14 octobre 2021

Crime contre l’humanité: cinq femmes métisses assignent l’Etat belge

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Une audience historique au Tribunal de première instance francophone de Bruxelles

Cette fois, les excuses pourraient ne pas suffire, ni la reconnaissance d’un simple préjudice moral. Durant des décennies, ceux que l’on appelait naguère des mulâtres (d’après le terme portugais mulato, mulet) et qui sont aujourd’hui appelés  métis se sont battus non seulement pour retrouver le nom ou la trace de leur père mais aussi pour obliger l’Etat belge à reconnaître ses responsabilités.  On se souvient qu’en 2019 devant la Chambre, Charles Michel alors Premier Ministre, avait reconnu  la ségrégation ciblée dont avaient été victimes les métis issus de la colonisation et présenté des  excuses au nom de l’Etat belge.   Pour Léa Tavares Mujinga, Monique Bintu Bingi, Noëlle Verbeken, Simone Ngalula et Marie-Josée Loshi, ce n’était pas suffisant : comme des milliers d’autres métis vivant en Belgique ou au Congo, elles se souviennent de leurs enfances saccagées, de leurs vies  brisées lorsque l’administration coloniale les arracha à leur milieu familial, coupa tout lien avec leur mère  et les confia à des congrégations religieuses chargées de les éduquer moyennant de maigres subsides.

« On nous disait que « papalétat » (Papa l’Etat, c’est-à-dire l’administration coloniale) était notre père et allait prendre soin de nous »  se souviennent ces cinq septuagénaires qui grandirent ensemble dans l’orphelinat de Katende dans le Kasaï et partagent les mêmes souvenirs : « nous étions 22 filles, confiées aux Sœurs de Saint Vincent de Paul, des néerlandophones qui nous appelaient les enfants du péché et assuraient que notre mère était une prostituée… Nous  devions nous contenter de pain, de lait et de thé et parfois on nous donnait du riz cuit dans l’huile de palme. Nous dormions dans des dortoirs où il y avait des petits lits en bois, avec des nattes usées en guise de matelas. Pour se justifier, les sœurs assuraient que l’administration ne leur donnait pas les moyens de faire mieux… » Léa se souvient que son père, de nationalité portugaise et qui vivait au Congo tenta de retrouver la petite qui lui avait été enlevée « je l’appelais Monsieur, il voulait m’amener au Portugal, mais l’administration ne le lui a pas permis…» D’autres femmes racontent que leur mère n’avait pas le droit de rendre visite aux enfants enlevées mais qu’au moment des vacances, les religieuses n’hésitaient pas à  mettre des gamines d’une douzaine d’années à bord d’un camion, avec 50 francs en poche et la permission de vivre durant deux semaines dans leur famille ! « Sur place, on disait que nous étions de père inconnu, des enfants nés dans la prostitution et lorsque nous retrouvions notre famille congolaise,  nous étions devenus des étrangers ».

Lorsqu’au moment de l’indépendance les rébellions éclatèrent dans le Kasaï,  Bruxelles envoya des avions pour assurer l’évacuation des Européens. Les femmes métisses se souviennent que, sans états d’âme, les religieuses, essayèrent d’embarquer, et laissèrent derrière elles les enfants qui leur avaient été confiées : « papalétat » nous avait abandonnées une deuxième fois, se souvient Monique Bingi qui avait 12 ans à l’époque, « on nous a laissées aux mains des rebelles… » Certaines filles furent victimes d’abus sexuels de la part de miliciens placés là pour les garder puis, envoyées dans des familles indigènes, elles n’y  furent jamais acceptées car considérées comme des « Blanches. » 

Dignes, fières, bien habillées, ces femmes, la septantaine sonnée, ont cependant fait leur vie. Elles se sont mariées, sont venues en Belgique et à leurs enfants et petits enfants elles n’ont rien raconté de leur jeunesse : « nous ne parlions de nos années à Katende que lorsque nous nous retrouvions entre nous.  Comment expliquer que l’Etat avait détruit notre jeunes années, hypothéqué notre vie ? « Ma mère vit toujours, assure Noëlle, « elle a 90 ans et vit au village, mais il n’y a pas beaucoup d’amour entre nous ; j’ai grandi loin d’elle, marquée par tout ce qu’on m’avait raconté à son sujet et elle non plus ne me connaît pas… »

Si ces cinq femmes se sont un jour adressées au cabinet de Me Michelle Hirsch et de son collègue Christophe Marchand, c’est parce qu’elles en avaient assez de chercher des documents introuvables, d’être déboutées par l’administration alors qu’elles tentaient de retrouver le nom de leur père. Assez d’être victimes d’un  racisme latent, dans la droite ligne des considérations coloniales d’antan. Ces dernières estimaient que les métis devaient se marier entre eux,  n’épouser ni des Noirs ni des Blancs et cela afin d’éviter de mélanger davantage les races, d’autant moins que  la « goutte de sang blanc » qui coulait dans les veines des métis pouvait, croyait-on,  être un germe de révolte…

Me Marchand, qui fut avocat de la famille Lumumba, Me Hirsch, qui défendit les victimes du génocide des Tutsis au Rwanda mais aussi l’Etat d’Israël,  Ariel Sharon et Damien Wigny dans le procès de la KBC, ne sont pas du genre à se satisfaire des excuses de Charles Michel ou du conseil de la Reine Fabiola, désignée marraine officielle des métis et qui proposa  naguère à ces derniers de s‘adresser aux CPAS de leurs communes respectives.

Ces ténors du barreau ne craignent pas d’appeler  un chat un chat et ils assignent l’ Etat belge  pour crimes contre l’humanité.  L’assignation date du 24 juin 2020 et elle sera plaidée le 14 octobre prochain, devant le tribunal de première instance de Bruxelles.

C’est du lourd. Il s’agît de déclarer recevable et fondée l’action des plaignantes.  De  constater que les fautes commises par l’Etat belge peuvent être considérées comme des crimes contre l’humanité. De désigner un expert chargé d’évaluer  le préjudice moral subi. De donner enfin accès aux archives.

