30 août 2021

Un projet de loi sur la congolité fait flamber les esprits au Congo

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Ancien directeur à la Banque Mondiale, candidat (très) malheureux à l’élection présidentielle de 2018, Noël K. Tshiani, depuis son retour de Washington, essaie de se faire connaître au pays et rêve d’un destin national.  Cette fois, il y a réussi : le  député Nsingi Pululu a déposé à l’Assemblée nationale le texte d’un projet de loi dont il est l’auteur, et qui veut interdire l’accession à la magistrature suprême et à d’autres fonctions régaliennes à toute personne née d’un parent qui ne serait pas congolais.  Calquée sur la notion d’ « ivoirité »  appliquée naguère en Côte d’Ivoire pour tenter d’écarter Alassane Ouattara présenté comme d’origine burkinabe, la « congolité » échauffe désormais  les esprits. Elle est d’autant plus dangereuse que, dans ce pays continent, où se sont brassées de nombreuses populations frontalières, à cheval sur la RDC et les pays voisins, ce que l’on appelait naguère la « nationalité douteuse » a déjà été source de tensions interethniques et de violences.

Appuyé par la majorité présidentielle, le projet de loi est clairement politique : il a pour principal objectif d’écarter de la future course à la présidence l’ancien gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi, patron de la formation « Ensemble ». La popularité persistante de ce dernier  est  perçue  comme une menace par les partisans de Félix Tshisekedi et son parti l’UDPS, qui n’ont d’yeux que pour la prochaine échéance électorale de 2023 et entendent disqualifier tous les rivaux potentiels.  En 2018 déjà, M. Katumbi avait été empêché de se présenter à l’élection présidentielle, au prétexte que si sa maman était congolaise, son père  était un Juif d’origine grecque, Nessim Soriano. A l’époque, M Katumbi, appuyé par d’influents réseaux à l’étranger, avait utilisé sa « force de frappe » relationnelle et financière contre Joseph Kabila et son dauphin Shadary, mais aujourd’hui, écarté de la future course électorale, il pourrait se retourner contre ses anciens alliés de l’opposition,  Félix Tshisekedi et Jean-Pierre Bemba deux hommes qui  ont de plus en plus tendance à se rapprocher. 

Le projet de loi de Noël Tshiani vise aussi, insidieusement, le Rwanda,  car il renforce le préjugé selon lequel de nombreux citoyens congolais d’origine rwandaise ne seraient que des agents infiltrés par Kigali et répondant aux ordres de Paul Kagame. Déjà sous la présidence de Joseph Kabila, dont la nationalité était régulièrement mise en cause, circulaient des listes de haut gradés dans l’armée, de dirigeants d’entreprises publiques,  de proches du chef de l’Etat dont les ascendances présumées « rwandaises », « nilotiques » ou tout simplement « tutsi » autorisaient la mise  en cause de leur loyauté à l’Etat congolais.

Ainsi que le relève le politologue Jean-Claure Mputu, à la tête de l’ONG « le Congo  n’est pas à vendre », « ce projet de loi visant aussi  des citoyens supposés être des agents de Kigali permet de récuser les critiques visant la réconciliation avec le Rwanda mise en œuvre par le chef de l’Etat. »

Rappelons que cette réconciliation ne s’est pas limitée à une visite au mémorial du génocide mais qu’elle s’est  traduite par d’importants accords comme les autorisations de trafic accordées  à la compagnie Rwandair,  le soutien à une raffinerie établie  au Rwanda où sera traité  et commercialisé l’or du Kivu. Sans parler des opérations militaires conjointes qui ont permis à des militaires rwandais, opérant aux côtés des Congolais, de neutraliser plusieurs groupes d’opposants armés hutus menaçant le Rwanda depuis un quart de siècle. Par ailleurs, les Congolais ont été outrés par les propos du président Kagame niant la réalité de crimes commis par ses troupes dans l’Est du pays lors des deux guerres du Congo.

Si le projet de loi ne suffira probablement pas  à rassurer ceux qui s’inquiètent de l’influence rwandaise, en revanche il risque, à l’intérieur du Congo,  de provoquer des tensions  qui pourraient se retourner contre les KasaÏens eux-mêmes. Ces derniers en effet se trouvent en position dominante dans l’entourage du chef de l’Etat et  dans la magistrature tandis qu’en bas de l’échelle, ils sont de plus en plus nombreux à venir s’établir au Katanga,  à travailler dans les entreprises minières voire à en prendre le contrôle.  Nul n’a oublié qu’au début des années 90, les Kasaïens vivant dans ce qui était encore le grand Katanga furent l’objet d’une véritable épuration ethnique, 300.000 d’entre aux ayant été chassés de la province du cuivre et renvoyés en train vers leur lieu d’origine. Malgré les années, la combativité des nationalistes katangais ne s’est pas atténuée, d’autant moins que le Katanga divisé en quatre provinces a le sentiment d’avoir mis ses ressources au service du développement du pays sans avoir été payé en retour et en s’étant vu infliger la mise à l’écart de Moïse Katumbi..

Jean-Claude Mputu rappelle qu’en mars déjà l’ONU s’alarmait  d’une résurgence des discours de haine visant certaines communautés et qu’en juillet,  devant le Conseil de Sécurité, la représentante de l’ONU en RDC, Mme Bintou Keita s’était elle aussi inquiétée des propos haineux visant les Kasaïens, appartenant à l’ethnie des Luba, et plus largement les citoyens s’exprimant en swahili et les ressortissants de l’Est en général.

Relevons aussi que cette remontée de l’ethnisme accompagne  les piètres résultats du couvre feu imposé au Nord Kivu,  dénoncés par une lettre ouverte adressée au chef de l’Etat par des les élus locaux. Ils assurent que les opérations militaires ne sont jamais lancées contre les groupes armés étrangers et nationaux, et que, comme par le passé « on assiste encore à des déplacements massifs de populations, des tueries atroces, assassinats et meurtres, kidnappings, pillages et tracasseries multiples et multiformes qui sont le fait soit des forces armées de la République soit des groupes armés ».

