10 novembre 2021

C’était au temps où les zoos humains fascinaient l’Europe

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Une exposition, à Tervuren, sur… les expositions coloniales

C’était un temps où le cinéma n’existait pas. Ni la télévision, ni Internet. C’était un temps où l’homme blanc, bien installé tout en haut de l’échelle des races, était convaincu de sa supériorité. C’était un temps où le bon peuple avait besoin de rêver, de se divertir, où il voulait en savoir plus sur le reste du monde. On dévorait alors  les récits des explorateurs qui reculaient les limites des terres inconnues et y plantaient les drapeaux des futures puissances coloniales, l’Allemagne, la France, la Grande Bretagne et aussi notre petite Belgique, que Léopold II voulait faire admettre à la table de Grands.

Dès la moitié du 19 e siècle, les expositions dites coloniales faisaient recette.  Tout ce qui était différent suscitait la curiosité, qu’il s’agisse des  animaux inconnus, des monstres difformes, des  peuples lointains et exotiques, mais aussi des derniers terroirs de la vieille Europe.  Pascal Blanchard se  souvient qu’au début du 19 eme siècle, alors que les « sauvages » n’avaient pas encore pris le bateau, les Parisiens se pressaient pour découvrir des Bretonnes en coiffe traditionnelles… Pascal Blanchard,  c’est l’auteur, avec ses collègues du groupe de recherches ACHAC, de l’expression désormais célèbre, les « zoos humains », apparue dans les années 80. Il est  aujourd’hui le commissaire d’une exposition qui, à Tervuren, dans les salles du Musée royal de l’Afrique centrale réveillera bien des souvenirs. L’historien d’origine congolaise Zana Etambala a collaboré à l’exercice de même que  l’ anthropologue Maarten Couttenier, répondant tous deux au directeur Guido Grijsseels qui souhaite que «l ‘on regarde l’histoire dans les yeux ». 

Des affiches aux couleurs éclatantes,  des sculptures commandées aux meilleurs artistes de l’époque comme Arsène  Matton, qui moulait des  crânes d’Africains vivants pour en tirer des œuvres « ethnologiques », des cartes postales que l’on s’envoyait à l’époque depuis Bruxelles, Berlin, Paris, Lisbonne : l’exposition consacrée au « temps des expositions coloniales » rendra leur lustre aux collections familiales. Elle suscitera sans doute de nouvelles polémiques, à l’heure où paraît le rapport des experts sur la colonisation et où le secrétaire d’Etat  à la politique scientifique Thomas Derminne se prépare à se rendre au Congo pour y aborder la question de la restitution d’œuvres africaines dormant dans les collections de Tervuren…

Le  premier mérite de Pascal Blanchard est de décloisonner le sujet. Certes, il  rappelle que sept Congolais, invités en Belgique lors de l’exposition coloniale de 1897 sont morts de pneumonie et furent enterrés à Tervuren, dans  une fosse commune réservée aux prostituées. Mais il situe aussi les expositions coloniales et les exhibitions de « bons sauvages » qui les accompagnaient dans le contexte de l’époque :  « les gens étaient curieux du vaste monde ; ils voulaient à la fois se divertir et élargir leurs connaissances. Mais il fallait aussi,  indirectement,  justifier les entreprises coloniales, les découvertes, les conquêtes,  l’expansion du capitalisme… » Le rappel n’est pas superflu : «à cette époque, les gens ne se déplaçaient pas ; ils ignoraient les « round trips » et les « low cost », de même que  les voyages sur mesure à la découverte des dernières peuplades « insolites », ces Masaïs, ces Aborigènes et autres Zoulous qui cachent leur smartphone lorsque  débarquent les touristes…»

Dépassant les frontières de la France ou de la Belgique, l’historien, qui a rassemblé plus de 500 documents d’époque, des affiches, des photos, des cartes postales,  rappelle que les expositions coloniales avaient aussi pour but de renforcer l’identité des Européens eux-mêmes : « ils se définissaient d’autant mieux qu’on leur présentait les différences des autres, ces « sauvages » qu’il fallait conquérir, civiliser, transformer en « indigènes » mis au travail… Les expositions coloniales étaient aussi des spectacles, des mises en scène mobilisant des centaines de figurants, (35.000 au total…) dont certains   « seconds rôles » étaient  parfois recrutés sur place, entre autres à Levallois, populaire banlieue de Paris…

Quelques noms ont surnagé, tels que Saartie Baartman, la « Venus Hottentote », dont toute l’Europe admira le postérieur surdimensionné, le Pygmée Ota Benga, embarqué au Congo Brazzaville et qui choisit de se suicider aux Etats Unis car, libéré, il ne pouvait pas rentrer dans son pays d’origine.

Certes, l’exposition qui se tint à Tervuren en 1897 fut l’une des plus importantes et elle permit à Léopold II de justifier la création de l’Etat indépendant du Congo, tandis que l‘Expo 58, qui marqua aussi l’apogée d’une certaine Belgique,  fut pratiquement la dernière du genre.  Mais le commissaire français  souligne qu’à l’époque toute l’Europe était gagnée par ce désir d’exotisme, par le souhait de conforter le sentiment de supériorité qui habitait l’homme blanc, auquel s’ajoutait le goût du spectacle. De  grands impresarios, l’ Allemand Hangenbeck, l’Américain Barnum se chargeaient d’orchestrer les représentations et d’organiser des tournées triomphales : l’exposition universelle de Paris accueillit plus de 50 millions de visiteurs venus des quatre coins de l’Europe et  qui découvrirent le jardin d’Acclimatation et des bassins dans lequel s’ébattaient de vrais Pygmées. L’Amérique elle aussi était en besoin de légitimation, de construction de son récit national : la tournée du spectacle consacré à Buffalo Bill et  à la conquête de l’Ouest tourna dans 220 villes américaines, rassemblant jusqu’à 40.000 spectateurs…

Certes, on ne peut tout dire ni tout montrer, mais dans cette entreprise de légitimation de la colonisation, on aurait aimé voir figurer des  bandes dessinées (Tintin au Congo…) ainsi que les œuvres missionnaires, qu’il s’agisse des chromos, calendriers et cartes postales, des collectes de papiers d’argent et autres « postures » de petits Noirs hochant la tête et remerciant  à chaque piécette…