Malgré la numérisation des documents coloniaux  en principe accessibles aux Archives de l’Etat et dotés d’une sorte de guide GPS très détaillé, les femmes métisses ont eu de la peine à trouver ce qu’elles cherchaient dans les dédales de l’administration. Jusqu’au moment de la numérisation, elles ont du se contenter  des documents contenus dans une modeste chemise  de carton bleu, ramenée de Katende voici vingt ans par l’une d’entre elles : « là bas, les sœurs congolaises avaient tout conservé et nous avons retrouvé quelques traces de nos origines… »

Les avocats réclament aussi  que l’Etat soit condamné à verser 50.000 euros à chacune des plaignantes, plus les frais. « C’est beaucoup et en même temps ce n’est rien face par rapport au dommage irréparable que représentent ces vies brisées » reconnaît Me Hirsch tandis que Me Marchand rappelle que les temps changent, que les crimes coloniaux, les actes de racisme institutionnel ne sont plus frappés d’omerta : le Canada s’est ému du sort qui fut réservé aux enfants autochtones, des cas similaires ont été révélés en Australie…

Répondant à l’argument selon lequel que  les administrateurs coloniaux n’avaient pas conscience de la gravité d’actes qui n’étaient pas considérés comme des crimes à l’époque, les deux avocats rappellent que le tribunal de Nuremberg après la deuxième guerre mondiale établit la notion de crime contre l’humanité, la rendant imprescriptible. Ils soulignent aussi que la jurisprudence permet, sans qu’il soit question de rétroactivité, de poursuivre des crimes de guerre, crimes de génocide et crimes contre l’humanité qui auraient été commis antérieurement à leur codification  législative en droit belge.  Défendant leurs cinq clientes, ils se défendent cependant de faire le procès de la colonisation elle-même.

De toutes manières,  le temps ne changera rien à l’affaire : lorsque Léa, Noëlle, Monique, Simone, Marie-José furent arrachées à leurs mères dans les années 50, donc au lendemain de la deuxième guerre mondiale, la notion de crime contre l’humanité avait déjà été reconnue. Les plaignantes, qui sont encore de ce monde  entendent témoigner du racisme institutionnel dont elles furent victimes et soumettre à la justice d’aujourd’hui leurs cinq cas particuliers. Des cas qui suscitent la réflexion : chaque jour, qu’il s’agisse de candidats réfugiés traqués par la police voire abattus comme la petite Mawda, d’un étudiant congolais retenu dans un centre fermé durant 17 jours  et d’innombrables vexations et injustices, sans oublier les difficultés d’emploi et de logement, l’actualité démontre que le racisme, -actif ou subliminal- qui imprégna l’entreprise coloniale et ses règlements administratifs n’a pas disparu et qu’il transparaît encore dans  des comportements quotidiens.  

Alors que les experts peaufinent toujours le rapport sur la colonisation qui devrait être publié cet automne, l’issue de l’action judiciaire de mercredi pourrait relancer la réflexion et revêtir une portée historique…

14 octobre 2021

Les confessions religieuses s’affrontent dans la perspective des prochaines élections

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Le candidat pro-Tshisekedi à la présidence de la CENI est récusé par les catholiques et les protestants

L’actuel blocage à propos de la désignation du président de la Commission électorale indépendante signifie peut-être qu’après deux décennies, la solution de compromis âprement négociée pour sortir de la guerre  et mener le Congo à la démocratie a atteint ses limites. Qu’on en juge : voici vingt ans,  l‘idée avait été retenue de confier l’organisation des scrutins aux représentants de la société civile et les confessions religieuses étaient apparues comme donnant les meilleures, ou les moins mauvaises garanties. Plusieurs hommes d’Eglise, l’abbé Malu Malu, le pasteur Mulunda Ngoy, puis  Corneille Nangaa, s’étaient succédé comme  « puissance organisatrice » des cycles électoraux. Sitôt tournée  la page des premières élections de l’après guerre et de l’après Mobutu en 2006, les présidents successifs de la CENI avaient été  soupçonnés chacun de faire le jeu du président sortant, en l’occurrence Joseph Kabila.

Cette fois, après des mois de blocage et à deux ans du prochain scrutin prévu en 2023, la rupture au sein des confessions religieuses semble consommée : d’un côté on retrouve les représentants de six confessions religieuses « minoritaires », l’Eglise orthodoxe du Congo, l’Eglise de Jésus Christ héritière du prophète Simon Kimbangu, la communauté islamique en RDC, l’Eglise du réveil, l’Union des églises indépendantes et l’Armée du salut. De l’autre apparaissent  deux églises « majoritaires » les catholiques, dont se réclament 34% des croyants et les protestants, représentant 22% des croyants.  

Autrefois relais du pouvoir colonial, ces églises  reposent sur un maillage serré de paroisses,  d’organisations caritatives et citoyennes  qui bien souvent supplée aux pouvoirs publics défaillants. Outre cet ancrage local, ces églises disposent à l’étranger de nombreux relais, de grandes capacités de financement et elles sont souvent apparues comme les seules forces capables de défier  le pouvoir en place, qu’il s’agisse du président Mobutu lors de la Conférence nationale souveraine  ou du Comité laïc de coordination s’opposant à l’éventualité d’un troisième mandat de Joseph Kabila et organisant des manifestations à travers tout le pays.

Alors qu’au nom de l’intérêt général et avec l’assentiment d’une majorité de la population, les églises catholique et protestante avaient fini par taire leurs critiques à propos de la désignation de Félix Tshisekedi à la présidence (alors que leurs observateurs avaient donné gagnant Martin Fayulu) aujourd’hui le clash est patent : chrétiens et protestants refusent d’entériner la candidature de Denis Kadima à la présidence de la CENI.  Les compétences de cet expert électoral reconnu, qui a travaillé au Soudan du Sud ou en Tunisie ne sont pas en cause, mais bien le fait qu’il est considéré comme un proche du président Tshisekedi.  Ce dernier ne cache pas son intention de briguer un deuxième mandat  lors des élections de 2023 et il entend bien mettre toutes les cartes de son côté : c’est ainsi qu’il a fait basculer en sa faveur la majorité à l’Assemblée nationale, s’est assuré le soutien du pouvoir  judiciaire et veille à ce que le contrôle de la CENI le prémunisse  contre toutes les surprises du scrutin.

L’abbé Nshole, porte parole de l’Eglise catholique, a dénoncé publiquement les intimidations et tentatives de corruption en faveur de  Denis Kadima. Sans mettre en cause la « technicité » de ce dernier, il a cité l’offre de jeeps ou de sommes allant jusque 100.000 dollars en récompense à un vote favorable au candidat du pouvoir.  En outre, au Kasaï, fief de Tshisekedi, les autorités catholiques ont dénoncé l’attaque de plusieurs églises tandis qu’à Kinshasa,  l’abbé Njila, chancelier de l’archidiocèse, a fait état de dégradations, de chants et d’actes désobligeants à l’encontre  de son église.

Alors que l’impasse est totale et pourrait mener à une guerre entre confessions religieuses, Jonas Tshiombela, de la Nouvelle société civile, nous explique que « face au blocage actuel, l’Assemblée nationale devrait intervenir, passer une nouvelle loi qui retirerait aux confessions religieuses la charge d’organiser les élections et élargirait cette tâche à toutes les organisations de la société civile. » Pour lui, il est urgent de trouver une solution «  sinon nous allons être confrontés à une nouvelle tentative de « glissement » : une prolongation du mandat de Tshisekedi faute de puissance organisatrice ou d’arbitre du futur scrutin …

14 octobre 2021

Cadavres noirs, un livre à l’emporte pièce

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Une colère juste n’est pas nécessairement bonne conseillère.  « Cadavres noirs » le livre publié par Gérard Prunier, africaniste aussi distingué que baroudeur et spécialiste reconnu de l’Afrique de l’Est, est inspiré par une rage aussi méritoire que maladroite.