D’ici les élections de 2023, ce constat d’échec accablant pèsera autant que les effets de  la loi sur la « congolité »…

30 août 2021

Décédé à Boma, à 92 ans, le Docteur Courtejoie a donné sa vie au Congo

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Le Docteur Jacques Courtejoie est décédé à l’âge de 92 ans, comme il avait vécu, dans la simplicité,  entouré du respect de toute la population du Bas Congo et son inhumation dans le modeste cimetière des prêtres de Kangu a été accompagnée d’hommages venus de partout. Arrivé au Congo en 1959 avec le titre d’expert de l’Organisation mondiale de la santé,  le médecin originaire de Stavelot n’a jamais voulu quitter un  pays qui était devenu sa patrie d’adoption.

Jacques Courtejoie en effet aura profondément marqué le Bas Congo,tout comme  la pratique de la médecine.  Au lendemain de l’indépendance, en 1961, tournant le dos à une vie d’expert international, il s’installe à Kangu et devient médecin chef de l’hôpital local qui est alors l’un des plus modernes du pays.  En 1964, ayant soigné des membres de la famille Kasa-Vubu,  il rencontre celui qui fut le premier président du Congo et ce dernier  le prie instamment  de ne pas quitter un milieu où il y a tant à faire.  Soutenu par la coopération belge, recevant de nombreuses visites, Jacques Courtejoie voit s’étendre sa notoriété, mais surtout son charisme auprès des populations congolaises. Attentif aux plus humbles, ne délaissant jamais personne, il acquiert très vite la réputation de faire des miracles, ce qu’il démentait  avec fermeté. Car son secret était bien plus simple que la magie qu’on lui prêtait :  elle résidait dans des pratiques peu coûteuses comme le souci de l‘hygiène, de la prévention. Pour lui,  la santé était l’affaire de tous et non des seuls spécialistes. Expert en vulgarisation il s’installa  à Nsioni, toujours dans le Bas Congo, et la réputation du « camp Courtejoie » s’étendit bien au-delà de la province.  Non content de soigner,  il attachait beaucoup d’importance à la médecine de base, aux pratiques communautaires.  Il fut l’auteur de très nombreuses publications ( 1, 7 millions d’exemplaires !) peu coûteuses et rédigées avec clarté et simplicité, des publications qui allaient vulgariser la notion de soins de santé primaires et sensibiliser chacun sur ses propres responsabilités. Les livres et les manuels de Jacques Courtejoie, destinés au grand public mais aussi au personnel médical sont distribués à travers tout le Congo et aussi dans les pays voisins et la réputation de son Centre pour la promotion de la santé, qui propose des outils simples, adaptés au contexte culturel local, s’est étendue à tout le pays.  Scientifique, médecin des pauvres, vulgarisateur de talent,  Jacques Courtejoie laisse surtout le souvenir d’un homme qui a donné sa vie au Congo, le pays qu’il aimait.

30 août 2021

A Court Saint Etienne l’eau a détruit les rêves d’urbanisation

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Avec ses friches industrielles progressivement transformées en logements sociaux ou appartements de luxe, son bassin d’orage prudemment installé près de la Dyle, ses champs et ses bois encore intacts de l’autre côté de la nationale, Court Saint Etienne se croyait à l’abri, prête à accueillir, dans les années à venir plus de 100.000 habitants, qui s’ajouteront aux 400.000 « semi- ruraux » et « semi-urbains » d’aujourd‘hui. Et bien non :  en quelques heures, le bourgmestre Goblet d’Aviela, qui croyait maîtriser les trois cours d’eau traversant sa commune, a vu s’effondrer son rêve de croissance tranquille. Certes, la Dyle qui a inondé Wavre n’a pas quitté son lit et le complexe de logements Court Village a été épargné, la Thyle s’est jetée dans le bassin d’orage et les égouts  ont tenu malgré tout, mais la plus petite des trois rivières, l’Orne, ce modeste affluent dont nul ne se méfiait,  s’est brusquement transformée en flots furieux. C’est  dans la propriété privée du « maïeur » que les deux  rivières qui alimentent la Dyle ont réuni leurs courants déchaînés pour se ruer dans la rue principale, envahir la place des Déportés,  inonder les commerces de la rue principale et l’école primaire et s’engouffrer  dans les garages en sous sol  qui avaient été si prudemment creusés sous les logements sociaux. Les « néo ruraux », hier si heureux de s’installer dans une petite ville calme, proche d’une gare  et séparée de Louvain la Neuve par quelques coups de pédale sur le Ravel  torchonnent, épongent et partagent de multiples questions.

Huit jours après le déchaînement des eaux,  le centre ville  ressemble encore à un chantier : comme partout, les garages, les caves ont dégorgé des réfrigérateurs, des cuisinières, des meubles de rangement éventrés, d’invraisemblables amas de planches,  de matelas dont l’humidité s’envole au soleil.  « Plus de mille maisons ont été touchées », assure le bourgmestre, « 2500 habitants peuvent être considérés comme sinistrés, 500 d’entre eux  ont du quitter leur logement. Ceux qui  n’ont pas été accueillis en famille ou chez des amis se sont vus proposer des solutions alternatives, la région  ne manquant pas de lieux d’hébergements. » Ici aussi,  salopettes et  bottes en caoutchouc demeurent de rigueur,  tous les habitants jouent de la raclette et de la serpillière et peuvent compter sur une solidarité sans frontières. Venue de Wezembeek, une dame dont la voiture déborde de seaux, de brosses et de torchons,  s’arrête pour demander  où elle peut proposer ses services ;  un Africain jovial venu de Louvain la Neuve, propose ses bras,  des pompiers de Lasne, de Rixensart dégagent les rues et nettoient à grandes eaux.  Dans la papeterie Copy Center, où Amélie a repris le commerce de son père, les clients sont revenus pour aider la jeune femme. Chemises trempées, dossiers inutilisables,  cahiers d’écoliers, tout le stock est à jeter et Mélanie attend avec impatience la visite de l’assureur : «durant toute la durée du Covid, nous avons du fermer boutique, et à  peine avions nous ouvert que tout notre stock a été détruit.  ». Son père, qui n’a jamais vu une pluie pareille  assure que les clients reviendront « tu es plus sympathique qu’ Amazon et les gens en ont assez de tout acheter en ligne… »Le congé du 21 juillet a été consacré à jeter à la rue des meubles,  des albums de famille, des souvenirs de voyage aux couleurs pâlies. On  n’a pas eu le temps de s’ennuyer : sur la place, le bourgmestre avait  fait installer un food truck qui distribuait des vivres et des boissons.   Si les gens modestes comptent d’abord sur leurs proches, dans les clos fermés qui abritent de belles demeures patriciennes, l’urgence se gère autrement.  A l’arrière du moulin, au bord d’une piscine qui a tourné au vert, des jeunes gens en chemise rouge vif et pantalon noir se restaurent en vitesse, la société Damage Command a été convoquée par les assureurs et le label XL Group s’étale sur les camionnettes qui se remplissent méthodiquement. Rien n’est laissé au hasard,  karcher pour le nettoyage, aspirateur d’eau, matériel de désinfection, déshumidification : le sous sol, sans aucun doute, sera remis en état  et même la cave à vins à vins devrait être sauvée.  La  propriétaire des lieux se lamente tout de même : elle avait déposé ses objets précieux à la banque  mais son coffre étant situé près du sol,  il a été scellé par les eaux déferlantes.