Puisque tout a une fin,  c’est vers 1930  que les expositions coloniales reculent puis disparaissent : les « faux sauvages » sont congédiés et le cinéma propose d’autres rêves aux foules, les documentaires se multiplient ainsi que  les films de fiction, comme « Bongolo et la princesse noire » d’André Cauvin.  Après la deuxième guerre mondiale, où les puissances européennes,  poussant  leurs troupes coloniales en première ligne,  se sont entre déchirées, le mythe a vécu, le « modèle civilisateur » a pris du plomb dans l’aile…A Bruxelles, l’Expo 58 sera la dernière manifestation du genre avant que le rideau ne tombe.   Aujourd’hui, le Béninois Romeo Mivekannin invité au MRAC propose un hommage aux sept Congolais  enterrés à Tervuren tandis que le Burundais Teddy Mazina déconstruit l’histoire à sa manière. Puisque la roue tourne, il propose  un « laboratoire scientifique », imaginaire bien sûr,  dans lequel des boursiers africains mesureraient et photographieraient  des « corps blancs », afin d’en tirer des fiches morpho- anthropométriques…

humain, MRAC, du 09/11/ 2021 jusqu’au 06/03/2022

10 novembre 2021

L’errance des Pygmées, étrangers sur la terre de leurs ancêtres

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Les Pygmées, appelés ici les Bambuti, sont les plus  oubliés de tous les Congolais. Dans la forêt, dans les hautes montagnes de l’Itombwe ou dans le massif de Kahuzi Biega,  ils vivent de leurs ruches, de la récolte des chenilles, de la chasse et lorsqu’ils pratiquent le brûlis, c’est pour se débarrasser des bois morts. Aujourd’hui, ces peuples autochtones sont cernés de toutes parts, chassés de leurs territoires. Non loin des rives du lac Tanganyika,  dans le village de Kamanyola, 250 ménages  sont venus se réfugier sur cette plaine sablonneuse où les paysans Bafuleros les considèrent comme des étrangers. Ils subsistent grâce à leurs femmes, qui, inlassablement continuent à produire de superbes pots de terre cuite qu’elles essaient de vendre  sur les marchés.  C’est la prolifération des groupes armés, rwandais, burundais, congolais, menant dans les Haut Plateaux une guerre à laquelle les Pygmées sont étrangers qui les a obligés à fuir et à proposer leurs services aux agriculteurs bantous. Mais le président de l’ « organisation des peuples autochtone » reconnaît que dès qu’il le peut,  il remonte vers le village d’origine, dont il ramène une plante médicinale, le Vernonia,  aux feuilles extraordinairement amères qui soigne les maladies intestinales et autres maux.

Largués sur ce bout de terre menacé par les risques d’inondation, les Pygmées partagent leur triste sort avec  leurs voisins, 212 familles de Tutsis Banyamulenge, des éleveurs vivant en altitude qui eux aussi ont été chassés par la guerre et l’incendie de leurs villages. Tous dénoncent le fait que les pays voisins,  l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi, poursuivent leurs propres guerres en territoire congolais tandis que le pillage des ressources s’accélère : pour le malheur des autochtones, des gisements de lithium ont été découverts sur les Haut Plateaux, à Luhihi le « bois rouge » est exploité intensivement et les hauts arbres impitoyablement abattus prennent la direction du port de Kigoma en Tanzanie.  

A Bukavu, nous rencontrons des natifs de Mwenga, membres de l’Acadosha, une association de protection des ressources naturelles.  Jusqu’aujourd’hui, ils ne comprennent pas par quel miracle, dans cette région reculée, privée de routes et de pistes d’atterrissage, les Chinois ont réussi  amener des dragues immenses qui râclent le fond des rivières Elila, Luhindi, Zalia pour y trouver de l’or. Ces rivières sont aujourd’hui défigurées, polluées par le mercure déversé par les orpailleurs. Les  animaux se sont enfuis et les locaux ont eu moins de chance : ils assurent que les Chinois n’hésitent pas à les fouetter lorsqu’ils refusent de se mettre  à leur service.

Vue d’ici, la rébellion qui vient de se déclarer à Bukavu apparaît inévitable : tous nos interlocuteurs vomissent Kinshasa, qui accorde des permis d’exploitation minière ou forestière à des étrangers, ne se préoccupe guère du sort des populations locales, sauf pour tenter de leur extraire une taxe sur les appareils téléphoniques, dont la destination finale est inconnue.

Durant des heures, nos interlocuteurs détaillent leurs griefs et annoncent que plusieurs groupes ethniques ont décidé de prendre les armes : Babembe, Bafulero, Bashi,  tous se prépareraient à attaquer les Chinois et à les chasser de leurs terres. L’accord passé avec le Rwanda par le président Tshisekedi,  qui prévoit de diriger vers une raffinerie de Kigali l’or extrait du Sud Kivu,  est également décrié et présenté comme une trahison…

Au vu de ce pillage systématique, de l’absence de développement de la province,  de l’incurie des autorités locales et du « libre parcours » accordé aux milices et armées étrangères, on comprend mieux les causes du mouvement rebelle qui vient d’apparaître au grand jour à Bukavu et qui n’a peut être pas dit son dernier mot…

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10 novembre 2021

La vie revient dans les campagnes du Sud Kivu, l’autorité traditionnelle tient bon

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Lucinga,

A Lucinga, ce samedi matin, nul ne manque au grand rassemblement. Les femmes ont sorti leur plus belle robe et trébuchent sur des sandales à talons hauts, les hommes sont en chemise blanche, les  jeunes guerriers coiffés de peaux de léopard tressautent d’impatience, des vieux portent des  peaux de bêtes héritées de leurs pères.  Le chef est mort, vive le chef…

Héritier de son père, récemment décédé, le nouveau chef Patrick Chiralanganyi assure la succession et il a tenu à faire les choses dans les règles. Une messe célébrée par plusieurs prêtres se déroule depuis le matin,  suivie par une foule compacte abritée du soleil par des  dais de toile. L’autel dressé sur le perron de la maison familiale  est garni de fleurs, de peaux d’animaux sauvages ; de grands paniers d’osier débordent de manioc, de haricots rouges, de fruits éclatants.