 Durant des décennies, l’auteur a bourlingué, dans des centres d’études (en Ethiopie entre autres) des ambassades, des universités. Il  a cheminé aussi,  et c’est cela qui compte, sur des pistes improbables et des brousses lointaines, dans ces lieux où la mondialisation n’est qu’un concept qui tue et ou l’ « ailleurs », c’est à dire l’exil, est synonyme à la fois de salut et de perdition.  L’auteur fait partager sa révolte devant ces barques chargées de migrants, cette approximation des chiffres sinon des fait lorsqu’il s’agît de dénombrer les victimes des conflits multiples, si facilement baptisés d’ « ethniques », ou les effets des catastrophes dites naturelles qui sont aussi dues à l’exploitation forcenée des ressources et  à des politique agricoles inadaptées. L’auteur  met en cause une sorte d’« invisibilité » du continent africain, dont les malheurs  ne seraient pris en compte que lorsqu’ils sont relayés par MSF ou le tam tam des agences onusiennes et il craint que ce continent, depuis si longtemps lié à l’Europe, soit expulsé de l’histoire. On ne pourrait que louer ce  souci d’une éventuelle marginalisation de l’Afrique si l’auteur ne cédait lui-même à la tentation des poncifs et des raccourcis saisissants. Car enfin, Prunier n’ignore certainement pas la loi du « mort kilométrique » enseignée à tout journaliste débutant, et il sait que plus la victime est éloignée, moins importe son sort.  Les Africains sont loin d’être les seules victimes de cette myopie : aujourd’hui que la guerre froide appartient à l’histoire, qui se soucie vraiment des paysans du Laos qui recueillent encore les fragments des bombes larguées par les B52,  des Indiens Mapuches du Chili ou des Misquitos du Nicaragua, pour ne pas parler des 500.000 marins philippins qui, confinés dans les soutes de leurs cargos, attendirent durant des mois la fin du confinement pour pouvoir retrouver leurs familles ? Sauf lorsque, Ouigurs ou Rohingas, ils sont persécutés par le nouvel adversaire chinois, la plupart des peuples du Sud, minoritaires ou non, ont depuis longtemps cessé d’être balayés par les projecteurs et les Africains n’ont pas le monopole de l’indifférence. Avec tant d’autres, ils subissent le mépris latent que traduit l’approximation des faits et des chiffres. Car enfin, alors que les victimes du génocide de 1994 au Rwanda ont été recensées à l’unité près,  peut ont décemment évoquer  ses conséquences au Congo en assurant que les guerres qui s’y sont succédé auraient fait « entre trois et cinq millions de morts », en mélangeant les victimes des combats, de la maladie, de l’épuisement ? A cette affaire expédiée en deux pages, l’auteur  ajoute même les victimes du froid et de la pneumonie, disparus dans la forêt tropicale et… caniculaire. Rares étaient les journalistes et à fortiori les chercheurs et autres africanistes qui ont suivi l’exode des réfugiés hutus à travers la forêt congolaise, mais le fait de ne pas avoir été sur le terrain ne permet pas pour autant de dire n’importe quoi et la désinvolture, aussi indignée soit elle, ressemble parfois à du mépris.

En revanche, l’auteur a raison de relever que, même si les projecteurs sont éteints, le soleil, lui « reste allumé » et qu’à l’avenir le changement climatique risque de jeter vers l’Europe des vagues migratoires qui n’auront rien à voir avec les modestes débarquements d’aujourd’hui…Prunier, tous ses livres le démontrent, connaît l’Afrique. Il y a vécu, il  l’aime, il a une vision prémonitoire du futur et son indignation a des accents prophétiques. Son propos bouscule et interpelle, mais les « cadavres noirs » auraient mérité d’être évoqués autrement qu’à l’emporte pièce, voire sur le coin d’une table de bistrot…

Colette Braeckman Gérard Prunier, Cadavres noirs, collection Tracts, Gallimard, no

14 octobre 2021

La mémoire du Congo dormant dans les archives est enfin accessible

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Toute la mémoire de l’Afrique centrale déposée en Belgique est désormais accessible via les Archives de l’Etat

Un « GPS de papier » sous forme de guide détaillé aide à parcourir 20 kilomètres d’archives soigneusement balisées

C’est en Belgique que dort la mémoire du Congo, du Rwanda et du Burundi : depuis les premiers pas de Stanley mandaté par Léopold II pour lancer l’entreprise coloniale au cœur du continent,  depuis le début de la tutelle belge sur les deux anciennes colonies allemandes à l’issue de la première guerre mondiale, l’Afrique centrale est entrée dans le temps de l’écrit.

Les textes sont innombrables : rapports rédigés par les administrateurs de territoire à l’issue de leurs missions sur le terrain,  documents administratifs, militaires ou civils, études ethnologiques,  évaluation des situations politiques, description des alliances conclues avec des notables locaux ou des résistances opposées par des indigènes à l’avancée coloniale, description de litiges fonciers, diaires produits dans les missions religieuses, notes consignées à l’issue des rencontres entre l’administrateur colonial et les chefs indigènes,  dossiers personnels de milliers de fonctionnaires, comptabilité et rapports  annuels des sociétés commerciales, notes rédigées par la Sûreté coloniale et jugements des tribunaux civils ou militaires… Sans oublier les cartes dessinées à la main, le relevé du cours des rivières et des pistes anciennes, la description minutieuse de la faune, de la flore, la cartographie des ressources minières et l’évaluation des gisements…