Le conseiller  communal écolo Michel Tricot et son collègue Xavier se posent quelques instants dans la salle voûtée de la gare, transformée en coopérative. Au delà du désastre, ces militants de la première heure  s’interrogent sur les perspectives de développement de la commune : «puisque la population va augmenter, que les prix des terrains ne cessent de croître, les projets immobiliers se multiplient, le dernier en date étant le Val de Croix, dans un pré en pente dominant le cours de l’Orne. Le terrain ayant été décrété zone constructible, la société Bouygues envisage d’y construire  173 logements, avec une moyenne de 1,6 voitures par logement. Il est évident qu’en contrebas,  la haie  qui arrête les eaux sera rasée, que les emplacements de parking seront recouverts d’enrobé drainant, lequel, comme son nom l’indique, a pour caractéristique de drainer l’eau et de la faire rouler ailleurs… »

Si les promoteurs se bousculent ce n’est pas seulement à cause du succès que rencontre  la jolie commune, c’est aussi parce qu’une date butoir se profile : en 2050, à l’instar de ce qui  se passe déjà en Flandre, il sera interdit de construire dans les zones agricoles et dans cette perspective  les zones décrétées « urbanisables » se réduisent chaque année. Autrement dit, il faut construire de toute urgence, pour devancer la future  pénurie…Les promoteurs ont compris le message, les investisseurs aussi : pour le mandataire écolo, « il est évident que toutes les grandes familles de la région, si elles possèdent encore des terres,  s’empressent d’en acquérir davantage ou financent des projets immobiliers, investissements dont bénéficieront les générations suivantes… »Alors que le bourgmestre libéral souhaite rendre un nouveau visage à Court Saint Etienne frappé par la fermeture des usines Henricot en 1984, les Ecolos se méfient :  même les friches industrielles, au lieu d’être rénovées, doivent être restituées à la nature. Elle fera le travail,  les graviers laisseront passer l’eau, les herbes repousseront…

30 août 2021

Les archives inondées de Thierry Michel ou 35 années d’histoire du Congo à la rue

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Angleur,

Derrière la rue de Renory, la Meuse semble calmée,  même si, depuis les ponts et les tunnels les aspirateurs crachent encore des jets d’eau boueuse. Dans ce modeste quartier d’Angleur, les camions de Bruxelles Propreté  ou les pompiers d’Anvers passent et repassent sans états d’âme. Les bennes aspirent pèle mêle  divans, matelas, frigos, appareils électro ménagers,  chacun joue de la raclette et de la serpillière. Des vies entières s’étalent au fil des trottoirs,  des vestibules laissent deviner  des murs mouillés jusqu’à hauteur d’homme, des escaliers aux moquettes spongieuses.   Confronté à ce malheur qui s’est invité sur le pas de sa porte, Thierry, les yeux secs, a filmé… le souvenir de ses anciens films. Dont les  masters de ses œuvres de jeunesse tournées entre Liège et Charleroi,  lorsque, barbu et chevelu, il  faisait encore partie d’une coopérative, « le film maigre », ainsi nommée en souvenir de Paul Meyer (auteur de « déjà s’envole la fleur maigre »).

Les souvenirs récents  bousculent le reflux de l’histoire des luttes sociales du passé, gardée quelque part dans la cave au cas où les petits enfants souhaiteraient en savoir plus. C’est jeudi dernier que tout s’est joué :  alors que la pluie tombait sans discontinuer, Christine, la femme de Thierry, qui travaillait  au premier étage, découvrit soudain que l’eau de la Meuse avait déjà  envahi le rez de chaussée et la cave de la maison qui abrite les Films de la Passerelle.  De justesse, elle eut le temps de prendre sa voiture, et… de mettre  deux dizaines d’heures,  en passant par  Bastogne et Beaufays- pour rejoindre son domicile, de l’autre côté du pont de Fragnée, à deux kilomètres de Renory. Sans cela,  dit-elle, «  j’aurais rejoint ces disparus que la police locale recherche toujours, apposant un ruban bleu sur les portes »

Thierry, pour sa part, étouffe un reproche discret : «  en partant, j’aurais tout de même emporté quelques bobines »…Mais il est trop tard : « Pays noir, pays rouge », Chronique d’une saison d’acier », « Hiver 60 », toute la mémoire des luttes ayant marqué le déclin de la sidérurgie est partie au fil de l’eau…Du fatras boueux  émerge cependant une petite statuette. Son socle terni laisse apparaître la mention de l’un des premiers prix reçu par le cinéaste, saluant son documentaire « les gosses de Rio ».

S’il regrette ses bobines, ses masters, ses dossiers de documentation, les classeurs bleus qui s’empilent sur le trottoir, les carnets de note  imprégnés de boue, Thierry Michel ne se résout pas à laisser partir les affiches de ses films, ces images qui expriment l’essentiel. En attendant le camion poubelle, il ne se lasse pas d’égrener ses souvenirs personnels. Pour les avoir souvent partagés, nous l’y aidons,  en lui rappelant ses premiers pas au Zaïre, au moment de la Conférence nationale souveraine, en 1991, lorsqu’il filma Mgr Monsengwo –inhumé cette semaine- qui dirigeait alors les travaux.  Nous nous souvenons aussi du « Cycle du Serpent », cette  dénonciation du système Mobutu ou bien « les derniers colons », un film qui mériterait d’être revu  à l’aune de la commission décolonisation. Mais surtout, au vu des boîtes éventrées et trempées remontées de la cave, nous nous rappelons qu‘une bonne partie de la mémoire du Congo gît ici.

