zone de santé…
Le Burundi et le Rwanda prennent des mesures sérieuses
Cependant, les commerçants et les voyageurs qui reviennent du Burundi, dont la frontière miroite de l’autre côté du lac, attestent que « là bas, on ne rigole pas. » Ou plutôt que l’on prend enfin au sérieux la maladie, qui, l’an dernier, a emporté le président Pierre Nkurunziza, un coup de tonnerre. Dans le Burundi de son successeur Evariste Ndayishimye, sitôt franchie une frontière qui fut longtemps fermée, un test s’impose, et à l’aéroport, quelques kilomètres plus loin, l’opération est facturée 100 dollars. Vient ensuite une stricte quarantaine ; les voyageurs arrivés par avion sont conduits dans un hôtel et durant sept jours ils sont priés de ne pas quitter leur chambre, où ils prendront tous leurs repas. Dans les couloirs de l’hôtel, des policiers patrouillent et barrent l’accès à la piscine et au jardin… L’arrivée au Rwanda n’est pas plus facile : le poste frontière ultramoderne où jadis douaniers rwandais et burundais opéraient côte à côte est fermé depuis les affrontements qui ont opposé les militaires des deux pays et ailleurs on passe au compte goutte. Cette quasi rupture du commerce frontalier affecte sérieusement l’économie du Sud Kivu où, malgré les rapports politiques tendus les populations vivaient de ces échanges quotidiens.
Le découragement du Docteur Mukwege
A Bukavu, le Docteur Mukwege, plus que jamais, est reclus dans son hôpital de Panzi. Mais ce confinement ci n’est pas seulement sanitaire: les tensions croissantes dans la région lui donnent des raisons de craindre pour sa sécurité, l’amenant à limiter sinon supprimer contacts et interviews. Aperçu entre deux portes, il nous donne l’impression d’un homme fatigué, découragé peut-être… Au début de la pandémie, le médecin chef de Panzi avait accepté de devenir le responsable de la riposte pour le Sud Kivu : « je n’avais rien laissé au hasard et rédigé le protocole des mesures de prévention. Comme les personnes les plus âgées étaient à la fois les moins nombreuses et les plus menacées, j’avais recommandé de les isoler strictement, leur famille se chargeant de leur apporter la nourriture afin de les protéger au maximum.
Mais ces mesures locales auraient du être accompagnées d’une campagne de sensibilisation. Or on n’a rien vu de tel : ni panneau, ni banderoles, ni slogans… » Ayant le sentiment de prêcher dans le vide, le prix Nobel de la Paix a préféré présenter sa démission et se replier sur son fief de Panzi. Il souligne cependant que « 41% des membres du personnel de l’hôpital ont été testés positifs et disposent d’anticorps, ce qui démontre qu’ils ont déjà eu la maladie. Le virus est donc bien présent au sein de la population… » Quant aux victimes, leur nombre est difficile à évaluer car l’an dernier, durant trois mois, l‘hôpital de Panzi a fonctionné au ralenti, n’acceptant plus que les urgences.
Scepticisme généralisé
Même si l’an dernier on a enregistré deux pics de mortalité, le scepticisme ne s’est pas dissipé pour autant. Chaque samedi après midi, Bukavu retentit de la musique des mariages et des cortèges qui réunissent des dizaines de personnes et les fêtes durent jusqu’au moment du couvre feu, fixé à 21 heures. Chaque dimanche les églises et les temples affichent complet tandis qu’au au bord du lac, les restaurants ne désemplissent pas…
En outre, le décès, voici quelques jours, du président tanzanien Magufuli a provoqué dans tout le Sud Kivu une grande émotion et de nombreuses manifestations de deuil. Les gens se sont réunis devant des portraits du défunt, les éloges se sont multipliés, résonnant comme des avertissements, des critiques subliminales : « lui, il était près de son peuple. Lui, il ne voyageait pas tout le temps. Lui, il était resté un homme simple, qui tenait ses promesses… ». Et aussi : « lui, il avait refusé de croire au Covid, cette maladie des Blancs… » Comme son voisin Nkurunziza, c’est bien la pandémie qui a emporté le populaire président, mais à Bukavu, on en tire une conclusion bien différente: « il avait résisté aux Occidentaux, refusé leur vaccin, et c’est pour cela qu’il est mort. Probablement empoisonné… »
Est-ce le résultat d’un quart de siècle de guerres et de violences ? D’un sentiment d’abandon ? De l’exaspération que suscite l’impuissance de la Monusco et la prolifération des ONG occidentales devenues le principal employeur ? Le scepticisme des Kivutiens les amène à douter de la réalité de la maladie, à se méfier de tout ce qui vient de l’Occident et en premier lieu du vaccin. On rit encore de l’anecdote, non sans amertume : voici une semaine, la panique a gagné une école de la ville. Les enfants se sont enfuis, certains ont sauté par la fenêtre pour partir plus vite. Des parents ont bondi dans leur voiture pour aller rechercher leur progéniture, les gens du quartier ont poussé des hurlements de terreur. Tout cela parce qu’une folle rumeur s’était propagée dans la ville : « on a vu deux Blancs venir dans cette école pour y vacciner les enfants… » Le plus sérieusement du monde, un éducateur nous explique que « ce vaccin est une invention des Blancs destinée à modifier le code génétique des Africains, afin de pouvoir un jour, si nécessaire, les éliminer… »
Depuis KInhsasa, le Docteur Muyembe, patron de la riposte, célèbre pour avoir identifié et maîtrisé l’épidémie d’Ebola, a voulu commencer à écouler un premier stock de 1.600.000 doses vaccins, attribué à la RDC dans le cadre du processus Covax mis en place par l’Organisation mondiale de la santé. Il s’est donc adressé aux soignants de première ligne et aux ONG de la place, leur proposant des vaccins pour leur personnel. Il s’agissait d’une demande urgente, car en mai prochain, les vaccins seront périmés. La réponse fut glaciale : presque tous les soignants, parmi lesquels nombre de médecins, ont assuré qu’ils préfèreraient attendre. Ajoutant qu’ils seraient plus rassurés si le chef de l’Etat ou des personnalités de Kinshasa donnaient l’exemple en se faisant vacciner devant les caméras de la télévision…
Nelson, un jeune informaticien de Bukavu qui n’a pas sa langue en poche, juge « nulle », « débile », la campagne en faveur du vaccin et il avance une explication : « au lieu d’imposer des tests payants, on aurait du faire l’inverse. Multiplier les tests gratuits et obligatoires afin de déceler et suivre les cas positifs et… faire payer les vaccins. Ici, ce qui est gratuit n’a pas de valeur et depuis toujours, on se méfie des cadeaux que nous font les Blancs. S’il avait fallu payer les vaccins, tout le monde se serait déjà précipité… »