Dès leur arrivée au cœur de l’Afrique, les Belges,  pour mieux dominer, ont voulu tout savoir, tout comprendre. Ils ont donc mesuré, décrit, analysé, raconté. Rentrés au pays, ils  ont consigné par écrit leurs souvenirs, épinglé leurs photos dans des albums. .. Collecté par les administrations coloniales, les chefs militaires, les missionnaires, les colons, un savoir considérable a ainsi été engrangé.  En Belgique, il a été consigné dans les  armoires du Musée royal de l’Afrique centrale, ainsi que dans les archives de l’Etat, dans les caves de plusieurs musées, congrégations religieuses ou anciennes sociétés coloniales, soit plus de 80 institutions de conservation, sans oublier les greniers et les caves des milliers de particuliers…Soutenus par le secrétaire d’Etat pour la politique scientifique fédérale Thomas Dermine, les Archives de l’Etat et les chercheurs de Tervuren se sont lancés dans une entreprise de longue haleine, rassembler en un seul lieu l’ensemble du savoir colonial et  le rendre accessible à un large public. Ce travail mené sous l’impulsion de Karel Velle, archiviste général du Royaume, de Guido Grysseels directeur du MRAC à Tervuren, de Pierre-Alain Tallier chef de département aux Archives de l’Etat, de Patricia van Schuylenberg chef du service Histoire et politique à Tervuren, vient d’aboutir, quelques semaines avant la fin des travaux de la commission consacrée à la colonisation. Cette dernière, qui réclamera certainement l’accès aux archives coloniales, recevra, sous forme d’un « Guide des sources de l’histoire de la colonisation » une  sorte de GPS  en deux volumes qui mènera chercheurs et curieux dans un dédale de vingt kilomètres d’archives linéaires soigneusement balisées. Ces documents minutieusement répertoriés résument  toute la mémoire belge sur l’Afrique centrale, un savoir qui peut être découvert dans les locaux des archives de l’Etat ou être accessible gratuitement sur les sites internet www.arch.be, www.brepolsonline.net et www.africamuseum.be

Un tel instrument de savoir devrait  guider les chercheurs  ou les curieux de notre pays, mais surtout il devrait restituer leur histoire aux  Rwandais, dont les archives ont été détruites en 1994 alors qu’elles étaient déposées dans le stade de Kigali, aux  Congolais qui après 1960 ont perdu 20 kilomètres d’archives et aux  Burundais qui s’interrogent toujours sur leur histoire. Sans oublier les chercheurs du monde entier qui, au-delà des polémiques et des campagnes de diffamation, souhaiteraient progresser dans leur connaissance du cœur de l’Afrique…

10 septembre 2021

Meurtre au Burundi: l’assassinat du prince Louis Rwagasore

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Ludo De Witte a mené l’ enquête sur un « crime fondateur » qui décapita une jeune démocratie et une ancienne monarchie

Le Burundi qui, comme le Rwanda, fut un territoire placé sous la tutelle de la Belgique après avoir été jusqu’en 1918 une colonie allemande, appartient lui aussi  au champ d’investigation de la Commission d’enquête parlementaire chargée d’examiner le rôle de la Belgique durant la colonisation. Outre le rappel historique et la comparaison avec le voisin rwandais, le principal sujet des recherches concerne un évènement majeur dans l’histoire du Burundi et dans l’histoire africaine en général : l’assassinat, peu avant la fin de la tutelle belge, du prince Louis Rwagasore.  Ayant  remporté haut la main les élections à la tête de son parti, l’Uprona, le fils du Mwami (le roi du Burundi) avait été nommé Premier Ministre et préparait l’accession de son pays à l’indépendance.

Le chercheur et écrivain Ludo de Witte, dont les recherches sur l’assassinat de Patrice Lumumba (1) L’assassinat de Lumumba, Karthala, 2000)  avaient contraint la Belgique à organiser une commission d’enquête qui déboucha sur la reconnaissance de sa « responsabilité morale », s’est, durant plusieurs années, intéressé au Burundi.  L’ouvrage important  qu’il vient de publier (2) Meurtre au Burundi, la Belgique et l’assassinat de Rwagasore, Investig Action et Iwacu)  devrait guider les recherches des membres  de la Commission. Malgré sa densité, le livre mérite aussi d’être connu du grand public. En effet, il jette une lumière crue sur des caractéristiques de la politique coloniale belge déjà présentes au Rwanda, bien plus souvent analysées à la lumière du génocide de 1994. Il  s’agît essentiellement du manque d’anticipation face aux perspectives d’une indépendance réclamée par l’ONU, de l’accentuation des  différences ethniques entre Hutus et Tutsis aggravées par les interventions extérieures,  des innombrables manipulations des autorités de tutelle visant à placer au pouvoir de supposés « modérés », censés être amis de la Belgique. Mais surtout,  à l’instar de la haine qu’inspira Patrice Lumumba au Congo, les représentants de la Belgique au Burundi se sont focalisés sur un homme, Louis Rwagasore,  évoquant sans complexes l’éventualité de son assassinat jusqu’au coup de feu fatal qui décapita aussi la jeune démocratie burundaise. 

C’est le 13 octobre 1961, moins d’un mois après sa victoire électorale et seize jours après sa désignation comme Premier Ministre du Burundi  que le prince Louis Rwagasore est assassiné sur la terrasse du Tanganyika, un restaurant de Bujumbura. Le tueur est un ressortissant grec, Jean Kageorgis, aidé par deux de ses compatriotes, dont Michel Iatrou, un homme d’affaires qui hait autant Patrice Lumumba que Rwagasore, cependant bien différent du héros congolais. En effet, si Lumumba était un « évolué », un autodidacte  venu de son village d’Onalua, Louis Rwagasore était un prince de sang, le fils  du roi Mwambutsa.  Sa première légitimité découlait de l’histoire et de la tradition d’un pays dont le roi, au sommet de la pyramide sociale, symbolisait l’unité,  dont tous les habitants partageaient une langue, une culture, une religion communes.  Les colonisateurs belge, au fait de  rivalités entre deux branches du clan royal, les Batare et les Bezi, s’employèrent à creuser ces dernières, considérant les Batare comme des « modérés progressistes » donc des alliés potentiels, et les Bezi comme des nationalistes, censés hostiles à la tutelle. Mais la population burundaise, pour sa part,  demeura  indéfectiblement fidèle au Mwami, le père de la nation, le garant des récoltes et de la prospérité et son fils fut élu massivement par les Hutus comme par les Tutsis, dans la capitale  comme sur les collines.  Le prestige de Louis Rwagasore  reposait aussi sur le fait qu’il était l’un des rares Burundais à avoir mené des études supérieures à Anvers et à Louvain. Un pied dans la tradition,  l’autre dans la modernité coloniale,  il avait tous les atouts pour mener le Burundi à l’indépendance. Sauf la confiance des Belges qui, après sa victoire électorale évoquaient sans complexe l’hypothèse d’un assassinat du futur Premier Ministre.  Lors de son procès l’assassin grec Kageorgis  rappela ouvertement  ce qu’il avait considéré comme les encouragements du résident belge Roberto Regnier, (un ancien du Rwanda) et d’autres fonctionnaires. Les protections dont l’homme de main  croyait jouir n’empêchèrent pas son exécution à quelques jours de l’indépendance, le roi Baudouin, que l’on découvrira plus tard opposé à la peine de mort et à l’avortement, ayant refusé de le gracier.  Même si tous les Burundais étaient convaincus de l’implication belge dans la mort du prince, à Bruxelles, l’essentiel, pour des hommes comme Spaak et Davignon  était de sauver la réputation de la métropole qui se trouvait déjà dans le collimateur de l’ONU.