En effet, au lendemain de la chute du dictateur,  Thierry Michel, préparant « Mobutu roi du Zaïre » avait passé des semaines à compulser les archives de la RTNC (Radiotélévision nationale du Congo ). Les locaux où elles étaient   entreposées  étaient tellement insalubres que le réalisateur s’était muni qu’un masque de plongée pour pouvoir y travailler sans suffoquer ! Il en ramena 135 heures d’images,  dont 135 furent archivées et dont 35 heures forment une sorte de « best of » de trois décennies de mobutisme. Le cinéaste espère que des copies de  ce document historique seront retrouvées, en Belgique ou en RDC…

D’autres affiches et flyers détrempés raniment  des  souvenirs ultérieurs, Congo River, ou la descente du fleuve avec détour en territoire rebelle, Katanga Business, avec  Moïse Katumbi en vedette, l’affaire Chebeya, dont nous extrayons le dossier de presse  juste avant son inhumation définitive dans une benne . L’ « homme qui répare les femmes » clôt la série, heureusement sauvé de l’oubli par les innombrables copies qui sillonnent le monde  et préfigurant  le film que Thierry Michel assure être son dernier « l’Empire du silence », relayant le combat contre l’impunité lancé par le Prix Nobel de la Paix.   Même si le matériau de base a disparu, d’autres œuvres, plus récentes poursuivent heureusement leur carrière, des films tournés à Cheratte, dans les alentours de Liège, « les enfants du hasard » (du nom du charbonnage voisin…) et « l’école impossible », des  documentaires chaleureux qui renouent avec la veine sociale des débuts.  

Il suffit de s’attarder dans la rue de Renory pour obtenir la confirmation de cet  « optimisme de la volonté » qui caractérise Thierry Michel : alors que le cinéaste et son épouse sont, comme leurs voisins, privés d’eau et d’électricité depuis trois jours, ils reçoivent eux aussi des cartons d’eau, des biscuits et des gaufres ;  ils  voient  des inconnus, parfois venus de l’autre bout du pays, s’emparer de leur trottoir pour le brosser avec énergie…Surpris par cette solidarité qui jaillit de partout, montrant les images de  ses « équipes » improvisées, Thierry Michel, comme de coutume, dissimule ses émotions derrière appareil photo et camera. Certes, tout est détruit et le temps des paperasses s’annonce impitoyable, mais  on se surprend à espérer qu’il y aie un après..

30 août 2021

Le Congo renoue avec le Fonds monétaire international

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Alors qu’en 2015 la RDC avait rompu ses accords avec le Fonds monétaire international,  Kinshasa est à  nouveau « entré en programme » avec les institutions de Bretton Woods, le FMI et la Banque Mondiale, dont le premier décaissement s’élèvera à 1,5  milliard de dollars. Ce montant devrait permettre entre autres de renforcer les réserves de la Banque centrale du Congo, de soutenir la balance  commerciale et de stopper la dévaluation constante du franc congolais.

La rupture entre la RDC et ses partenaires internationaux avait  été provoquée par des différends croissants entre ces derniers et le pouvoir de Joseph Kabila.  A l’époque, Albert Yuma, patron de la  Gecamines, à la tête de la FEC  (Fédération des entreprises du Congo) se montrait très critique à l’égard des institutions internationales et des Occidentaux qui, au sortir des deux guerres du Congo, avaient poussé le pays à libéraliser le secteur minier. Albert Yuma assurait en 2021 que,  que depuis 2006, la RDC avait perdu l’équivalent de 6, 5 milliards de dollars, produisant et exportant 40 millions de tonnes de cuivre, 4,5 tonnes de cobalt et 4,3 millions de tonnes de zinc. 

De leur côté, les Occidentaux s’étaient inquiétés de l’opacité des contrats passés avec la Chine qui avait littéralement mis la main sur le cobalt dont le Congo est l’un des premiers producteurs mondiaux,  tandis que se multipliaient les rapports révélant la corruption des dirigeants.  La dernière révélation, publiée par l’agence Bloomberg,  émane des procureurs britanniques qui ont déclaré aux autorités suisses  qu’ils détenaient la preuve de l’existence d’un réseau présumé de blanchiment d’argent. Sur  une période de cinq ans il  aurait  permis le détournement, sous forme de pots de vin, de 379 millions de dollars, une somme qui dépasse largement les dépenses du Congo dans le domaine des soins de santé.  Le Serious Fraud Office  britannique  a  déclaré aux autorités suisses que des individus et entités  au Congo, à Gibraltar, au Royaume uni et en Suisse  auraient été » impliqués  dans un réseau de blanchiment d’argent entre 2006 et 2001. L’agence Bloomberg  précise qu’à l’origine des pots de vin se trouverait un certain « C »  qui pourrait être Dan Gertler,  le milliardaire israélien actif au Congo et placé sous sanctions par les Etats Unis.  

Les autorités actuelles espèrent que, ayant renoué avec les institutions de Bretton Woods, elles  seront soutenues dans la lutte contre la corruption que mène actuellement l’IGF, l’inspection générale des finances, de plus en plus redoutée et qu’elles pourront réviser les contrats passés avec les Chinois. « Nous avons besoin de transparence » insiste André Wameso, le conseiller économique du président  «  il ne s’agît pas de se fâcher avec les Chinois, mais de voir clair dans tous les contrats miniers et, s’il le faut, de les renégocier… » Avec l’aide des institutions internationales…

30 août 2021

L’ancien Premier Ministre Matata Mponyo frappé par la “judiciarisation”

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Etienne Tshisekedi, père de l’actuel président congolais était le premier docteur en droit de l’histoire du Congo  et lorsqu’il fut nommé Ministre de la Justice, sa province d’origine le Kasaï devint une pépinière de juristes, qui alimentèrent le barreau, la magistrature, les rangs des défenseurs des droits de l’homme. Rien d’étonnant dès lors à ce que Félix Tshisekedi  mette aujourd’hui en œuvre une nouvelle forme de combat politique : la judiciarisation. Une méthode simple, qui consiste, par voie judiciaire,  à écarter du jeu de  potentiels rivaux ou des adversaires déclarés en invoquant des pratiques de corruption, dont l’origine remonte à la  Table ronde du printemps 1960…