7 avril 2021

Autour du rond point Ngaba, la vie ne vaut pas grand chose

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Quand les enfants trafiqués arrivent dans la capitale éduqués à devenir des voleurs

Le rond point Ngaba, c’est l’une des grandes entrées de Kinshasa. Des camions chargés de grumes, de béton, de légumes, de manioc passent par ici venant du Bas Congo, du Bandundu, du Kasaï. Le carrefour où tous s’orientent n’est rien d’autre qu’un immense marché, un embouteillage quotidien où chacun trouve sa voie, sa pitance ou les quelques francs qui permettront de survivre. C’est pour cela qu’en 2004, le Belge Jean-Pierre Godding a fondé l’asbl Chemins neufs et décidé d’installer ici un lieu d’accueil, « Notre Maison », où durant quelques heures les enfants peuvent se sentir chez eux.
Sur le coup de midi, à quelques mètres du marché et de son vacarme, le calme de la cour surprend. Des gamins sautent sur une trampoline avec une énergie de forcenés, d’autres jouent au ballon ou bien assis sur un banc, le crâne couvert de poussière blanche, devisent tranquillement et semblent récupérer des émotions de la nuit. Quelques gosses se préparent à faire la sieste dans des lits superposés mais la plupart guettent la cuisine d’où sortent d’appétissantes odeurs. Des mamans, volontaires du quartier, préparent un repas de midi qui affole les papilles… A première vue, les ambitions de « Notre Maison » semblent modestes : alors que la plupart des enfants dorment la nuit sur le marché, où ils travaillent dès l’aube, il ne s’agît que de leur proposer un lieu plus calme, en milieu de journée, où ils recevront un repas chaud et la possibilité de se détendre. Actuellement le rythme habituel a repris, les garçons entrent et sortent, ils ne sont plus qu’une quinzaine à passer la nuit dans le centre. Durant le confinement, le rythme des lieux avait changé : le marché étant fermé, Jean-Pierre Godding a du accueillir durant trois mois, 60 garçons et 20 filles qui n’avaient pas d’autre lieu d’hébergement… Lors de ses visites, l’équipe de Médecins du Monde ne chôme pas : la psychologue recueille les récits de gosses à la dérive, le médecin et les infirmiers traitent les parasitoses, les diarrhées, les typhoïdes, soignent les bosses ramenées de bagarres quotidiennes, rançon du « struggle for life » qui est le lot de tous. Pour ceux qui le souhaitent, le centre va plus loin, aidé en cela par un subside de la région bruxelloise : des formations professionnelles sont proposées aux plus de 15 ans, et, au vu du boom immobilier de Kinshasa, beaucoup de garçons veulent apprendre les métiers du bâtiment, même si le premier choix demeure apprendre la mécanique et devenir chauffeur. Avec patience, Godding et les psychologues sont aussi à l’écoute des histoires individuelles : si les enfants se retrouvent dans la rue, ce n’est pas par choix, c’est parce qu’ils ont été chassés par une marâtre ou désignés comme « sorciers » par une église de réveil. Bien souvent en effet, lorsqu’un enfant se montre un peu différent, les parents font appel à des exorcistes religieux, dont le « remède » est de battre, punir, enfermer, sinon brûler… Lorsqu’ils réussissent à fuir, les enfants rompent avec leur famille et se débrouillent dans la rue. Parfois, l’exode d’un enfant est tout simplement provoqué par la pauvreté de la famille : trop de bouches à nourrir, pas assez d’argent.
Un micro crédit qui sauve la situation
Godding et le centre proposent alors des micro crédits, d’une modestie surprenante : « il suffit parfois de prêter 40 dollars à la maman pour qu’elle puise ouvrir un étal sur le marché ». A l’instar de l’économiste Yunus, Godding s’émerveille de la rigueur des plus pauvres : « les femmes, sou par sou, remboursent toujours, au rythme de 3 dollars par jour et arrivent à nourrir leurs enfants… »
La « garantie locative » représente une autre manière d’aider les plus démunis : souvent les familles s’entassent dans des logements minuscules et elles n’ont pas les moyens d’avancer la garantie locative qu’exigent les logeurs. Quelques dizaines d’euros, prêtés et scrupuleusement remboursés par la suite peuvent parfois aider à résoudre le problème et permettre de garder les enfants à la maison.
Le rond point Ngaba est aussi le thermomètre de l’exode rural massif qui dépeuple les campagnes du Congo : on estime que la capitale compterait 12 millions d’habitants et chaque jour des nouveaux venus, souvent originaires du Kasaï, sautent des camions et tentent leur chance dans la mégalopole. « Comment s’en étonner », dit le religieux, « les campagnes se vident, les paysans n’ont pas de débouchés, alors que dans la capitale tout est importé, entre autres par des commerçants libanais. »