Très fouillé, fruit de longues recherches et de sources inédites, l’implacable ouvrage de Ludo de Witte va déranger, une fois de plus.   Il rappelle aussi que la polarisation ethnique du Burundi, ses guerres civiles, ses crimes politiques impunis, ne sont pas le fruit de la fatalité mais d’une indépendance ratée et des manœuvres de division de la tutelle belge.

30 août 2021

De Kaboul à Bruxelles, la vie de Sami a basculé

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« C’est le  drapeau belge, brandi dans un fossé devant la porte de l’aéroport, qui m’ a sauvé »

« Les mots me manquent pour remercier mes amis belges après ce qu’ils ont fait pour moi… Hier matin, sitôt arrivé dans un centre d’accueil de la Croix Rouge, Eric est arrivé, avec un téléphone portable, des vêtements et des jouets pour les enfants, qui m’ont été transmis…Le cauchemar de Kaboul est terminé mais mon esprit est encore là bas… Il   me faudra bien huit jours de quarantaine pour réaliser qu’avec ma femme et mes deux enfants,  je me trouve bien en Belgique, en sécurité, enfin… »

En moins d’un mois, la vie de Jami a basculé.  Au début de l’été, ce cadre trentenaire  était encore le patron d’une société à capitaux belges, dont la cinquantaine d’employés étaient surtout des femmes ; les affaires tournaient bien, les enfants, deux et dix ans, grandissaient paisiblement, leur mère était une femme épanouie. C’est le 31 juillet que la vie de cette famille tranquille a basculé : « les talibans ont attaqué notre ville, proche de la frontière iranienne,  et j’ai très vite compris qu’il nous fallait partir au plus vite car nous allions être menacés. Deux jours plus tard, nous avons fermé la maison, pris un taxi pour l’aéroport et à Kaboul où vit ma famille nous pensions séjourner durant quelques semaines. Depuis la route de l’aéroport, nous avons entendu des explosions, des tirs d’artillerie, croisé des tanks.  Dans la capitale, mon frère  m’a conseillé de quitter le pays et j’ai décidé de m’inscrire dans une université indienne.  Alors qu’à l’ambassade indienne je remplissais mes formulaires de visa, mon frère m’a appelé depuis la présidence. C’était la panique : le chef de l’Etat s’était enfui, et tous les ministres avec lui, non sans avoir  vidé les caisses. Alors qu’un avion les emmenait vers la Russie, les talibans entraient dans la ville.  C’était le chaos le plus total, et j’ai mis deux heures pour rentrer chez moi.  La chaleur était accablante, l’eau commençait à manquer, tout le monde était paniqué… »

Travaillant pour une société belge, craignant les menaces, Jami décide de tout faire pour quitter le pays, même provisoirement tandis que depuis la Belgique, ses amis lui assurent que son nom figure sur les listes de ceux qui pourront être évacués. Mais le plus dur reste à faire.

« C’est dans la soirée du 22 août que je reçois un message émanant de l’ambassade de Belgique à Islamabad. Il y est écrit que  mon nom figure sur les listes de ceux qui peuvent être évacués et qu’avec ma femme et mes deux enfants  je dois me rendre au plus vite à l’aéroport et attendre devant l’une des portes, Abbey Gate. Nous n’avons droit qu’à un petit bagage à main, on nous recommande d’amener de l’eau et des biscuits, de quoi tenir durant 48 heures.

A l’aéroport une foule nombreuse se presse, dans le plus grand désordre, il n’y a aucune organisation…Les jeunes n’écoutent rien et tentent de foncer sur la piste, de monter de force dans les avions…

Nous, pressés dans une file immense,  nous attendons six heures durant. Mon petit garçon de deux ans étouffe car il manque d’air et je le porte sur mes épaules,  son frère de  dix ans a le pied écrasé par la foule.  Lorsqu’enfin, jouant des coudes,  nous parvenons à la porte indiquée, nous y trouvons un soldat anglais, mais, obstinément, il  refuse  de lire le message émanant de l’ambassade de Belgique. Il nous répète que ce papier cela ne vaut rien et  que nous devons rentrer chez nous.  Désespérés, nous regagnons l’appartement et l’envie me prend de foncer en voiture vers la frontière du Pakistan même si  tout le monde m’assure que c’est trop dangereux…C’est alors qu’une idée me vient :  je passe au marché, j’achète du tissu noir, jaune et rouge, ma femme coud un drapeau belge et nous repartons pour l’aéroport. Là, brandissant mon drapeau, je fonce seul, laissant ma famille à l’arrière.  Il y a quinze fois plus de monde que la veille, mais je découvre que, longeant l’enceinte de l’aéroport, il y a un fossé où se déverse l’eau sale. C’est là que je m’installe, de 2h 30 jusque 6h du matin, guettant le passage d’un soldat belge qui reconnaîtra le drapeau.  De fait, faisant sa ronde, un soldat me repère,  me demande ce que je fais là et promet de vérifier la validité de mes documents. Depuis ma tranchée, je téléphone tous azimuts, y compris à mes amis en Belgique. Lorsque le militaire revient, il m’autorise à aller chercher ma famille et à entrer dans l’aéroport.

Là nous respirons enfin : on nous propose de l’eau fraîche et nous jetons nos bouteilles tièdes, un fonctionnaire belge appelle Bruxelles, nous attendons sans mot dire, ma femme prie. Un visa temporaire nous est accordé.

Après plusieurs heures d’attente, on nous dit de tendre les mains : puisqu’il n’y a pas de carte d’embarquement, on nous tamponne le boarding pass sur les paumes  et nous embarquons pour Islamabad.  Un militaire nous souhaite bonne chance et nous dit que c’est le dernier avion. Lorsque nous arrivons à Islamabad nous apprenons qu’un attentat suicide vient d’avoir lieu  à Kaboul, que dans ces files où nous avons patienté durant des heures, il y a eu 170 morts.  Ma femme pleure, s’inquiète pour tous ceux qui sont restés.  Dans la caserne de Peutie, on nous explique que nous allons être mis en quarantaine,  mais cela n’a pas d’importance. Kaboul est derrière nous, nos usines sont fermées, notre argent est bloqué et ne vaut plus rien ; tout est à reconstruire, mais nous sommes vivants et bientôt libres…

30 août 2021

En Afghanistan, les talibans n’ont pas toujours été les adversaires des Américains

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Retour sur trente années d’ambiguïtés  et de désamour