L’ancien Premier Ministre de Joseph Kabila, Matata Ponyo Mapon, dont l’immunité parlementaire avait été levée,   vient ainsi d’être mis en résidence surveillée  après avoir été confronté aux inspecteurs de la police judiciaire tandis que son ancien directeur de cabinet était acheminé à la prison de Makala.  Le sénateur déchu avait déjà été cité dans l’accablante affaire de Bukanga Lonzo, ce méga projet agricole  dans le Bandundu, qui coûta  300 millions de dollars à l’Etat congolais, partenaire d’une société sud africaine Africom.  Dans le cas présent, l’ex Premier Ministre est poursuivi  dans l’affaire dite de la zaïrianisation. Au début des années 70 en effet, le président Mobutu avait zaïrianisé des biens et des sociétés appartenant à des étrangers et cette  nationalisation, qui avait bénéficié à l’entourage du chef de l’Etat et à son parti avait lésé de nombreux Belges. Durant quatre décennies, le Zaïre fut confronté à cette créance et lorsque  le président Joseph Kabila plaida pour que soit allégée ou supprimée la dette dont le remboursement plombait les finances congolaises,  le FMI comme la Banque Mondiale ne se contentèrent pas de critiquer les crédits chinois, ils posèrent comme préalable le remboursement des créanciers des années 70 et la direction de la dette publique se chargea des négociations.  Même avec une décote, les 300 créanciers furent finalement dédommagés et la RDC  bénéficiant d’une annulation de sa dette, se retrouva  à nouveau éligible aux programmes de soutien du FMI et de la Banque Mondiale.  M. Matata Mponyo  alors ministre des Finances de Joseph Kabila, est aujourd’hui accusé d’avoir remboursé des créanciers fictifs. Il nous a déclaré que les ambassadeurs occidentaux de l’époque pourraient témoigner du fait que ces créanciers, parmi lesquels de nombreux Belges, étaient bien réels et qu’ils furent dédommagés, le travail préparatoire ayant été mené par la Direction de gestion de la dette publique (DGDP).

Si cette accusation  fait long feu, d’autres charges, en plus de Bukanga Lonzo,  seront sans doute brandies contre l’ancien premier ministre et surtout contre son épouse. En effet, alors que M. Matata entretenait une réputation de rigueur et d’efficacité (arrivé au bureau dès l’aube il associait rigueur et ponctualité…) il laissait son épouse mener les affaires privées.  Au-delà des affaires financières, aussi lourdes soient elles, le grief principal est que M. Matata, un ancien pilier du système Kabila, a gardé une certaine popularité dans sa province du Maniema  où il a construit avec l’argent de l’Etat une université et de nombreuses écoles. Son sort rappelle celui de Vital Kamerhe,  ancien directeur de cabinet de Tshisekedi : accusé de détournement de fonds dans le cadre du programme dit des 100 jours et  jeté en prison toutes ses demandes  d’élargissement pour raisons de santé sont systématiquement rejetées malgré la popularité qu’il garde au Kivu.  De la même manière, le gouverneur de la province du Lualaba Richard Mueij, qui construisit de nombreux bâtiments publics à Kolwezi et tenta de réguler l’exploitation minière, se trouve aujourd’hui sur la touche  à Kinshasa.

Quant à Moïse Katumbi, l’ancien gouverneur du Katanga,  il est directement visé par une proposition de loi déposée par Noël Tshiani, un banquier d’origine kasaïenne, qui voudrait réserver la joute électorale aux candidats de père et de mère congolais.  Cette exigence de « congolité » (qui rappelle l’ « ivoirité » qui fit couler le sang en Côte d’Ivoire) pourrait s’avérer dangereuse dans l’immense Congo où l’invocation de la « nationalité douteuse » est déjà une arme politique bien affûtée.  Elle pourrait même se retourner, tout comme la judiciarisation, contre l’actuel président qui a passé trente années en Belgique, « sa seconde patrie ». Certes, Félix Tshisekedi n’a pas le  passeport belge, mais  de très nombreux membres de son cabinet sont issus de l’ancienne métropole. Faute de résultats tangibles, qu’il s’agisse de l’économie,  de l’Est où l’état de siège est toujours en vigueur ou de la gestion du Covid, les armes que le pouvoir, deux ans avant les élections, fourbit pour disqualifier ses rivaux potentiels, sont à double tranchant.  

30 août 2021

Pourquoi les faiseurs de paix ont échoué au Congo

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Severine Auteserre n’est pas seulement professeur de sciences politiques à Columbia : depuis la fin de ses études, cette chercheuse d’origine française  fréquente le monde des ONG internationales, elle a multiplié les missions de terrain qui l’ont menée en Colombie, en Somalie, dans les territoires palestiniens, au République démocratique du Congo et elle a aussi suivi d’innombrables conférences de paix organisées par les Nations unies. Autrement dit, du bas en haut de l’échelle, elle a fréquenté les «faiseurs de paix » et souvent  participé à leurs interventions. Mais son constat est sans appel : ca ne marche pas. Dans la plupart des cas, la paix, conçue dans les hautes sphères et imposée à grands frais finit par échouer, malgré des  réussites comme le Cambodge, le Liberia, Timor Est ou la Sierra Leone. Ayant été confrontée, depuis un quart de siècle aux interminables guerres du Congo,  la scientifique, dont  le père fut journaliste, a tenté d’analyser les raisons de l’échec des « faiseurs de paix ». Ces  « Peacelanders », rouages de ce qu’elle appelle « Peace Inc »  font tourner une industrie globale qui occupe plus de 100.000 Casques bleus, des milliers de diplomates, de médiateurs et autres envoyés spéciaux, avec un budget évalué à 22 milliards de dollars par an. Cette manne   fait tourner les centres de conférence, les hôtels internationaux, les compagnies aériennes mais quelques gouttelettes seulement retombent sur les populations concernées qui dénoncent volontiers l’arrogance, la condescendance de ceux qui leur veulent du bien sans prendre la peine  de les écouter. L’auteur est d’autant plus féroce qu’elle a parcouru dans tous les sens la « multinationale de la paix » : elle a constaté que les « faiseurs de paix », bien souvent, ignorent la langue du pays et vivent en vase clos, coupés des populations par de strictes règles de sécurité et un niveau de vie incomparablement supérieur, que la fréquentation trop assidue des « locaux » est mal vue («you are going native… »), que les missions qui s’enchaînent aux quatre coins de la planète dépassent rarement les deux ou trois ans et que, par conséquent, les propositions de paix ont tendance à se ressembler, à être des « copier coller ».  « C’est une histoire entre élites » assène l’auteur, « où les intervenants extérieurs croient que la solution, c’est mettre ensemble des politiciens locaux, quelques chefs de guerre, les doter de « per diems » et de billets d’avion et les persuader d’organiser des élections financées de l’extérieur, dont le vainqueur présumé, adoubé par la reconnaissance internationale, aura tous les attributs de la légitimité. » Coûteuses et venues d’en haut, ces solutions amènent elles la paix, le développement ? Severine Auteserre, se souvenant du Burundi ou  des accords de  paix conclus en RDC n’y croit pas et elle souligne le fait que les enjeux purement locaux sont souvent ignorés ou sous estimés : « au Sud Kivu, où s’affrontent les Tutsis congolais banyamulenge et des  groupes de Mai Mai congolais, il est trop facile de ne voir que les répercussions des guerres menées au Congo par le Rwanda. On oublie la rivalité entre éleveurs et agriculteurs, la compétition pour les terres cultivables et leur appropriation par les élites,  les effets de la surpopulation et la destruction de l’environnement… » Parfois cependant, des ONG comme Life and Peace Institute tentent des démarches fondées sur le dialogue communautaire, privilégient les longs échanges à la base, mais leurs efforts manquent de reconnaissance internationale et donc de financements…