Trafic d’enfants
Le carrefour est également le lieu d’un autre trafic, celui des enfants.
Bien installé sur un banc du centre, Patrick, 12 ans au moment des faits, ne se fait pas prier pour raconter son histoire. Le gamin, 14 ans aujourd’hui est déluré et sait ce qu’il veut, absolument : « rentrer dans la famille et reprendre le chemin de l’école. » Voici deux ans, alors qu’il jouait dehors avec son ami Arnold, il fut apostrophé par un homme, encore jeune. « Il nous proposa de nous amener à Kinshasa, de nous envoyer à l’école et, en contrepartie de travailler dans sa boutique. Alors que nous refusions, les coups commencèrent à pleuvoir, et surtout il nous mit sous le nez une espèce de drogue rouge. A notre réveil, nous étions déjà à Kinshasa, à hauteur de Ngaba et là le ravisseur nous expliqua ce qu’il attendait de nous : « nous faufiler sur le marché et voler dans le sac des femmes, piquer leur argent. Roués de coups, nous n’avions pas d’autre choix que d’obéir…Avec un certain succès : il nous est arrivé de ramener 500.000 francs congolais ! (250 dollars) »
Un jour, le ravisseur apparut avec des vêtements neufs et un grand projet : traverser le fleuve et se rendre à Brazzaville avec les deux gamins. La tâche de ces derniers était identique : voler sur les marchés, s’enfuir avec les sacs. « Mais nous étions maladroits » reconnaît Patrick, « l’environnement n’était pas le même qu’à Kinshasa. A tel point qu’un jour la police du Congo nous a attrapés et, comme nous étions des étrangers, elle nous a confiés à Interpol. » Dès ce moment tout est allé très vite : le ravisseur a été emprisonné, les deux gamins ont été ramenés à Kinshasa et Patrick attend avec impatience qu’Interpol RDC le reconduise à ses parents… Le Bureau du trafic des êtres humains a été saisi de l’affaire, mais le gamin n’a pas encore retrouvé sa famille. D’après Godding, observateur de première ligne, le trafic d’enfants, surtout originaires du Kasaï, est l’un des nouveaux business qui fleurit dans la capitale….