L’office se déroule dans le recueillement général mais avant la fin, les notables, jusque là calmement installés au pied de l’autel, se lèvent et rejoignent un enclos de pieux, soigneusement dissimulé aux regards.  Le Mwami Pierre Ndatabaye, grand chef traditionnel de la chefferie de Walungu, près de Bukavu,  est applaudi avec respect lorsqu’il pénètre dans l’enclos où, en présence des guerriers et des notables, il adoube le nouveau chef du groupement. Après de longues minutes d’attente, le nouveau maître  apparaît, ceint de tous les attributs de sa fonction, dont des peaux d’animaux sauvages et une toque de léopard.  Il salue la foule et ouvre le début des festivités, pour lesquelles tous les participants ont cotisé dans la mesure de leurs moyens. Les bières circulent et aussi de grands plateaux de  manioc, de légumes, de viandes diverses.  C’est la fête. Les  musiciens jouent, les danseurs trépignent , la foule rit  et se régale. Des dizaines de 4X4 sont venues de Bukavu, ramenant au village des notables vivant en ville et qui ont sans doute contribué aux frais…

Le Mwami Ndatabaye nous reconnaît et nous invite à le rejoindre. Lors  de notre avant-dernière rencontre,  alors que la province du Sud Kivu était occupée par des rebelles alliés aux troupes rwandaises il vivait caché, craignant pour sa vie et  les populations locales le protégaient dans des lieux discrets.  Aujourd’hui , il se souvient de ces années au cours desquelles le Sud Kivu fut occupé, pillé : « plusieurs autres Mwami furent assassinés, car ils incarnaient la résistance du peuple. Tout avait été mis en œuvre pour nous mater, mais c’était mal connaître les Bashi… »

Dès que la paix revient, la nature triomphe

Ce peuple coriace et travailleur, qui n’a rien oublié des guerres incessantes menées dans le passé contre le voisin rwandais, jusqu’à la mort au combat  du roi Rwabugiri  à la fin du 19 en siècle,  a survécu à la dernière guerre et à l’occupation étrangère. SI nombre de ses habitants ont cherché refuge à Bukavu,  d’autres sont revenus au village. Ils y ont retrouvé un immense marais où ont repris les cultures de légumineuses, de manioc, de patates douces, de haricots, sur des terres allouées par les chefs.  Les groupes armés, parmi lesquels les Interhahamwe rwandais se sont repliés vers  les hautes montagnes  et, la paix étant revenue, le travail a repris. A peine terminée la cérémonie d’intronisation, les femmes ont hissé sur leur dos  leurs hottes chargées de légumes et de manioc, les garçons ont enfourché leurs motos rutilantes pour  emmener les récoltes vers Bukavu ou  le marché voisin de Mugogo.

Les solutions de l’agro écologie

Sylvain Mapatano, qui dirige l’association Diobass, Agrologie et société est un partenaire important du CNCD et de SOLSOC. Il a  retrouvé son optimisme :  « ici, sitôt la guerre terminée, le travail  a repris. En outre, la diaspora s’est émue des guerres à répétition, de la crise du Covid.  Eparpillés dans le monde entier, des Kivutiens se sont réveillés et grâce aux téléconférences,  ils ont pris connaissances des besoins du milieu. L’association « Bukavu For Bukavu » réunissant des compatriotes du monde entier, soutient activement les projets dans la région, l’espoir renaît.

Diobass contribue activement à cette résurrection : dans le village de Kakono, sur l’un des sites désaffectés de la concession Pharmakina, qui produisait de la quinine depuis l’époque coloniale jusqu’à tout récemment,  un centre d’études agroécologiques  va bientôt voir le jour et  il portera le nom de l’agronome belge Hugues Dupriez, l’un des initiateurs de l’agroécologie.   Accueillis dans une ancienne ferme aménagée, des étudiants issus des facultés d’agronomie de la région  seront invités à oublier l’usage des pesticides et autres intrants chimiques et ils découvriront  la générosité de la nature.  

Partout au Sud Kivu, sitôt que la guerre recule, que les hommes armés disparaissent, la nature fertile reprend ses droits, les hommes et les femmes leurs outils.  A Nyangezi,  Clément Bisimwa, coordinateur d’Entr’aide et Fraternité, est fier de nous présenter quelques membres de son association paysanne, CODEKA (cmité pour le développement de Karhongo)  accompagné par le partenaire GAB. Ils sont plus de 5000 membres dont 60% de femmes et 900 jeunes de 17 à 30 ans accompagnés par  les ONG congolaises  de Fizi, Nyangezi, Uvira, Kamanyola, Walungu, Kabare et Kalehe.  Ils produisent de l’huile de palme, du maïs, des légumes, des amarantes, choux, haricots, et vendent à Bukavu et à Uvira.  Clément nous explique comment, voici 5 ans,  les paysans revenus sur leurs terres pacifiées ont opté pour  les techniques exclusives de l’agroécologie :  « l’engrais naturel est fourni par le bétail,  nous produisons du manioc, de l’huile de palme vendue  sur la frontière burundaise. Les légumes, aubergines, amarantes, choux, haricots,  sont vendus à Bukavu et nous pratiquons la rotation des cultures afin de ne pas épuiser la terre. Comme nous n’achetons plus d’intrants chimiques, nos bénéfices augmentent et notre revenu a augmenté de 70%. »

Toussaint, un homme de trente ans en veste rose, qui s’est confectionné un masque protecteur avec de vieux paniers et un grillage, a fait tous les métiers avant de devenir apiculteur et sa vie résume presque tous les bouleversements de la région :  enseignant au départ, il s’est retrouvé au chômage puis il  est devenu chauffeur. Lorsque la guerre a bloqué les transports, il a rejoint l’un des maquis sévissant dans la région. Sitôt que les groupes armés ont reculé vers les montagnes il a rejoint le groupement paysan et  s’est lancé dans l’apiculture.  Avec fierté, il nous emmène dans la forêt pour y découvrir ses ruches suspendues dans les arbres.  Sa production, sous le label « miel de Nyangezi «  est vendue avec succès à Bukavu, où un pot vaut dix dollars. Il produit aussi de l’hydromel et s’est lancé dans la fabrication de bougies.

A Nyangezi,  dans le Ngweshe, vers Kavumu au-delà de l’aéroport, les paysans  mobilisés au sein de la Fédération des agriculteurs du Congo découvrent combien leur terre est généreuse et comment ils peuvent se passer d’intrants importés. Ainsi à Murhesa,  des étangs voués à la pisciculture ont été creusés au milieu des grands arbres.  Les 105 membres du groupement se relaient pour nourrir les tilapias qui remuent l’eau verte. Tout leur convient, des déchets ménagers, des fanes de légumes.  Les paysans s’organisent  aussi pour assurer des rondes nocturnes :  venus du parc de Kahuzi  Biega où subsistent des groupes armés, des voleurs  tentent de capturer les poissons ayant atteint la taille adulte. « Nous nous défendons », disent les paysans, « car grâce à nos poissons, nos ruches, nos légumes, nous arrivons à payer l’école des enfants.. ».