L’auteur, formée à l’école américaine de l’optimisme de la volonté, s’interdit le pessimisme de la raison et s’attache, de manière captivante, à présenter un « contre exemple » : elle explique  que l’île d’Idjui, au milieu du lac Kivu, entre le Rwanda et la RDC,  a réussi à rester à l’écart des innombrables guerres, internationales et locales qui ont ensanglanté la région depuis un quart de siècle. Idjui cependant est pauvre, surpeuplée, les Pygmées y sont victimes de discriminations… Cependant dans cette région envahie par la violence, les habitants  ont toujours réussi à dissuader des chefs de guerre de débarquer chez eux : peut-être leur réputation de sorciers les a-t-elle précédés ? Plus sûrement,  ses habitants ont réussi à maintenir une réelle culture de la non violence, fondés sur les associations locales et les liens communautaires…

 Autrement dit, à Idjui et ailleurs, la paix est possible, mais elle doit se construire à la base, et prendre en compte les enjeux locaux, aussi modestes soient ils. Ce qui demande du temps et de la patience, denrées rares au sein de Peace Inc, la multinationale de la paix…

Severine Auteserre, the Frontlines of Peace, Oxford University Press                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   

30 août 2021

Le cardinal Monsengwo était à la fois prince de l’église et porteur des aspirations démocratiques des Congolais

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De sa voix nasillarde mais ferme, sur un ton toujours mesuré mais précis,  le cardinal Laurent Monsengwo Pasinyia, qui vient de s’éteindre à l’âge de 81 ans, aura côtoyé et interpellé tous les dirigeants de la République démocratique du Congo.  Digne successeur de son mentor, le cardinal Joseph-Albert Malula, -le prélat qui avait marqué les premières années de l’indépendance-, Laurent Monsengwo qui fut deux fois président de la conférence épiscopale, était à la fois un grand notable et un  redoutable interprète des aspirations populaires. Né au  Bandundu, il était issu, par sa mère, d’une famille princière  et  c’est au Vatican qu’il mena une partie de ses études,  devenant l’un des premiers africains à s’être spécialisé dans l’exégèse des textes bibliques. Ordonné prêtre en 1963,  il maîtrisait  une douzaine de langues, dont toutes celles de la Bible, parmi lesquelles le grec, l’araméen, l’hébreu. Il jouait et composait de l’orgue et  demeura  l’une des figures familières du Vatican, choisi par le pape François pour l’épauler dans sa réforme de la Curie romaine et la révision de la Constitution apostolique. Tout en côtoyant à Rome   les plus grands dignitaires, il demeurait attentif  à l’évolution de l’église congolaise, veillant à ce qu’elle s’adapte à la culture et aux besoins de la population. C’est grâce à lui qu’au Congo  les fidèles ont été autorisés à chanter et, sinon à danser, du moins à avancer et à bouger en cadence…

C’est au début des années 90 que le prélat qui est encore l’évêque auxiliaire de Kisangani  commence à marquer l’histoire de son pays. A cette époque, la guerre froide étant terminée, le président Mobutu entre en disgrâce tandis que la population rejette le parti unique et la corruption du régime ; elle aspire à la démocratisation et souhaite faire le bilan de trois  décennies d’indépendance. Laurent  Monsengwo, à  la fois ferme et mesuré, est désigné pour présider les travaux de la Conférence nationale souveraine (CNS). Cette sorte d’état des lieux auquel participent  les forces vives de la nation est censé  mener à la démocratie, incarnée à l’époque par Etienne Tshisekedi et son parti l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social), le principal parti de l’opposition.  Avec courage,  le prélat, qui n’a rien d‘un révolutionnaire ni d’un partisan de la théologie de la libération et qui serait plutôt proche d’un parti « libéral » , l’UDI  (Union des démocrates indépendants),  soutient l’appel des laïcs chrétiens. Le 16 février 1992, les catholiques sont des dizaines de milliers à marcher dans Kinshasa pour réclamer la réouverture de la CNS. Nul  n’a oublié le bain de sang qui  suivit, lorsque les militaires ouvrirent le feu sur la foule, faisant des dizaines de morts et de blessés.  La conférence se terminera sans réellement conclure, Mgr Monsengwo n’ayant  jamais fait publier les deux rapports  les plus explosifs consacrés aux assassinats politiques commis depuis 1960 et aux détournements de fonds. Mais  l’exercice annonce la fin du régime de Mobutu, qui sera chassé du pouvoir en mai 1997  non par un soulèvement  populaire mais par un mouvement armé dont le porte parole est Laurent Désiré Kabila.  Là encore, Monsengwo représente un acteur de premier plan : présidant le Haut Conseil de la République, sorte de parlement de transition,  c’est en vain qu’il propose  une troisième voie, incarnée par le président du Sénat Léon Kengo wa Dondo ou que, face aux révolutionnaires soutenus par le Rwanda, son propre nom est cité par les Français…