7 avril 2021

Kinshasa au temps de la pandémie: malheur aux pauvres

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Kinshasa au temps de la pandémie : elle tue les riches et appauvrit les pauvres plus encore
Envoyée spéciale
Débarquer à Kinshasa, c’est plonger avec ivresse dans la vie d’avant. Bondés, les bus Transco remontent vers la cité et rares sont les passagers qui portent le masque. Ou alors chacun, sur le menton, arbore une petite excroissance bleue, un masque de papier qui se relève à la demande. En journée, marchands de tout et de rien sont au poste, on vend toujours les piles et les allumettes à l’unité, les journaux à la criée ; la circulation, plus chaotique que jamais s’apparente encore à un gymkhana malgré les saute mouton, ces longs viaducs de béton qui surplombent désormais les quartiers populaires et leurs carrefours où s’entremêlent les charrettes à bras, les scooters, les piétons, les vendeuses de légumes… Chassés par la destruction du grand marché, démoli sans crier gare après une visite du président Tshisekedi, les vendeurs ont envahi les trottoirs du centre ville avec leurs chaussures, leurs sacs, leurs panoplies d’ustensiles chinois. Juchées sur leur tabouret, les « mamans changeuses » proposent toujours un franc qui a « pris l’ascenseur » et dépasse désormais les 2000 francs congolais pour un dollar. En traversant la Gombe, le quartier des affaires, on remarque cependant des immeubles neufs, des architectures audacieuses qui dominent des maisons coloniales presque en ruines ; de grandes marques européennes narguent le chaland, des supermarchés proposent des confitures et des gaufres venues de Hollabnde et de Belgique….Désormais si les chauffeurs font un détour du côté du fleuve, ce n’est pas seulement pour éviter le boulevard engorgé, c’est aussi pour s’offrir un passage devant la demeure de l’ex président Kabila, entourée de feuilles de plastique opaque en attendant les tôles ou pour tourner autour du mausolée érigé à la mémoire de Laurent Désiré Kabila, un lieu longtemps interdit d’accès… Kinshasa vibre plus que jamais, la croissance de cette mégapole de 12 millions d’habitants donne le tournis ; même si les vendeurs de journaux ont été chassés des grandes artères, la politique demeure omniprésente, les radios locales tournent à plein régime tandis que les « parlementaires debout », ces citoyens souvent militants du parti de l’UDPS, celui du président, sont toujours mobilisés par d’interminables discussions et poussent leur pari à présenter de nouvelles exigences. Si depuis un an, le monde entier est recroquevillé sur la pandémie, on a le sentiment qu’ici, la Covid est passée au dessus de la ville comme une tornade tropicale. Demain peut-être le virus frappera, mais en attendant, c’est aujourd’hui qu’il faut vivre… Cependant, le fléau a inspiré des mesures qui ont touché, quoique inégalement, les riches comme les pauvres. Qu’on en juge : dans le quartiers chics, les restaurants se vident dès 20 heures, car en prévision du couvre feu fixé à 21 heures, les barrages de police se mettent en place en début de soirée et si les policiers sont courtois, les amendes sont bien réelles. Dans certains hôtels de luxe, les fêtes continuent et ceux qui ne peuvent rentrer chez eux se contentent de prendre une chambre pour la nuit…Dès 17 heures cependant un frémissement traverse la ville : les voies qui mènent vers le centre se vident et dans la direction des grandes cités populaires, du côté de l’aéroport, on roule au pas. Les enfants qui se pressent aux carrefours se font plus insistants encore que d’ordinaire. Chassés du grand marché en réfection, traqués par les policiers de roulage, ils pleurent presque en quémandant un billet vert, ils se jettent au milieu du flot des voitures, esquivent les menaces..En réalité, depuis le début de l’épidémie, la situation des plus pauvres et en particulier des enfants est devenue plus précaire que jamais.
A Sainte Thérèse, le gong de midi, c’est la faim
Dès midi, on s’en rend compte au pied de l’église Sainte Thérèse, dans la paroisse de Ndjili. En fin de matinée, avertis par un gong muet qui s’appelle sans doute la faim, des gosses, garçons et filles apparaissent. Ils se rapprochent de la clinique mobile de Médecins du Monde, une ambulance aménagée venue d’Italie et l’un après l’autre, ils demandent une consultation. Lorsqu’ils sortent avec qui un bandage neuf sur ses brûlures, qui un simple sparadrap, ou quelques cachets, Sarah, la psychologue de MDM les attend sur un banc posé dans la poussière. Elle ne fait rien d’autre qu’écouter, tenter de relâcher la pression des nuits sans sommeil, écouter le récit des bagarres, faire en sorte que se relâchent l’agressivité, la vigilance, conditions de la survie… La plupart des histoires évoquent le retour de la manière forte. Il apparaît que le nouveau gouverneur, Gentilly Ngobila, est un homme qui rêve d’une ville propre, à l’américaine. Alors que son prédécesseur Kimbuta avait pris des initiatives sociales, désormais, les rafles mènent tout droit vers les pavillons 9 et 10 de Makala, la prison de Kinshasa où une section est réservée aux mineurs. Abed Masata, 14 ans a réussi à fuir la prison et il a gardé la nostalgie de l’école. Lorsqu’il parle de sa maman décédée, qui était militaire sur la frontière angolaise, ses yeux s’embuent. Son père s’est remarié et dès qu’elle a appris le décès de la première épouse, la belle mère, qu’il appelle « sa marâtre » n’a plus voulu de l’enfant et a refusé de payer les frais scolaires. Chassé de l’école, jeté de la maison, Abed s’est retrouvé sur le marché. Désormais, il passe la nuit entre les étals et déjoue les rondes de la police. Pour lui comme pour les quelque 25.000 « enfants des rues » ou plutôt, selon la terminologie de MDM « enfants en situation de rue » qui vivent à Kinshasa, la Covid fut synonyme de catastrophe. Les écoles ont été fermées durant trois mois, mais aussi les églises et tous les lieux de culte qui étaient aussi des abris. Les vendeurs se sont faits plus rares sur les marchés car les clients restaient près de leur domicile , les enfants qui portaient les sacs ou aidaient les véhicules à se garer n’ont plus trouvé de clients. Et le soir, alors que tous les adultes se pressent vers leur maison dans la cité, les enfants restent seuls, la faim au ventre.
C’est pour cela que dans la paroisse Sainte Thérèse, le meilleur moment de la journée, c’est la pause de midi, parfois assortie d’une consultation dans le minibus. Tout en jouant, les enfants, du coin de l’œil, surveillent les religieuses de l’ordre de don Guanello lorsqu’elles sortent de leur couvent. L’attente n’est pas vaine : une religieuse rondelette, la robe bien repassée, pose sur la table une énorme casserole de fou fou, (pâte de manioc), un plat de légumes verts, quelques bouts de poisson. Au milieu du rush, la religieuse s’égosille « n’oubliez pas de ramener les cuillers.. »Un silence religieux s’installe sur la petite place, les enfants râclent leur assiette avant de reprendre leur course dans la ville et Sarah se jure qu’un jour elle ramènera à l’école le jeune Abed…