4 novembre 2021

Bukavu attaquée par un nouveau mouvement rebelle aux accents nationalistes

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Erosions et inondations,  incendies, insécurité, insolvabilité des autorités provinciales, dégradation des routes et  de l’environnement en général :  la rancœur à l’égard de Kinshasa, une capitale distante et budgétivore était depuis longtemps perceptible à Bukavu. A cette colère latente s’ajoute désormais la peur : mercredi  matin, la ville a été réveillée par des coups de feu qui ont désarmé militaires et policiers. Arrivés au cœur de la ville, place de l’Indépendance, ils ont  hissé un drapeau proclamant en lettres vertes sur un fond jaune « Action pour un Congo nouveau ». 

Effrayés par les tirs,  les habitants se sont terrés chez eux, constatant seulement que les rebelles n’étaient pas très armés, ne portaient pas de tenue militaire, mais que malgré la faiblesse de leurs moyens ils avaient réussi à gagner la zone de l’aéroport au nord de la ville, le centre de logistique de la police, le QG de la 33e région militaire et le quartier industriel tandis que de nombreux habitants fuyaient vers le sud de la ville dans la direction de Panzi.  Durant l’après midi, les autorités devaient communiquer le bilan de cette incursion :  six morts parmi les assaillants et trois parmi les forces de sécurité ainsi que 36 prisonniers et il apparaissait que le mouvement avait été contenu par les forces armées et la police. La société civile du Sud Kivu a d’ailleurs félicité les services de sécurité pour avoir rétabli un calme relatif mais a appelé à la vigilance.

Le mystère de l’identité et des motivations des assaillants n’est pas encore éclairci. D’aucuns assurent qu’il pourrait s’agir d’une  manœuvre de déstabilisation dont l’objectif serait d’imposer, au Sud Kivu l’état de siège déjà en vigueur dans le Nord Kivu, ce  qui permettrait aux militaires de congédier les politiques et de prendre les rênes  du pouvoir et… des affaires. En fin d’après midi cependant nous avons reçu un long communiqué émanant d’une « coalition de patriotes congolais »  CPCA A 64, dénonçant l’inefficacité de la Monusco  et exigeant son retrait, mais surtout s‘élevant violemment contre « l‘agression étrangère  et le pillage des ressources par le Rwanda et l’Ouganda », «  dénonçant la tricherie des dernière élections du 31 décembre 2018 et la politique de l’actuel président Félix Tshisekedi dont le départ est exigé de même que l’exil de Joseph Kabila son prédécesseur. La déclaration dénonce aussi tous les accords de paix signés sous la contrainte internationale  et exige le départ des multinationales qui pillent le pays. Malgré sa tonalité nationaliste et l’appel lancé à toutes les instances internationales, la véracité de ce document reste à démontrer  ainsi que la représentativité de ses signataires dont l’un est un certain général major Mukono…

4 novembre 2021

Waze Wetu, ou comment empêcher les vieux de sombrer

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Bukavu,

Depuis un quart de siècle, Bukavu, la cité-jardin édifiée par les colons amoureux du lac Kivu est flagellée par la violence,  envahie par les réfugiés venus du Rwanda en 1994 et surtout débordée par les déplacés venus de l’intérieur de la province. Leur exode est  provoqué par l’accaparement des terres, la surpopulation,  et surtout par la terreur infligée aux populations par les groupes armés de toutes obédiences.  La population de la ville a triplé et plus  d’un million et demi d’habitants s’entassent désormais sur des collines de terre rouge ; les derniers  arbres ont été coupés et, en même temps que les incendies, les éboulements se multiplient, où l’on voit des baraques en bois rouler vers les ravins dans un bruit de planches disjointes…

Assiste sur le seul d’une petite maison de planches peintes en noir, Anastasie, 70 ans, jouit d’une vue imprenable sur  le quartier populaire de Kadutu . Elle est désormais incapable de monter ou descendre l’escalier quasi vertical qui mène à sa demeure. Ses seuls mouvements la portent vers un jardinet de quelques mètres carrés entouré d’une clôture où l’on découvre  de maigres légumes obstinés à pousser. Cependant, même si son ordinaire se réduit à cuisiner quelques feuilles et à dépendre de la bonté des voisins, Anastasie, dont le mari est mort voici plusieurs années déjà et qui, au vu de ses rides et de sa maigreur, a  parfois été accusée de sorcellerie, refuse de se plaindre. Elle semble attendre la mort, mais  assure qu’elle a eu de la chance : le groupe solidaire du quartier, soutenu par Entraide et Fraternité en Belgique, la soutient et a fait construire à son intention cette petite maison de planches. La vieille dame qui,  voici quelques mois dormait dans la rue nous fait avec fierté les honneurs de sa nouvelle demeure: une pièce dotée de deux chaises, une autre d’un petit lit et de deux casiers en bois.  «  J’étais rejetée, méprisée » chuchote-t-elle, « mais aujourd’hui que j’ai une maison, on me respecte… »Et cela même si quelques voisins plus mal lotis lorgnent déjà sur le précaire abri de bois qui pourrait bien être lui aussi emporté par une érosion…

C’est Maria Masson, pilier du Bureau diocésain des œuvres missionnaires (BDOM)  et sa collègue Mathilde Muhindo qui, après avoir longtemps accueilli des femmes victimes de viols, se sont émues voici cinq ans du dénuement dans le quel vivaient les personnes du troisième âge, ici simplement appelés  les vieux…

« A cause de la crise », explique Maria Masson,  « et des vagues de réfugiés provoquées par  de l’exode rural, les plus  âgés  ont été de plus en plus nombreux à se retrouver seuls. Alors qu’au village leur abandon aurait été impensable, en ville, les personnes âgées ont été jetées à la rue. Incapables de subvenir à leurs besoins elles ont été obligés de mendier, de travailler au-delà de leurs dernières forces ».  De ce constat est né voici trois ans l’association Waze Wetu, (les vieux), soutenue, dans le cas d’Anastasie par la mutuelle du quartier d’Ibanda, qui compte 1302 ménages. A l’échelle de la ville, 5000 personnes âgées font partie de 65 groupes solidaires, crées par le réseau des mutualités de santé (Remusaco, d’obédience catholique).