Confronté au « tombeur » de Mobutu, Laurent Désiré Kabila, l’évèque de Kisangani garde une distance critique. Lorsqu’en 2001  Joseph Kabila qui s’affiche comme protestant succède à son père assassiné,  le prélat se partage entre Rome et Kisangani ; il  joue un rôle croissant au sein de l’Eglise catholique, s’emploie à réformer la Curie et devient cardinal en 2010, mais demeure à la fois en contact avec le pouvoir et avec les aspirations de la population. Alors qu’en 2015, Joseph Kabila souhaite différer les élections,  semble rêver d‘un troisième mandat et tente de séduire les évêques de l’Est  du pays, l’archevèque de Kinshasa réunit autour de lui des intellectuels chrétiens comme l’historien Isidore Ndaywel. Un « comité laïc de coordination » voit le jour et, comme vingt ans plus tôt, les croyants se retrouvent dans la rue, défiant les gaz lacrymogènes et les tirs à balles réelles.  La parole du prélat est d’autant plus percutante que les mots sont comptés : « que les médiocres dégagent ». Laurent Monsengwo, doté d’un garde du corps,  redevient l’un des symboles de la résistance et l’Eglise catholique est fermement soutenue par les Occidentaux qui refusent l’idée que Joseph Kabila, l’ami des Chinois, puisse postuler pour un troisième mandat non constitutionnel. Habile stratège, Kabila  envoie des émissaires au Vatican, reconnaît les  propriétés de l’Eglise au Congo, et finalement  l’accord de la Saint Sylvestre est signé le 31décembre 2016, prévoyant une transition d’un an, au terme de laquelle le président sortant ne se représentera pas. Au cours de ces interminables négociations, la Conférence épiscopale demeure au centre du jeu et en novembre 2018,  Mgr Ambongo, originaire  de l’Equateur,  est nommé à la tête de l’archidiocèse de Kinshasa. Le cardinal Monsengwo s’éloigne du pouvoir, compose de l’orgue dans sa chambre et sa disparition suscite des éloges unanimes…

30 août 2021

Pepinster compte ses morts, ses disparus, défie les voleurs et ne compte que sur la solidarité

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A Pepinster, l’étreinte de la Vesdre et de la Hogne s’est transformée en étau.  Du côté droit de la ville, longeant la Hogne,  des arbres à la dérive font trembler le pont ; jusqu’au premier étage les maisons de brique ont été léchées par le flot brun, les portes des rez de chaussée sont verrouillées par le bois gonflé d’eau. Accompagnés par les sanglots d’une dame qui venait de rénover l’appartement de sa fille,  les voisins font sauter les vitres et pénètrent dans un logis dans lequel flottent fauteuils et divans, où les meubles salis semblent avoir été bousculés par une main géante tandis que le papier peint flotte dans le couloir comme une tenture détrempée. Dans ce quartier modeste, les parents avaient aidé leurs enfants à s’installer, de nouveaux commerces avaient fait leur apparition, le jeune vétérinaire avait modernisé la salle de consultations de son père et si toutes ses installations sont détruites il se réjouit d’avoir pu sauver ses « hospitalisés » c’est-à-dire les chiens et chats qui lui avaient été confiés.  Aux étages situés au dessus d’un magasin d’alimentation, des gens âgés attendent encore qu’on vienne les chercher et ils adressent de grands gestes à l’hélicoptère qui survole la ville et hélitreuille ceux qui n’ont plus d’escalier à descendre. Dans cette rue où tout le monde se connaît,  des habitants,  les larmes aux yeux, désignent un grand trou dans l’alignement des maisons « mon voisin était juché sur son toit, mais la maison s’est écroulée sous lui et il a disparu dans les flots », explique une femme éplorée. Rongées par les flots furieux  qui charriaient des arbres à la dérive, une dizaine de maisons ont été effacées,  seuls se dressent quelques pans de murs ou  des annexes arrachées au corps de logis oscillent dans le vide.  De l’eau jusqu’à la taille, deux hommes marchent au milieu de la rue tandis qu’on leur crie d’être prudents, car la police a enlevé les taques d’égout afin de permettre l’écoulement de l’eau.   Venus d’Avallon, une cité sociale installée de l’autre côté de la rivière, ils voudraient savoir si, ici, il y aurait  du réseau téléphonique ou de l’eau potable, mais la réponse est négative. Les gens vident leur cave, balaient des montagnes de boue souvent empestée par le mazout qui s’échappe des  bidons éventrés,  maudissent les voleurs qui se sont glissés dans les maisons dévastées. Mais dès que s’interrompt  la noria des brouettes, la colère éclate : « c’est mercredi, sur le coup de 17 heures, que tout s’est joué. Alors que les caves et les garages étaient déjà inondés,  tout à coup, en quelques minutes, l’eau est montée d’un  coup, gagnant un mètre cinquante en direction des étages. Plus tard, nous avons appris qu’au barrage de la Gileppe, sur le point de déborder, on avait décidé d’ouvrir les vannes… Mais nous,  on ne savait rien… »

Pas prévenus, pas aidés, ou pas encore, les gens de Pepinster ont retroussé manches et pantalons, ils se battent contre l’eau souillée qui se glisse partout et qui éparpille des fragments de leur vie sur l’asphalte déchiré. Secourus par des fermiers à bord de leurs immenses tracteurs,  ramenés au sol par des bennes, ils ne se plaignent même pas  de la quasi absence des pouvoirs  publics, à l’exception des pompiers locaux et des fournisseurs de groupes électrogènes qui déposent partout  de gros blocs de secours.  A la sortie de la ville gît un canot de sauvetage rouge, l’hélice arrachée. Il affiche encore ses origines « Zuid Oost  Gent » et chacun raconte comment, secoué par le flot furieux, il se renversa en jetant à l’eau ses occupants. Trois civils disparurent dans les tourbillons  mais les pompiers au casque jaune dérivèrent dans le courant et réussirent çà s’accrocher à  des arbres en divagation.
De l’autre côté du pont détruit,  au cœur de la ville que l’on rejoint soit après de longs détours, soit en se colletant au flot brun et rapide, la désolation est identique :  garages éventrés, voitures qui se chevauchent après avoir dérivé dans l’eau, fragments de mobilier, de vaisselle qui s’empilent dans les caniveaux gargouillants. Ici, c’est la Vesdre qui est sortie de son lit sans réussir à effacer, dans les prés qui s’étalent à la sortie de la ville, les larges et circulaires empreintes des camps scouts où l’herbe est demeurée tassée.