Les échanges autour de l‘échangeur de Limete

Le soir, l’ambulance de MDM a repris du service. Cette fois, sa ronde l’a menée au pied de l’échangeur de Limete, un monument mythique, une carcasse de béton naguère élevée en l’honneur de Patrice Lumumba, et qui sera bientôt reconstruit. Alors que la nuit tombe et que le ciel est strié d’éclairs, les voitures se traînent vers les quartiers éloignés, provoquant des embouteillages gigantesques ; les policiers qui ont pris place derrière leurs barrières ne jettent pas un regard vers les enfants qui se faufilent entre les voitures et se rassemblent entre les fourrés du rond point. Jupes bien serrées, robes moulantes, les filles arrivent les premières, avec des petits qui tournent autour d’elles. Ce rond point, avec ses herbes folles, ses clôtures bariolées qui balisent le futur chantier et cachent des recoins perdus, c’est leur quartier général. Leur lieu de travail, leur gagne pain : chaque jour celles qui trouvent des « clients » peuvent espérer gagner l’équivalent de dix dollars, bien plus que les garçons du marché…En bavardant, elles font la file devant l’ambulance tandis que Sarah la psychologue tente d’apprivoiser les tout petits qui finissent par rire aux éclats. Les mamans présentent beaucoup de pathologies, infections, parasitoses, paludisme, problèmes gynécologiques…Une fille en robe jaune est enceinte de trois mois et s’interroge sur sa grossesse, qu’elle assure être le résultat d’un rapport violent, non désiré. Elle ne trouvera pas de solution ici, aussi longtemps que le Parlement congolais n’aura pas ratifié le « protocole de Maputo » dont la RDC est signataire et qui autorise l’avortement en cas de viol. Toutes les confessions religieuses sont vent debout contre ce projet de loi, et le nouveau président de l’Assemblée nationale, Christophe M’Boso, nous assure que le sujet n’est certainement pas à l’agenda, jugé trop impopulaire…
« Christine » (prénom modifié) nous confie son désarroi : elle a du mal à nourrir la petite de trois ans qui ne la quitte pas d’une semelle, qui vient de faire une infection tandis qu’un autre bébé s’annonce déjà… Dans la pénombre, la conversation se prolonge avec le médecin ou la psychologue, puis les jeunes femmes reculent lentement vers la nuit et se dirigent vers les panneaux rouillés derrière lesquels elles passeront la nuit, avec leur « love », leur amour du moment ou avec un autre. Dès leur départ, des garçons semblent jaillir de l’ombre. Ils rient trop fort, leurs yeux sont rougis, ils sentent le chanvre et tiennent encore à la main des bouteilles d’alcool ou de bière forte. Toujours aussi calme, le docteur Olivier les reçoit dans la clinique mobile. Il leur propose des antibiotiques, des anti inflammatoires, mais surtout un moment d’écoute… A l’heure du couvre feu, la pluie flagelle le petit groupe, qui finit par se replier dans la pénombre du chantier. Au loin, on distingue les lumières et les publicités de la ville des riches. Dans les cités sans électricité, les familles se rassemblent autour de petits feux en espérant que la pluie ne provoquera pas de nouvelles érosions…Depuis quelque temps, le docteur Olivier réfléchit au sujet de la vaccination : Médecins du Monde, comme les autres ONG, d’autres ONG, MDM s’est vu proposer la vaccination de ses volontaires et de ses bénéficiaires. Quoique limités, les stocks sont là et en mai ils seront périmés. Mais le médecin est aussi perplexe que ses collègues : jusqu’à présent, la méfiance l’emporte, nul n’a encore accepté la proposition et, dans les quartiers pauvres où le virus semble presque irréel, chacun songe que, peut-être, il y a d’autres urgences.

7 avril 2021

Jean-Jacques Muyembe, le vainqueur d’Ebola face au Covid

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Docteur Jean-Jacques Muyembe, coordinateur de la riposte à la pandémie de Covid 19
« On attendait un tsunami, on a eu une pandémie douce… »