 Maria Masson est formelle : « il s’agît à tout prix d’éviter les maisons de retraite,  l’exemple de l’Europe durant le Covid nous a donné raison. Pour nous, il faut  favoriser l’intergénérationnel,  permettre aux personnes âgées de rester dans les quartiers, d’y rendre des services –par exemple surveiller les enfants en bas âge- et d’y bénéficier de gestes de solidarité. Ceux qui le peuvent  se voient aussi proposer des activités génératrices de revenu, afin d’éviter le recours à la mendicité. »

Créées à l’initiative des mutualités chrétiennes et plus particulièrement soutenues par la ville de Tournai,  le réseau Remusaco couvre désormais 34 zones de santé et compte 60.000 membres qui cotisent en sachant qu’ils ne seront pas abandonnés…

C.B.

4 novembre 2021

Le président du Sénat congolais se montre indulgent envers la colonisation belge

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Nous recevant en marge de la visite de parlementaires belges à Kinshasa, le président du Sénat congolais Modeste Bahati Lukwebo  a accepté de commenter le rapport présenté par les experts chargés de présenter le travail de la commission décolonisation.  Pour lui en effet, « il importe d’être réaliste et de rappeler toutes les facettes de l’entreprise coloniale. Certes, il y a eu des contraintes, la chicotte a été utilisée, mais en même temps les ressources du Congo ont été mises en valeur. L’’impunité n’existait pas et les  lois étaient appliquées ; les enfants étaient obligés d’aller à l’école  et  sanctionnés s’ils n’y allaient pas… » Se souvenant d’un passé qui n’est pas si éloigné, le numéro deux de l’Etat congolais regrette que les experts aient omis de souligner les aspects positifs de la colonisation : « il n’y avait pas que les questions politiques.. Il ne faudrait pas oublier que des plantations ont été créées, que de nouvelles villes sont apparues, dotées d’un plan d’urbanisation.  Bukavu en est un exemple : créée par les Belges, la ville était très belle, très attrayante pour les touristes. Aujourd’hui elle est ravagée par les érosions, les maisons s’effondrent ou sont ravagées par des incendies : c’est un effet de la guerre, de la mauvaise gouvernance . Bravant les règlements, les gens ont construit dans des parcelles qui ont été loties, on a coupé les arbres.. Au fil du temps,  beaucoup de Congolais se souviennent de l’époque coloniale avec nostalgie  et beaucoup seraient tentés de dire « c’était mieux avant » ajoutant  que les nouveaux dirigeants n’ont pas valu mieux que les Belges ! Ces derniers  veillaient à ce que les règles soient appliquées et obligeaient les gens à travailler, mais pour leur bien… Si on veut se développer, il faut de la discipline…»

L’ancien colonisateur devrait il présenter des excuses ? « Oui, il faudrait s’excuser pour les excès qui ont été commis, mais aussi faire la balance entre le positif et le négatif.. Tout n’était pas mauvais, il faut avoir le courage de le dire. Et de nombreux compatriotes ont regretté que Patrice Lumumba ait manqué de respect envers le roi Baudouin.. »

Animé par un esprit positif à l’égard de la Belgique, M. Bahati attend beaucoup d’un réchauffement des relations avec  l’ancienne métropole, en particulier au niveau des Parlements : « nous serions intéressés par des  séminaires de formation, entre autre d’assistants parlementaires, d’agents administratifs,  d’experts en matière juridique. »

Sachant que Bruxelles attache beaucoup d’importance au respect du calendrier électoral, M. Bahati est formel :  « l’échéance de nouvelles élections en 2023 sera respectée, c’est pour cela que nous tenions à ce que soit mise en place sans tarder la Commission  électorale indépendante.  Il n’y aura pas de glissement et, visant la transparence,  nous demanderons que soient disponibles les PV des délibérations des bureaux électoraux tandis que les observateurs  pourront opérer en toute liberté. »  

Sur le plan militaire, le président  du Sénat, originaire de Kabare au Sud Kivu  se montre optimiste : «  nous voulons en finir avec les groupes armés, les éradiquer définitivement. Pour cela nous veillons à ce que les moyens alloués soient bien utilisés, et plusieurs officiers supérieurs vont faire l’objet de procès… . Il faut injecter du sang neuf dans notre armée,  c’est pour cela qu’une relance de la coopération belge serait bienvenue. Pour combattre les ADF (rebelles musulmans d’origine ougandaise opérant dans l’Ituri) nous songeons à demander le soutien de l’armée  ougandaise. »

Alors que la grève des enseignants paralyse toujours les écoles, le président du Sénat reconnaît que la décision d’ imposer la gratuité et donc la fin de la participation des parents aux frais scolaires aurait mérité davantage de mesures d’accompagnement : « l’Etat aurait du pouvoir suppléer au manque à gagner des enseignants, mais pour cela il faut que les moyens suivent : l’Etat doit pouvoir mobiliser davantage de recettes. Nous songeons à des « recettes innovantes »  comme, par exemple, demander une contribution de 5 dollars à chaque citoyen pour financer l’enseignement, percevoir quelque chose sur la « taxe covid »  (ndlr.  les tests obligatoires qui  coûtent de 20 à 50 dollars chacun…) affecter à l’enseignement la taxe perçue sur les téléphones portables…Nous allons aussi bénéficier des sommes récupérées par l’Inspection  générale des Finances, qui traque tous les détournements et organise le traçage des ressources disponibles…

Propos recueillis à Kinshasa par Colette Braeckman

4 novembre 2021

La délégation parlementaire belge à Kinshasa est reçue par un vétéran de la politique, Bahati Lukwebo, président du Sénat