C’était la fin des années 80. Le Pakistan, dirigé alors par Benazir Bhutto, avait le regard tourné  vers l’Afghanistan, où le régime soutenu par Moscou avait vécu ses derniers moments tandis que dans les provinces les seigneurs de la guerre poursuivaient les combats.  Depuis Peshawar, comment ne pas rêver de découvrir la passe de Khyber, où les Britanniques  en 1842 et en 1878 s’étaient vu infliger des défaites sanglantes tandis que la troisième guerre, en 1919 avait mené  à l’indépendance un pays qui avait refusé de se soumettre aux grandes puissances. Sa souveraineté étant reconnue, l’Afghanistan  fut membre fondateur de la société de la Société de Nations en 1919 puis des Nations Unies en 1945.  L’histoire de l’indépendance afghane s‘était jouée dans ce défilé étroit, surplombé de falaises vertigineuses, où, après les Romains, les meilleures armées du monde s’étaient cassé les dents. Une fois franchie la ville de Darra, où des artisans locaux copiaient avec dextérité des armes de toutes provenances et de tout calibre, nous avions franchi  discrètement la frontière pour gagner les zones tribales  contrôlées par les guerriers pachtouns,  qui avec les Tadjiks, les Hazaras et les Kazakhs   forment l’une des quatre ethnies du pays. L’incursion n’a pas duré longtemps  car trébuchant dans une burka d’emprunt, aveuglée par le voile posé sur les yeux comme un grillage bleu, nous avions le sentiment de marcher sur une autre planète, bien loin de la capitale Kaboul où, nous disait on, les Soviétiques avaient ouvert des écoles et autorisé les femmes à travailler.   Dans la ville pakistanaise de Peshawar, devenue base arrière des talibans, nous avions découvert Gulbuddin Hekmatyar, le grand chef des guerriers pachtounes et du parti Hezb-e-Islami, qui  proclamait  son intention de conquérir Kaboul  où il devait  devenir Premier Ministre.  Etrange conférence de presse : le grand homme à la barbe charbonneuse était entouré de conseillers américains discrets et de jeunes hommes qui obligeaient les femmes occidentales présentes à se couvrir de pied en cap. Jusqu‘à ce que l’une d’entre elles, approuvée par ses consoeurs,  s’exclame « puisque vous ne dédaignez pas les Américains et leurs dollars, vous devez aussi accepter, comme elles sont, leurs femmes journalistes… »  Aux côtés des guerriers barbus, les Américains semblaient à l’aise :  c’est en 1979 déjà, six  mois avant  l’intervention soviétique en Afghanistan,  que le président Jimmy Carter avait signé une ordonnance autorisant une assistance clandestine  aux opposants au régime pro soviétique de Kaboul.  Le calcul du conseiller américain Zbigniew Brzezinski était machiavélique :  pour lui, attirer les Russes dans le piège afghan, c’était les exposer à une défaite certaine, un autre Vietnam, qui devait accélérer la décomposition de l’empire soviétique. Le Pakistan avait été choisi comme tête de pont de la manœuvre : de jeunes Afghans anticommunistes qui avaient fui l’université de Kaboul furent recrutés par les services de renseignements pakistanais, dotés d’armes fournies par la CIA tandis que les fonds venaient d’Arabie Saoudite et des revenus tirés du trafic de l’opium.  Dans les mosquées d’Europe, les Saoudiens menaient campagne en faveur des moudjahiddines ennemis du communisme. 

Après le départ sans gloire des Soviétiques, une guerre sans pitié devait opposer les  chefs tribaux, dont Hekmatyar à la tête des Pachtouns  et le commandant Massoud, chef des Tadjiks, contrôlant l’inexpugnable vallée du Panchir.  A l’époque, c’est  avec soulagement que la population de Kandahar puis de Kaboul avait accueilli  l’entrée des talibans formés au Pakistan : malgré leur rigorisme religieux, ils  représentaient une certaine sécurité et leur chef, l’austère  mollah Omar, inspirait confiance. Mais  en 1996, ce dernier accueillit un certain Oussama Ben Laden, indésirable au Soudan et violemment hostile aux Américains.  Rejoint par des djihadistes de plus en plus nombreux,  Ben Laden, vivant en spartiate dans les montagnes de Tora Bora,  allait développer Al Qaida ( la base) et fomenter plusieurs attentats, dont les plus spectaculaires visèrent les ambassades américaines à Nairobi et Dar es Salaam, détruites en août 1998. Cet évènement très médiatisé permit à la deuxième guerre du Congo de commencer dans l’indifférence générale.

Précédé par l’assassinat du général Massoud commis par deux prétendus journalistes venus de Belgique et travaillant pour Al Qaida, l’attentat du 11 septembre 2001 allait fournir l’occasion de déclencher «  la guerre contre le terrorisme ».  L’Irak, quoique étranger à l’écrasement des tours jumelles, allait être désigné pour cible et pratiquement détruit. En Afghanistan, le mollah Omar, respectueux de la solidarité islamique, avait refusé de livrer Ben Laden aux Américains et ce dernier, accompagné des cadres d’ Al Qaida, avait réussi à s’exfiltrer au Pakistan. Le «niet » afghan infligé aux Américains  allait entraîner une vague de bombardements, la fuite du mollah Omar et la mise en place fin 2001 de l’International Security Assistance, (ISAF) à laquelle, aux côtés des Etats Unis,  contribuèrent une trentaine de pays dont la Belgique.  Hamid Karzaï, ancien cadre d’Unocal,  -une compagnie texane qui avait rêvé de construire un pipe line reliant le Pakistan et l’Afghanistan aux mers du Sud- fut investi à la tête de l’Afghanistan dans une relative indifférence. Les Américains avaient changé de priorité et  désormais ils rêvaient d’un changement de régime à Téhéran tandis qu’Al Qaida s’implantait de plus en plus profondément en Afrique.

Durant deux décennies, une guerre de basse intensité, scandée par les bombardements de l’OTAN, a ravagé l’Afghanistan tandis que la corruption du régime et de son armée a rendu  illusoire tout espoir de reconstruction du pays, même si une nouvelle classe moyenne est apparue.

Trois décennies après notre furtive rencontre à Peshawar, Gulbuddin Hekmatyar, l’ancien ami des Américains, l’ex trafiquant d’opium, le vieux chef de guerre, est toujours en piste et, au vu des derniers développements, il risque même de passer pour un modéré…

Sources : Gérard Chaliand, Pourquoi perd- on la guerre ? Un nouvel art occidental, éditions Odile Jacob

Michel Collon, Grégoire Lalieu, la stratégie du chaos, impérialisme et islam

Intestig’Action et Couleur Livres

Lemine Ould M. Salem, l’histoire secrète du Djihad, d’Al-Qaida à l’Etat islamique, Flammarion

30 août 2021

Jonathan Coe et Stefan Hertmans: face aux incertitudes de l’heure,le contemporain ne sait rien

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En Haute-Provence, un festival voué à la passion de la littérature a brassé le passé pour tenter d’appréhender un futur incertain.