Epidémiologiste presque légendaire, co-découvreur avec Peter Piot, du virus Ebola, patron de l’IRNB, (Institut national de recherche biomédicale), le Docteur Jean-Jacques Muyembe, qui se préparait à clôturer un nouvel épisode du virus Ebola dans l’Est du pays s’est vu chargé de relever, début 2020, un 19 et a du faire face aux prédictions plus apocalyptiques les unes que les autres, allant jusqu’à une hypothèse de 600.000 morts ! Nous recevant dans les bâtiments flambant neufs de l’ IRNB inaugurés en février 2019 et construits avec le soutien de la coopération japonaise, le spécialiste se montre relativement serein.
« L’arrivée de la Covid fut vécue comme l’annonce d’un tsunami pour les pays africains et plus particulièrement la République démocratique du Congo. EN réalité, nous avons plutôt vécu une pandémie douce…En termes de nombre de cas, nous sommes à 27.000 cas détectés et près de 700 décès, bien moins qu’en Europe… En fait, nous avons eu trois mois pour nous préparer : le début en décembre et c’est le 10 mars qu’est apparu à Kinshasa le « premier mort », un voyageur passé par Zaventem. Nous avons donc eu le temps de nous former à poser des diagnostics. Une première formation a eu lieu au Sénégal, organisée par l’OMS, une autre a été organisée en Afrique du Sud. Ici, nous avons ouvert un laboratoire de surveillance des maladies respiratoires. Nous avons utilisé les mêmes méthodes, les mêmes appareils que lorsqu’il s’agissait de surveiller les grippes…
Depuis la Chine, Jack Ma, l’un des richissimes magnats nous a envoyé une aide considérable : des containers contenant des machines, du matériel de protection, des moyens de transport. A l’époque, c’est à l’ IRNB que se faisait le travail pour tout le pays et nous étions surmenés. En temps normal, notre laboratoire analyse 50 échantillons par jour, tout au plus mais là, il lui fallait traiter une moyenne de 1500 échantillons ! La deuxième difficulté, c’était la prise en charge : nous ne savions pas comment traiter ces cas. En nous plongeant dans la littérature, nous avons vu que la chloroquine pouvait agir. Le Dr Raoult est un ami de longue date et nous avons décidé d’utiliser sa méthode. Mais à peine avions nous commencé que nous découvrions que l’on vendait de la fausse chloroquine ! Il n’empêche qu’alors que la mortalité, au début, était de 11, 9 % elle a baissé rapidement pour atteindre 2,7%. Vers juin, elle n’était plus que de 2% et nous avons décidé de maintenir cette méthode de traitement. A la chloroquine, nous ajoutions aussi l’oxygène. Mais lorsque nous avons connu une pénurie d’oxygène, nous avons du faire appel à la SNEL (société nationale d’électricité ») en plaidant pour qu’elle stabilise le courant…
Ce problème étant résolu, nous avons vu apparaître l’artemisia, le Panacovid, le Covid organic de Madagascar…
On a beaucoup parlé de cette découverte faite à Madagascar par un médecin d’origine congolaise, le Dr Muyangi…
Peut être, mais nos interlocuteurs malgaches, eux, n’ont jamais entendu parler de lui ! Le Dr Muyangi n’était jamais arrivé là bas…
L’autre problème fut la communication. En fait nous sommes face à deux épidémies : la véritable pandémie, et celle des fake news, qui répandent tant de fausses nouvelles, de mauvaises interprétations… La population doutait de la réalité de l’épidémie, elle avait une mauvaise perception de la maladie…Nous avons même connu des hommes politiques, surtout des députés, qui assuraient que cette maladie était inventée ! Comme les gens les croyaient sur parole, ces négationnistes nous ont porté des coups très durs…
Quelles furent les mesures adoptées ?
Tout d’abord, nous avons décidé d’imposer le port du masque. Ce n’était pas évident car jusqu’aujourd’hui, la plupart des Congolais le portent sous le menton ! Nous avons aussi imposé les mesures de distanciation et le président a lui-même décidé d’arrêter les vols à destination de l’Europe. Ensuite, nous avons bloqué les vols quittant Kinshasa pour l’intérieur du pays.
Au début, la covid était appelé la maladie des voyageurs. Les voyageurs qui arrivaient, souvent de l’étranger, (Europe, Amérique, Asie) en étant porteurs du virus commençaient par contaminer leur famille. On assistait alors à une deuxième épidémie, locale cette fois. A ses débuts, l’épicentre de la maladie, c’était la Gombe, le centre ville. La Covid était alors considéré comme une maladie de riches, qui frappait les nantis ayant les moyens de voyager…
En fait Kinshasa était et est toujours divisée en deux : à l’Est, dans les quartiers populaires, dans cette zone appelée globalement la Tshangu, les gens ne voient ni malades ni morts… Ils en concluent que cette maladie est celle des habitants du quartier nanti de la Gombe, mais pas la leur…Et donc ils ne portent pas le masque, même pas dans les bus surchargés ! Cependant, ils développent des infections asymptomatiques. Ne pas éprouver de symptômes ne signifie pas pour autant que l’on ne soit pas porteur !
Comment expliquez vous cette relative résistance des plus pauvres à l’épidémie ?
Le facteur le plus évident, c’est que dans les quartiers, les gens vivent à l’extérieur. En outre, la population est beaucoup plus jeune… Mais attention : les chauffeurs des gens aisés qui viennent chaque jour jusqu’à la Gombe regagnent chaque soir leurs quartiers populaires et ils peuvent y ramener le virus ! C’est ce qui rend le contrôle si difficile : les gens disent qu’il n’y a pas de morts dans leur entourage, ni même de malades. Sceptiques, ils ne croient donc pas au danger.
Il faut observer aussi le profil des gens qui vivent à la Gombe : souvent plus âgés, plus costauds, plus gros. Dans les quartiers riches, il ya beaucoup de co-morbidité : l’obésité, le diabète, l’hypertension… Autrement dit, dans la même ville, il y a deux maladies différentes… Chez les pauvres, le virus circule aussi mais il entraîne des maladies asymptomatiques… Nous comparons cette pandémie à un iceberg : ce que l’on voit, c’est la partie émergée, le sommet où se trouvent les malades. Mais sous l’eau, il y a les invisibles, ceux qui sont infectés et contagieux, mais sans que la maladie soit déclarée. Ce qui signifie qu’il faut être prudent avec eux aussi…

Comment s’est déroulé le confinement ?