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Président du Sénat, à la tête d’une formation, l’AFDC (Alliance des forces démocratiques de la République du Congo), dont les 145 députés font partie de l’Union sacrée qui soutient le président Tshisekedi,  Modeste Bahati Lukwebo , deuxième personnage de l’Etat, est considéré comme un vieux routier de la politique et, en ces temps de turbulence, comme un sage. Un politicien rusé qui, revenu de l’université de Milan avec le titre de docteur en économie  fit ses classes sous Mobutu, fut membre de la société civile du Sud Kivu, devint ministre de l’économie sous Kabila.  A l’arrivée de Tshisededi,  la formation de Bahati était l’un des piliers de la coalition pro Kabila qui contrôlait le Parlement, mais  l’élu de Kabare (Sud Kivu) qui aurait voulu occuper le perchoir du Sénat, en lieu et place de Tambwe Mwamba, (un ancien mobutiste passé par les rébellions et rallié à Kabila) ne reçut pas satisfaction. Le président de l’AFDC, qui a plus d’un tour dans son sac, s’employa dès lors à détricoter une majorité qui demeurait acquise à Kabila  et pouvait à tout moment paralyser les initiatives du nouveau président Félix Tshisekedi. Après le succès de la manœuvre de retournement, qui avait  misé sur la vénalité de la classe politique congolaise et récompensé les transfuges à coup de billets verts, l’Union sacrée vit le jour, assurant au président Tshisekedi une confortable majorité parlementaire tandis que Bahati, enfin récompensé, devenait président du Sénat. Politicien expérimenté et pragmatique, il tient désormais la barre de la nouvelle majorité et veut à la fois soutenir les projets de rénovation du président et  renouer avec les vieux amis au sein de la classe politique belge. C’est dans cet esprit qu’il a invité à invité à Kinshasa une délégation représentant le groupe d’amitié Belgique-RDC, dirigée par son président honoraire André Flahaut et comprenant le député Ecolo Samuel Cogolati, la députée CDnV Lahima Lanjri et Joris VandenBossche, secrétaire général du groupe.  Cette délégation souhaite relancer la coopération interparlementaire mais aussi « booster » les relations économiques à l’heure où le Congo redevient un pays attractif pour les investisseurs. A cet effet,  une table ronde réunissant des opérateurs économiques congolais et belges sera organisée vendredi, et le président Tshisekedi, revenu de Glasgow, recevra la délégation qui a été accompagnée durant son séjour par sa propre belle-soeur, Mme Isabelle Kibassa Maliba. Cette dernière,  aujourd’hui rentrée au Congo,  fut longtemps députée provinciale du Brabant wallon.. M. Flahaut est d’autant mieux accueilli aujourd’hui à Kinshasa que nul n’a oublié que durant les années d’opposition et de traversée du désert de l’UDPS, l’ancien ministre de la Défense ne mesura jamais son soutien à une formation qui fut admise au sein de l’Internationale socialiste.

4 novembre 2021

Les experts ont lancé le boomerang du passé colonial

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« Dis grand père, c’était comment le Congo ? » Les jeunes Belges, qui sont intrigués par les photos de famille, les statues et les masques ramenés d’Afrique, par les souvenirs que l’on égrène et les secrets que l’on ne révèle pas risquent d’ouvrir de grands yeux s’ils lisent le rapport que dix experts d’origine et de formation diverses ont remis aux parlementaires nommés au sein de la Commission Congo. Car, aux yeux des spécialistes, le verdict, à quelques nuances près, est sans appel : la colonisation belge au Congo se résume à 80 années d’occupation d’un territoire africain jusque là inconnu, aux contraintes multiples exercées sur une population privée de ses droits et durement réprimée dans ses aspirations à la liberté.  Pulvérisés, les mythes de l’ « œuvre civilisatrice », de la christianisation, de la lutte contre l’esclavage, de la « mise en valeur » de ces vastes régions fertiles ou riches en minerais.

Sous  le scalpel des experts, le « Congo colonial » se voit dépouillé de tous les oripeaux de l’autojustification. Les experts ont cruellement réduit la colonisation à l’essentiel de ce qu’elle était en réalité et qui fut soigneusement occulté par la outils de la propagande et le renfort de la bonne conscience : une entreprise d’exploitation des richesses, minérales et agricoles, rendue possible par la mise au travail, forcé ou misérablement payé, d’une main d’œuvre captive ou dépendante,  à laquelle il était interdit de se déplacer à l’intérieur du pays ou d’aller tenter sa chance au-delà des frontières.  Pire encore, le racisme fut  le soubassement de cette société où l’on vivait séparé sans que soit prononcé le terme d’apartheid, où l’anthropologie physique qui établissait la prétendue supériorité des « Blancs avait fondé un prétendu savoir scientifique. Et pourtant, les Belges se disaient experts du Congo : ils en connaissaient les minerais, les plantes et les arbres, avaient sondé les sols, épinglé les papillons et dénombré toutes les tribus, figeant chacun dans son habitat et son appartenance…Connaissaient ils réellement les Congolais ? Les auteurs du rapport ne se prononcent pas : ils rappellent cependant que si les soldats de la Force Publique furent oubliés et que les prophètes tels que Simon Kimbangu furent envoyés en relégation, en Belgique aussi les quelques voix qui dénonçèrent  l’entreprise coloniale  crièrent fort, mais dans le désert…

Même s’il ne recèle aucune véritable  surprise, ce rapport sera accueilli avec douleur et colère par beaucoup, comme une insulte à un passé qui, croyait- on, avait permis à la Belgique de donner le meilleur d’elle-même. Il appartiendra aux parlementaires, avec dignité et courage, de digérer tout cela, de regarder en face la réalité d’un passé implacablement mis à nu.  Mais il faudra aussi en tirer les conséquences pour le présent : se demander à la fois où se trouvent les origines de ce racisme latent qui nous hante et si le peuple congolais, plus que tout autre spolié, jusqu’aujourd’hui, ne mérite pas, plus que jamais, réparation, soutien et solidarité. Moins au nom du passé que de l’avenir que nous pourrions encore construire ensemble……

4 novembre 2021

Les experts de la Commission Congo ont remis aux parlementaires un rapport exhaustif et accablant sur la colonisation

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Une bombe qui détruit quelques mythes fondateurs et nombre d’illusions

Lorsque la « Commission spéciale Congo-passé-colonial » décida, voici près d’un an,   de  confier ses travaux préparatoires à un groupe d’experts indépendants, ses membres ne se doutaient sans doute ni de l’ampleur de la tâche ni de sa durée. Alors que l’on croyait que quelques semaines suffiraient, il fallut neuf mois pour que soit publié le rapport qui devrait servir de base aux parlementaires. Disons le sans ambages : ces 600 pages de contributions serrées,  étayées par des bibliographies et des  témoignages nombreux et qui sont accessibles sur le site de la Chambre, représentent une bombe qui bousculera aujourd’hui encore les certitudes de nombreux Belges.