Colette Braeckman

C’est une histoire de passion, de paysages, d’amitié. De rencontres aussi, dont les fils se sont noués au cours des ans… Passion pour la littérature, défendue avec panache par la librairie Le Bleuet, la plus importante dans le monde rural du sud de la France. Passion pour ces paysages presque inchangés de Banon, de Simiane-la-Rotonde, ce village perché qui défie les ans depuis le Moyen Age, passion pour ces  contreforts du Lubéron où Sophie Leclercq, fondatrice du chai les Davids plante des vignes  à l’intention des  générations futures et accueille les artistes de passage.

 Mais avant tout, la première édition du festival Littérature Passion en Haute-Provence est le fruit d’amitiés croisées, le résultat de ces liens depuis si longtemps noués entre l’écrivain Stefan Hertmans, Sigrid Bousset son épouse et l’auteur anglais  Jonathan Coe. Venant de publier « Billy Wilder et moi », ce dernier  a  fêté son 60 eme anniversaire en Provence, loin d’une Angleterre où, disait-il ce samedi lors du festival, « le Covid a servi de couverture pour masquer les premiers effets du Brexit, dont quelques pénuries de produits courants… »Pour mixer cette brassée d’auteurs, dont Céline Curiol, Maylis de Kerangal, Vinciane Despret, Laure Adler,  il fallait la chaleureuse énergie de Béatrice Delvaux, de son amie Sigrid Bousset, programmatrice littéraire, et de quelques autres comparses dont notre consoeur de la RTBf  Hadja Lahbib… Précédant les rencontres littéraires, la contrebassiste de jazz contemporain Joëlle Léandre avait secoué le plafond des chais par son duel l’opposant et la reliant à son monumental instrument.

Au cours des  journées qui suivirent, l’histoire tragique d’Hamoutal, -une jeune chrétienne qui se convertit par amour au judaïsme, personnage principal du « Cœur Converti » de Stefan Hertmans-  hanta sinon les débats du moins les esprits, marqués dès le premier soir par l’acteur Didier Flamand qui fit vivre des extraits du livre sous la voûte moyenâgeuse de la rotonde de Simiane.  Car si le roman se déroule au 11e siècle et rappelle la folle descente des Croisés vers Jérusalem, il est aussi d’une déroutante actualité en ce temps où le scepticisme vaccinal coupe la France en deux, où les excès du climat suggèrent que, peut-être, nous assistons  la fin d’une époque et où nous sommes imprégnés de ce que Jonathan Coe appelle une « anxiété de basse intensité. »

Comment écrire  par ces temps de pandémie, que dire lorsque les années se bousculent et conduisent la plume vers le rivage des souvenirs, comment parler à des jeunes filles comme celles de l’écrivain anglais qui, en réponse aux questions de leur père, assurent que la santé mentale leur paraît un enjeu majeur ?  Alors que Béatrice Delvaux et Marc Gaucherand,  le  patron du Bleuet, interrogent des écrivaines d’aujourd’hui, Céline Curiol et Maylis de Kerangal, le public médusé écoute Vinciane Despret évoquer le langage des poulpes.

 Le soir suivant, la journaliste et écrivaine Laure Adler, pugnace  et déterminée, mène avec Stefan Hertmans et Jonathan Coe un tout autre débat. Elle les confronte à leur besoin d’écrire,  les enjoint de rappeler  les ambitions de leur jeunesse.  Jonathan Coe ne se fait pas prier : il raconte que, pour retrouver le souvenir de la musique des  films de Billy Wilder,  il a fouillé  ses carnets de notes d’adolescents, il rappelle  dans la foulée, « combien il détestait celui qu’il était alors ». Après avoir évoqué sans pitié les dix années durant lesquelles il adressait vainement ses manuscrits aux éditeurs muets, il confesse que s’il écrivait à perdre haleine, « c’était aussi pour échapper à moi-même… »

Quant à Stefan Hertmans, que « Guerre et thérébentine » et « Le Cœur Converti » ont rendu  célèbre, il rappelle qu’avant ces livres majeurs,  une quarantaine d’autres de ses ouvrages sont demeurés plus confidentiels. Mais ce qu’il tient à dire, c’est qu’il faut s’appuyer sur le passé pour aborder le présent : la fureur des Croisés qui emporta les communautés juives de France et effaça leur souvenir n’annonce-t-elle pas les intolérances d’aujourd’hui,  n’est-elle pas prémonitoire des vagues de réfugiés appelées à se succéder?  L’écrivain rappelle aussi que son dernier ouvrage  en cours de traduction française, « De Opgang », qui rappelle les ramifications de la collaboration au sein de la population de Flandre, a provoqué un tollé au sein de l’opinion flamande et suscité les vives réactions de certains milieux politiques.

Plongeant au plus intime de leurs souvenirs, de leurs engagements, les deux écrivains et amis ont aussi révélé au public attentif la tension de leurs  heures d’écriture, rappelé leurs doutes lancinants – « même la syntaxe peut mentir » assène Hertmans -, tandis que Coe souligne qu’il y a plusieurs façons d’être contemporain…Si la fatigue peut affleurer, si les deux hommes rappellent que face aux incertitudes de l’heure « le contemporain ne sait rien »  et que même si les heures bénies dans les jardins du Bleuet  ne sont peut-être  qu’une « soirée d’avant la guerre »,  il existe des raisons d’espérer. Parmi lesquelles Hertmans,  pessimiste de l’âme mais optimiste de la volonté, désigne l’arrivée dans nos langues européennes de nouveaux talents issus de l’immigration. Il cite ces écrivains hollandais d’origine marocaine qui s’expriment dans la langue de Vondel, mais  avec le baroque et  le romantisme du récit traditionnel marocain… Une remarque de fin de débat qui mène tout droit au travail remarquable de l’écrivaine Céline Curiol  et de l’éditrice Rachel Bevillacqua (Editions du Portrait), qui organisent  des ateliers d’écriture à l’intention des migrants.

Passion, disions-nous, pour tenter de résumer ce festival.  Passion d’écrire, de dire, de partager. Passion de l’autre et du lendemain, quels qu’ils soient…

30 août 2021

Le blocage de l’élection du président de la Commission électorale provoque des tensions ethniques au Congo

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Le pire était à craindre, il est en train de se réaliser :  alors que la désignation du président de la Commission nationale indépendante  (CENI) est toujours bloquée à cause des dissensions  entre les confessions religieuses, les tensions ethniques ont monté d‘un cran entre les ressortissants du Kasaï et les autres groupes et atteint les lieux de culte.

C’est ainsi que Mgr Bernard Emmanuel Kasanda,  évèque du diocèse de Mbuj Mayi, capitale du Kasaï,  a publié  un message angoissé dans lequel il  dénonce « une profanation progressive et systématique qui  porte sur nos paroisses, grottes et sanctuaires et autres lieux de culte » Le prélat explique que « des individus malintentionnés volent les ornements liturgiques, les objets de culte,  les statues de Jésus et de la Vierge Marie, désacralisent les tabernacles   en emportant le Saint Sacrement » et il appelle les fidèles à observer le 13 août prochain une journée de prière et de jeunes.