Décrété en avril- mai, le confinement a duré jusque fin juillet puis il a été levé. On avait d’abord voulu faire un véritable « lock down », confiner chez eux tous les habitants de Kinshasa. Mais après une semaine on s’est rendu compte que c’était impossible, les menaces de soulèvement étaient trop fortes. Abandonnant cette idée, on a confiné seulement la Gombe ; le nombre de cas a commencé à baisser et nous avons subi la pression pour rouvrir les magasins…Un point positif, c’est que, les avions se rendant à l’intérieur du pays ayant été mis à l’arrêt, la maladie ne s est pas répandue dans les provinces. Ou alors elle est apparue très tard et dans les provinces qui sont en contact avec les pays limitrophes. Dans le Bas Congo et le Congo central, les contrôles étaient difficiles car les gens voyagent par bus…Tout le pays a été mis à arrêt, mais grâce aux mesures prises, le virus est resté contenu à Kinshasa… La première phase fut marquée par une mortalité très faible, alors qu’on s’ attendait à une explosion…
Quant au couvre feu, il a été décrété lorsque la deuxième vague est apparue en novembre. Il a été décidé de renforcer les mesures barrière, alors que la population niait toujours l’existence de la maladie…On a du à nouveau fermer les écoles, de décembre jusque février et maintenant elles sont rouvertes…
On peut donc dire que le pire n’a pas eu lieu…
C’est exact… Maintenant, les gens mettent en cause le couvre feu et nous songeons à le repousser à 23 heures au lieu de 21 heures et le lever à 4 heures du matin au lieu de 5. Mais c’est au président qu’il appartient d’annoncer cette décision.
Connaîtrons nous une troisième vague ? Je l’ignore, j’espère que non car le nombre de cas commence à baisser…Si le variant sud africain arrive jusqu’ici, il nous trouvera équipés et prêts à l’affronter. Dans le labo de l’IRNB nous avons déjà détecté le variant anglais et le sud africain a été trouvé à Kolwezi… Mais ces variants n’ont pas encore pris de proportions inquiétantes…Autrement dit la catastrophe n’a pas eu lieu, les chiffres alarmistes de l’OMS ne se sont pas vérifiés.. Par contre, la pauvreté a augmenté, le niveau de vie a nettement baissé. A Tshangu, dans les quartiers populaires, les gens ne supportent plus le couvre feu. Leur vie, leur revenu, c’est la ville..
Votre prochain défi, c’est donc la vaccination ?
Début mars, via le processus Covax, mis sur pied par l’OMS, nous avons reçu un million 700.000 doses de vaccins Astrazeneca, à consommer d’ici mai car alors il sera périmé. Alors que nous allions nous lancer dans la vaccination est apparu ce problème de thrombose. Au vu des soupçons, nous avons décidé, par précaution, d’attendre les conclusions des recherches. Maintenant que la France a repris, que l’agence européenne de médicaments assure qu’il n’y a pas de lien de cause à effet, nous avons décidé de reprendre la vaccination. Mais nous nous heurtons à une grosse méfiance au sein de la population, 54% du public reste sceptique…
Nous allons commencer par vacciner le personnel de santé, les personnes âgées, les gens qui ont des co-morbidités. Nous espérons qu’une fois vaccinés, médecins et infirmiers transmettront le message positif.
Le grand enjeu étant la communication, nous allons faire appel à des spécialistes, des journalistes, des anthropologues. Nous avons constitué une équipe qui s’appellera « Communication des risques et engagements communautaires » (CREC). Sur le terrain, le travail est mené par le secrétariat technique, bien organisé. Notre expérience de lutte contre les autres épidémies, comme Ebola, nous aide beaucoup. Je travaille toujours avec l’équipe Ebola qui se trouvait à l’Est… Ici, le savoir faire existe et on est à l’aise..En Belgique vous n’êtes pas habitués à ce type de situations…
La radio, les chaînes de télévision, les églises, catholique, protestante, de réveil et autres vont jouer un grand rôle dans la sensibilisation. Nous pensons que ce que disent le pasteur ou le prêtre sera accepté… La vaccination sera gratuite et volontaire. Si nous espérons toujours un engouement, en même temps nous le craignons, car nous ne disposons que de 1.700.000 doses alors qu’au début nous en avions demandé 6 millions ! S’il y a engouement il y aura bousculade…
Pour contenir l’épidémie, atteindre une immunité collective, combien de personnes devraient elles être vaccinées ?
Chez nous, ce sera un objectif difficile à atteindre…L’immunité collective, cela suppose 80% de la population immunisée et vaccinée. Ici, ce sera vraiment difficile : la logistique sera compliquée, il y aura le problème des transports, de la chaîne du froid…Certes, nous avons l’habitude du PEV (programme élargi de vaccination), et dans chaque province nous avons des réfrigérateurs qui permettent de ne pas briser la chaîne du froid. Mais ce sera tout de même compliqué…
Il est vrai aussi que la RDC a l’habitude des défis logistiques, il faut croire aux miracles…Les pays voisins s’en sortent plutôt bien, le Rwanda, l‘ Ouganda, et même le Burundi…Le gros problème, c’est l’Afrique du Sud…Pourquoi ? Parce qu’il y a là bas beaucoup plus d’obèses qu’ici…C’est une question de régime alimentaire, comme aux Etats Unis…Mais aussi de co-morbidités…
Ici, le taux de malnutrition est très élevé, -42% des enfants sont malnutris-, la corpulence moyenne est plutôt mince, l’obésité est rare, sauf pour ceux qui ont adopté le régime européen…Plus tard, il faudra tirer les leçons de cette résistance au Covid opposée par certains pays d’Afrique !
Je dois reconnaître aussi qu’en RDC, c’est la première fois que je vois un président s’adresser à des scientifiques pour résoudre ce type de problèmes, ce qui est un signe positif. J’ajoute aussi que dès le début, nous avons été aidés par l’Institut de médecine tropicale d’Anvers qui nous a envoyé dix spécialistes…Une geste qui fut très apprécié…