En effet, les experts n’y vont pas de main morte : ils détruisent plusieurs « mythes fondateurs » de l’entreprise coloniale, qu’il s’agisse de la « mission civilisatrice », des progrès apportés en matière de santé, d’éducation, de production agricole, d’ordre public, ils réduisent les 80 ans de présence belge en Afrique à une cruelle histoire d’extraction des ressources, de soumission des populations par la contrainte des lois et surtout par la force des armes.  Le Congo a financé et construit lui-même, avec ses ressources propres et le labeur d’une main d’œuvre sous payée ce qu’on appelait alors une colonie modèle : c’est grâce au travail forcé, obtenu à coups de chicotte, (ce fouet fait de lanières de peau de rhinocéros…) que se sont construites des routes qui servaient à exporter des produits coloniaux vers les ports et non à relier entre elles les populations congolaises, ce sont des enfants embauchés dans les fermes écoles qui ont édifié les bâtiments des missions et défriché les jardins potagers des religieux, ce sont des populations amenées du Kasaï qui ont assuré le développement de  l’industrie minière au Katanga.   Durant huit décennies, les Congolais ont vécu sous la contrainte et  la surveillance policière, ils ont été privés de liberté  et surtout, assurent les experts, la violence a été un moteur de l’occupation, associée au racisme, « pierre angulaire » du régime colonial.   Ce « racisme fondateur » qui s’est donné libre cours en Afrique centrale expliquerait, de nos jours encore, des actes de discrimination, des attitudes de mépris dont sont victimes les ressortissants d’Afrique et d’ailleurs. Le rapport rappelle qu’à l’époque de la conquête coloniale, les Belges étaient mus par un sentiment de supériorité, par l’intime conviction que, sur l’échelle des races humaines établie par l’anthropologie physique de l’époque (c’était le temps où, au nom de la science, on mesurait les crânes humains…)ils arrivaient en tête du peloton, comme les Européens en général…Une telle supériorité  leur conférait quelques devoirs à l’égard des « peuples inférieurs » (dont celui de les civiliser…)mais surtout des droits  d’occupation, d’exploitation, de commandement.  Les experts s’étant  mis d’accord sur le texte définitif soumis aux parlementaires, (seul l’historien P.E. Plasman a tenu à signer séparément sa contribution) ils assument donc tous les termes utilisés par l’historien Elikia m’Bokolo qui préfère parler de « brutalisme » et non de violence et rappelle que tout ce qui fut naguère dénoncé par Conan Doyle, Casement, Edmund Morel et bien d’autres critiques de l’Etat indépendant du Congo était non seulement véridique mais en dessous de la réalité.

Le document soumis aux parlementaires comporte cependant des lacunes : le cas du Rwanda, dont le protectorat fut accordé à la Belgique à l’issue de la guerre de 14-18  est abordé très succintement, le Burundi n’a pas fait l’objet de travaux faute d’experts, le seul expert désigné, Mgr Nahimana étant décédé entretemps, la présence et le rôle de l’église catholique auraient mérité de plus amples développements. En revanche, les parlementaires seront  invités à  découvrir des pages oubliées, à découvrir des héros méconnus : car il y eut des résistants au Congo, qui se battirent longtemps contre les envahisseurs et se heurtèrent à la force des fusils, des intellectuels tels que Paul Panda Farnana qui prit part à la première guerre mondiale dans les tranchées de l’Yser avant de réclamer l’indépendance pour son pays. Il y eut aussi des prophètes, tels  que Simon Kimbangu, qui prêchait la non violence et fut emprisonné plus longtemps que Nelson Mandela (c’est à lui que le héros  sud  africain rendit hommage en sortant de prison), des adeptes du kitawala, une «  secte » venue d’Afrique australe,  qui furent systématiquement persécutés et déportés.  On redécouvre aussi le courage des soldats de la Force publique qui infligèrent des défaites décisives aux Italiens en Abyssinie et on apprend, sans trop de surprise,  que les Congolais opposaient aux Blancs la résistance des opprimés, par la moquerie et l’humour : ils riaient des pseudonymes attribués à leurs maîtres  et lorsqu’ils chantaient « Salongo » présenté comme un hymne au travail, c’était pour  clamer leur épuisement. Les experts devancent déjà les critiques qui leur seront adressées, selon lesquelles les colonisateurs auraient été en accord avec l’idéologie sinon la morale de l’époque, celle de la suprématie de l’homme blanc  et que  critiquer aujourd’hui les colonisateurs d’hier serait faire preuve d’anachronisme : sans avoir besoin de  rappeler les polémistes britanniques ou américains, ils citent les noms d’Emile Vandervelde, de Georges Lorand, du père Vermeersch, d’OP Gilbert, auteur de l’Empire du silence, sans oublier les membres de la première  commission d’enquête dépêchée au Congo par un Léopold II désireux de faire face aux vagues de critiques..

Violence structurelle, racisme en tant que fondement de l’identité coloniale, économie d’extraction des ressources, prédation qui se poursuivit jusqu‘à la veille de l’indépendance lorsque les sociétés coloniales rapatrièrent en Belgique les avoirs détenus au Congo : la charge est lourde, sans concessions  et elle accablera de nombreux Belges qui avaient gardé la nostalgie de « leur » Congo. Elle va plus  loin encore que l’économie : les colonisateurs, par leur lecture « ethnique » des identités congolaises auraient contribué à la « racialisation » de la société, au fait que, de nos jours encore, les citoyens de ce vaste pays  se définissent ou s’excluent  en fonction de leur origine ethnique ou territoriale.  C’est ce que les auteurs du rapport auraient pu appeler l’ »effet miroir »…

Une lacune cependant : le lien n’est pas établi entre l’époque coloniale et les maux qui frappent le Congo d’aujourd’hui, dont la vénalité des élites et  la corruption qui gangrène la société à tous les niveaux tandis que les agissements de la Belgique au lendemain de l’indépendance, ses trente années de soutien au dictateur Mobutu mériteraient à eux seuls une autre commission d’enquête…

4 novembre 2021

Un mémorial virtuel pour honorer les victimes des guerres du Congo

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Quand les nouvelles générations placent leur espoir dans la justice

Ebouriffé, les yeux brillants d’intelligence, Léo Yafeti  Cheko  fourmille de projets : il se présente comme un artiste et, pour illustrer la pollution du lac Kivu, l’un des plus beaux du monde envahi par les immondices, il envisage de récolter des milliers de bouteilles en plastique et de les faire flotter au milieu des eaux, comme une île artificielle…Licencié en droit de l’Université de Bujumbura, étudiant à l’ Université catholique de Bukavu,  il se passionne aussi pour la justice et milite pour la restauration de la mémoire des conflits armés qui ont ravagé l’Est du Congo depuis plus d’un quart de siècle.