Cependant, au milieu de l’accablement général, on décèle comme un sursaut : ici, le patron d’un bistrot extrait de la boue des bouteilles de bière locale et, tant qu’à faire, les propose aux passants. Là, de  jeunes volontaires soutiennent Camille, un septuagénaire en surpoids qui, de l’eau jusqu’aux épaules,  traverse la route transformée en rivière  et marque une pause devant un drapeau trempé célébrant les Diables rouges. Assurant qu’il a échappé à la mort, il refuse de se plaindre, remercie ses accompagnateurs bénévoles et assure que ce qu’il faut retenir, c’est la solidarité.  Peut-être a-t-il raison : à quelques mètres de là, Mike et Iege, deux amis venus de Diksmuide, insistent pour offrir aux passants des hamburgers et des bouteilles d’eau. Que font-ils ici ? Ils assurent  que la veille, ayant vu les images de Pepinster à la télévision, ils ont rempli de provisions le coffre de leur voiture et  foncé de l’autre côté de la Belgique… Lorsque nous atteignons le sommet du pont sur lequel passe le chemin de fer et d’où l’on mesure l’immensité des dégâts, des silhouettes cheminant le long des voies nous intriguent.  Françoise, une petite dame en anorak bleu, a déjà parcouru 7 kilomètres depuis Cofontaine : le téléphone étant coupé, il lui faut coûte que coûte prendre des nouvelles de sa famille  et rien ne l’arrêtera.  De l’autre côté des rails,  la famille Leclerc  avance à petits pas prudents : les parents sont chargés de gros sacs et même les deux petites filles trimballent des paquets dans lesquels on devine des poupées et des peluches. La voiture est garée derrière le pont, les visiteurs viennent de Charleroi et ils comptent bien revenir les jours suivants. Ils  expliquent qu’ils ont de la famille à Pepinster, des tantes, des cousins et que, apprenant cela, les voisins de Charleroi, en quelques heures, se sont réunis pour rassembler des vêtements, du linge tandis que les enfants proposaient leurs jouets.  « Le mouvement prend de l’ampleur » souligne la mère de famille, « tout notre quartier est mobilisé et demain nous reviendrons, avec plusieurs voitures chargées… »

Sur la route du retour, où nous croisons le cortège royal, le ciel nous paraît légèrement moins plombé.

30 août 2021

L’armée éthiopienne est mise en échec dans le Tigré et Addis Abeba met fin à l’offensive

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La manière forte a fait long feu mais la province rebelle est détruite

Huit mois de guerre, plus de  900.000 civils en  état de détresse extrême, la destruction de monuments historiques  mais aussi de puits et d’adductions d’eau :  la guerre qui vient de se terminer au Tigré, où les troupes des anciens dirigeants locaux, le Front populaire pour la libération du Tigré ont repris la capitale Makale,  laisse exsangue une province rétive,  dont la population avait eu l’audace de soutenir ses anciens dirigeants et a été châtiée en conséquence…Addis Abeba, arguant de la nécessité de préserver la prochaine saison agricole, a décrété la fin d’une opération militaire qui s’est soldée par une défaite. 

La fin de la guerre décrétée au Tigré par le Premier Ministre éthiopien Abyi Ahmed est due à plusieurs facteurs : le premier, le plus amer sans doute pour une capitale qui voulait affirmer son autorité, est l’échec sur le plan  militaire. Les troupes fédérales, renforcées par des bataillons venus d’Erythrée,  n’ont pas été capables de venir à bout  de ce qu’ils appelaient avec mépris une « clique » : le Front populaire pour la libération du Tigré  a repris les positions perdues et est revenu en vainqueur dans  la capitale Makale. Pour cela il a pu compter sur ses troupes, des combattants rompus à la guerrilla,  opérant dans des montagnes inexpugnables, des dirigeants qui ont retenu les leçons des maquis d’autrefois (du temps où ils luttaient contre le dictateur Mengistu Hailé Mariam)  et surtout  sur le soutien de la population locale, reconnaissante des nombreux progrès enregistrés durant le règne des anciens maquisards maoïstes.  Il a aussi disposé des armements de l’armée fédérale entreposés dans la province du Nord et dont il s’était emparé à la veille des hostilités.

Non seulement le Premier Ministre, déclenchant une simple opération de maintien de l’ordre, avait  sous estimé ses adversaires, mais, fort sans doute de son prix Nobel de la paix, il n’avait pas tenu suffisamment compte de la pression internationale.  Or cette dernière, au vu de l’enlisement de l’offensive militaire, des destructions matérielles et du coût humain de l’opération, avait durci les mesures : depuis Washington et Bruxelles, l’administration démocrate et les Européens qui avaient naguère soutenu presque sans conditions les anciens dirigeants maoïstes du FPLT  ont multiplié les menaces de sanctions, notamment économiques. La mort récente de trois membres de Médecins sans frontières, des attaques contre les installations de l’Unicef  s’ajoutant au flux de réfugiés arrivant au Soudan avaient accentué l’inquiétude des chancelleries occidentales.  

L’Ethiopie, qui  envisage avec l’aide chinoise de devenir l’un des nouveaux « tigres » d’Afrique  ne pouvait soutenir la perspective d’un durcissement des sanctions voire d’un boycott, sans parler de la perte de prestige d’un pays qui est le siège de l’Organisation de l’Unité africaine. A cela s’ajoutent les tensions régionales avec l’Egypte et le Soudan qui redoutent  les conséquences du remplissage imminent du Barrage de la Renaissance qui captera en amont les eaux du Nil nourricier.

Restera à affronter les conséquences de cette défaite militaire et politique : l’aura du Premier ministre s’en trouve ternie sur le plan international,   sa formation politique,  le Parti pour la paix et la prospérité, devra  tempérer sa volonté de renforcer l’autorité de l’Etat central. Quant aux  tenants de l’autonomie des provinces, défenseurs du  « fédéralisme ethnique » qui caractérisait la mosaïque éthiopienne, ils seront renforcés par l’exemple tigréen.  L’automne dernier, un conflit politique –le fait que le FPLT ait organisé des élections unilatérales alors qu’Addis Abeba avait reporté le scrutin pour  cause de Covid- avait débouché sur une intervention militaire, mais l’épreuve de force a tourné au désastre, et accentué les fractures au sein de la délicate construction éthiopienne.  C’est une leçon qui devra être méditée dans une Ethiopie désormais fragilisée mais aussi dans d’autres Etats africains qui pourraient être tentés par la manière forte et expéditive, au détriment de la patiente négociation…