7 avril 2021

Quand les espions et autres agents se font la malle

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Sale temps pour les espions, agents et autres… Trois personnalités du monde du renseignement et des coups fourrés en République démocratique du Congo viennent de quitter la scène, chacun à sa manière.
L’une des disparitions les plus médiatisées depuis la moitié de la semaine dernière est celle de Kalev Mutomb, chef de l’ANR, (agence nationale de renseignements). Voici deux semaines, on apprenait que sa résidence, dans le quartier chic de Binza, avait été complètement encerclée à 3 h du matin par des policiers lourdement armés, venus à bord de trois jeeps encadrés par un général. Quelques heures plus tard, la résidence principale, des bureaux, des demeures secondaires, étaient perquisitionnés de fond en comble tandis qu’un mandat d’amener était produit, signée par l’avocat général de Kinshasa, déjà récusé précédemment par le chef des renseignements. Ce dernier, par le biais de ses avocats, avançait en substance que, vu le caractère particulier de ses fonctions, ce détenteur de secrets d’Etat ne pouvait être traduit en justice publiquement. D’autres messages rappelaient que M. Kalev est Katangais et que son interpellation pourrait raviver des tensions d’ordre ethnique. Le litige a rapidement quitté les voies de la procédure, car quelques heures après la descente de police, l’ancien chef de l’ANR s’était volatilisé ; il fait désormais l’objet d’un avis de recherche en bonne et due forme et sa disparition fait les gorges chaudes à Kinshasa. S’il suscite la curiosité, le sort de M. Kalev n’éveille cependant pas beaucoup de compassion, car l’opinion le tient pour responsable de nombreuses arrestations d’opposants et activistes. D’autres rappellent aussi que le chef des renseignements, un homme d’expérience, s’était opposé au rapprochement entre Kinshasa et Kigali et en particulier au droit d’escale accordé à la compagnie rwandaise Rwandair.
Une autre «échappée » fait encore plus de gorges chaudes : le général katangais John Numbi, qui s’était replié dans sa ferme katangaise, aurait quitté le pays pour le Zimbabwe et les diplomates congolais s’affairent désormais pour obtenir son extradition. L’un des « hommes forts » du Katanga, le général Numbi, un ancien inspecteur de police qui avait pris la tête du « bataillon Simba », avait été récemment désigné par d’anciens policiers comme le commanditaire de l’assassinat de Floribert Chebeya en 2010. Le corps de ce dernier avait été retrouvé quelques heures après que le fondateur de la Voix des Sans Voix Voix ait été convoqué à l’Inspection générale de la police par le général Numbi, qu’il connaissait de longue date. Considéré comme le chef de la « garde de fer » de l’ex-président Kabila et soupçonné d’entretenir des liens avec la milice meurtrière de Gédéon Kyungu, le général Numbi était demeuré un homme redouté, incarnant à sa manière un certain irrédentisme katangais.
La troisième disparition est celle d’Honoré Ngbanda, le dernier « maître espion » de feu le président Mobutu. Réfugié en France depuis la chute du régime Mobutu en 1997, Ngbanda, protégé par les autorités françaises de l’époque, n’avait cessé d’alimenter la chronique en dénonçant les agissements de Kigali en RDC, mêlant le réel aux fantasmes et nourrissant sans relâche la rancune des « combattants » de la diaspora et sapant les relations entre le Rwanda et le Congo, deux pays obligés de vivre côte à côte et interdépendants.. Honoré Ngbanda est décédé au Maroc d’une courte maladie.