Depuis Bukavu, il travaille sur l’idée d’un « mémorial virtuel »  en hommage aux innombrables victimes de plusieurs décennies de violence : « à force de se focaliser sur les chiffres et d’additionner les millions de morts, on en oublie la dimension humaine de chacune des victimes.  C’est à Bujumbura que cette idée m’est venue et aussi à Kigali, où j’ai visité cinq fois le mémorial du génocide à Gishozi, où sont exposées des dépouilles  qui rappellent l’histoire au sens large, mais sans évoquer les destins individuels. Dès 2018,m’entretenant avec le professeur Luc Henkinbrant,  qui fut l’un des responsables du rapport Mapping produit par les Nations Unies puis « enterré » à New York, j’ai pensé à établir une sorte de cimetière virtuel, un calendrier rappelant au fil de l’année  les circonstances de la mort de chacune de nos victimes… C’est ainsi que s’est créé à travers le Congo un groupe de « volontaires pour la justice » : des jeunes se sont engagés à retrouver les traces des massacres et des exécutions. Le pays est vaste, les sources innombrables et le rapport Mapping ne donne qu‘une vue partielle, dans le temps (sur un délai de dix ans, de 1993 à 2003) et dans l’espace, de tout ce qui s’est passé. En outre le bureau des droits de l’homme de l’ONU a échoué à populariser le document…

C’est pourquoi, avec nos volontaires et avec l’organisation SOS Justice, nous nous sommes lancés dans la géolocalisation des fosses communes : dans la ville de Bukavu seulement, nous en avons dénombré 37 !

Nous exigeons que les corps soient exhumés et identifiés, à condition qu’ils soient toujours accessibles, car des immeubles ont été construits au dessus des charniers..A défaut, une plaque commémorative pourra être apposée. Les dépouilles  recueillies seront rendues aux familles.

Ce qui est essentiel pour nous, c’est de libérer la parole : il faut, via les survivants,  reconstituer l’ histoire des victimes, rappeler les faits dans le temps et dans l’espace. Savez vous qu’à Kassika,  où le Mwami et son épouse ont été éventrés, massacrés en 1998, 40% des habitants ont  fui cette localité par la suite ?   Aujourd’hui, la transformation de Bukavu en bidonville surpeuplé est la conséquence de ces violences : fuyant la terreur, les  populations ont quitté les  campagnes et la  population de la ville a explosé. N’étant plus approvisionnés par les campagnes où l’on avait cessé de cultiver,  les gens de la ville ont du acheter de la nourriture venue du Rwanda…

Quelle approche entendez vous mener ?  

Notre approche dite holistique comporte plusieurs aspects : la recherche de la vérité, via la construction d’un mémorial virtuel, l’établissement de mécanismes judiciaires par lesquels les auteurs des crimes devront répondre de leurs actes, l’adoption de réformes institutionnelles modifiant le système judiciaire et de sécurité. Dans la situation actuelle, les ONG qui se soucient des victimes ne se préoccupent pas assez des droits des coupables présumés à la défense. Pour qu’elle soit efficace et réconciliatrice, nous voulons que la justice soit de qualité et non pas un instrument de vengeance… Des « audiences foraines » (tenues en dehors des tribunaux, sur le lieu des faits) sont actuellement financées par la communauté internationale, via des ONG, mais nous estimons que les droits de la défense y sont bafoués car il n’y a pas de double juridiction, de procédure d’appel… Or si elle veut devenir  un instrument de réconciliation, une justice de qualité doit représenter toutes les parties…

L’impunité sévit-elle toujours dans l’Est du Congo ?

Elle n’a pas cessé depuis un quart de siècle. Le dernier exemple qui agite l’opinion est celui de Tommy Tambwe, nommé par le chef de l’Etat à la tête du programme  de désarmement, démobilisation, réinsertion et stabilisation, (DDRS)  qui a pour but de mettre fin à l’existence de groupes armés. Or Tommy Tambwe, -qui n’a jamais du répondre de quoi que ce soit-, a été membre de plusieurs groupes rebelles, au fil de toutes les guerres que l’Est du Congo a connues, le RCD Goma, le CNDP de Laurent Nkunda, le M23… Comment accepter que des gens qui ont été mêlés à des atrocités soient nommés à des postes clés ? Le chef de l’Etat connaissait il le passé de Tommy Tambwe, ou bien ce nom lui a –t-il été suggéré par le président Kagame ?  Malgré les promesses, la justice, la vérité à propos des atrocités qui ont été commises ne semblent  pas être la priorité de nos autorités. Faudra-t-il attendre la pression de la rue ? N’oubliez pas que la violence continue : à Beni, on déplore  plus de 6000 morts malgré l’état de siège…

Certes, il faut créer une Commission Vérité et Réconciliation, mais selon un mécanisme clair, établi par la loi, voté par le Parlement, écartant tout risque d’arbitraire et opérant tant au niveau national qu’à la base, dans les villages de tout le pays. C’est sur l’ensemble du Congo que les forces armées de tous les pays de la région ont commis des exactions et des crimes : on parle beaucoup du Rwanda, mais les militaires namibiens, Zimbabwéens,  Angolais aussi étaient présents.. Les réfugiés hutus, à Kaniola par exemple, ont aussi tué, nous avons subi les vrais Interhahamwe, auteurs du génocide, et les faux, envoyés par Kagame…Ce pays est un cimetière…

Nous voulons dresser la liste de tous les crimes impunis, de tous les crimes, y compris les crimes économiques qui ont suivi les autres. Nous exigeons un droit de « veting » , c’est-à-dire pouvoir récuser la nomination de personnalités qui ont été impliquées dans des crimes, des exactions…

Dans ce pays, il n’y a pas eu de victoire militaire nette…La  paix a été obtenue au terme de négociations successives avec les divers belligérants puis il y a eu partage du pouvoir, mais les crimes ont continué. Nous voulons mettre fin à ce cycle… Félix Tshisekedi est-il un collaborateur d’un tel système ? Je  l’ignore, c’est son problème, c’est lui qui se trouve à la tête de l’Etat…

Quant  à notre génération, elle devra d’abord réparer les dégâts puis établir de nouvelles règles pour construire ce pays…

Propos recueillis à Bukavu