 D’autres informations en provenance du Kasaï oriental relatent que l’église cathédrale  de Mbuji Mayi a été saccagée par la population qui reproche  aux  prélats catholiques de refuser de signer le procès vernal de l’élection de  Denis Kadima à la tête de la CENI. 

Rappelons que le blocage est total entre les églises catholique et protestante d’un côté et six autres confessions religieuses de l’autre, les premières refusant d’avaliser la candidature de Denis Kadima à la tête de la CENI. En dépit de son expérience des processus électoraux, le candidat d’origine kasaïenne, est perçu comme trop proche du président Félix Tshisekedi.

De nombreux dirigeants de l’UDPS tiennent pour acquise la réélection  du chef de l’Etat en 2023 et ils souhaitent que Félix Tshisekedi obtienne un nouveau mandat, afin de  réaliser les promesses du premier exercice.  Rappelons que, depuis sa fondation en 1980,   l’UDPS  n’a jamais  exercé le pouvoir, entre autres à cause de l’intransigeance d Etienne Tshisekedi (père du président actuel). Ce dernier, qualifié d’ « éternel opposant » avait refusé d’être le premier ministre de Mobutu, et il avait  refusé aussi  de participer au scrutin de 2006,  le premier après les deux guerres qui avaient failli faire éclater le pays.  

A plusieurs reprises, les propos menaçants du secrétaire général de l’UDPS Célestin Kabuya ont permis de redouter un passage en force d’ici deux ans, ce qui serait rendu possible avec  une présidence  de la CENI acquise au parti…

Des  accusations de tribalisme fusent désormais à l’encontre des Kasaïens appartenant à l’ethnie des Balubas,  qui sont très nombreux à  Kinshasa et de plus en plus actifs dans les autres provinces dont le Katanga  d’où ils avaient déjà été expulsés au début des années 90.  Dans d’autres régions, comme le   Maniéma circulent à présent des tracts hostiles aux Kasaïens,  accusés de vouloir truster tout le pouvoir et d’occuper entre autres la  présidence de la Cour Constitutionnelle et la Cour de Cassation, « boulonnant » ainsi le système judiciaire.

Le projet de loi sur la « congolité », déposé par le banquier Noël Tshiani, proche du président actuel, et visant à écarter Moïse Katumbi, l’ancien gouverneur du Katanga avait déjà  échauffé les esprits,  entre autres dans la province du cuivre.  Le blocage de l’élection à la présidence de la CENI  représente un élément de danger supplémentaire  dans un pays dont l’équilibre repose sur un délicat dosage entre les régions et les groupes ethniques. Le parti Lamuka, présidé par Martin Fayulu,  candidat malheureux aux dernières élections et présenté  comme le vainqueur réel par les observateurs de l’église catholique, appelle à de grandes manifestations. Depuis Paris, le lanceur d’alerte Jean- Jacques Lumumba (neveu de Patrice…), qui appelle à des élections réellement démocratiques,  a été victime de  cambriolage et autres menaces, ce qu’il considère comme des manœuvres d’intimidation.

30 août 2021

Cobalt Blues: un réquisitoire implacable sur la mise à sac du Congo

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« Cobalt Blues » donne le tournis. Trop de chiffres, de dates, de noms, de citations. Trop de pages bien tassées, de considérations implacables. Malgré cela, l’ouvrage d’Eric Bruyland se lit comme un roman. Car l’auteur, rédacteur en chef à l’hebdomadaire Trends et fils d’un colon ayant fondé une entreprise à Kolwezi,  sait de quoi il parle lorsqu’il évoque l’histoire du Congo d’après l’indépendance : il y était. Dans les coulisses de l’histoire, près des gisements du Katanga,  proche de ces colons durement secoués par les évènements des années 60, proche aussi des Congolais avec lesquels il avait grandi.  Il fut aussi un interlocuteur des milieux d’affaires belges et des ministres successifs qui, à la tête de la Coopération ou des Affaires étrangères, eurent  à gérer les relations avec l’ancienne colonie. Et enfin, last but not least, il semble avoir disposé d’une source critique mais inépuisable, les confidences de Robert Crem, ancien PDG de la Gecamines, qui s’opposa autant à Mobutu qu’aux décideurs  belges.

Autant le dire, Bruyland n’est pas un tendre : journaliste économique, il s’est montré plus attentif aux chiffres qu’aux belles paroles et les déclarations d’ « amour-haine » qui ont si souvent marqué les relations belgo congolaises le laissent de marbre.  Pour lui, ce qui importe, c’est  le constat des faits. Implacables :  au moment de l’indépendance,  Kolwezi offre les plus riches gisements de cuivre et de cobalt de la Copperbelt, l’Union Minière du Haut Katanga extrait le cuivre, le cobalt et autres minerais à l’aide de technologies et de machines modernes, gère les stocks, mène des prospections systématiques. La pureté des cathodes de cuivre atteint les 99,9% et le raffinage ultérieur, permettant d’obtenir du cuivre pur, s’effectue en Belgique dans les usines métallurgiques MHO (Métallurgie Hoboken Overpelt), qui appartiennent au groupe de la Société Générale.  Un  groupe intégré, cohérent, qui réalise des profits considérables et qui, soucieux d’éviter les remous sociaux, finit par se transformer en Etat Providence.  Dans ce « meilleur des mondes »,  il y a cependant un bémol, et  il est  d’importance : au lendemain de la deuxième guerre mondiale,  le développement du Congo était bien réel, mais il se faisait sans les Congolais  et les Alliés, tout comme l’ONU,  interpellaient les Belges : « où sont les fonctionnaires, les électeurs noirs, les universités pour les Noirs » ?

Dans un pays aussi peu préparé à l’indépendance, l’appareil gouvernemental était appelé à s’effondrer. Ce qu’il ne manqua pas de faire,   comme on le sait.

Si l’auteur rappelle l’inexpérience et, très vite, la corruption des dirigeants congolais, (alors qu’ils  exécraient Lumumba, les négociateurs belges de la Table ronde de 1960  privilégièrent les interlocuteurs « malléables »,  qualifiés de « modérés »), c’est à l’égard des Belges qu’il se montre le plus incisif :  il n’omet pas de rappeler que l’Union minière elle aussi trichait en minimisant la valeur des stocks, qu’à la veille de l’indépendance les capitaux des sociétés coloniales furent rapatriés en Belgique  laissant exsangue le jeune Etat. Et  s’il dénonce les éléphants blancs, ces projets pharaoniques et mal calibrés qui allaient se multiplier sous l’ère Mobutu,  Bruyland souligne aussi que malgré tout cela, l’Union minière, devenue Gecamines, est longtemps restée  une entreprise intégrée, principale contributrice au budget du pays,  qui formait avec le pouvoir mobutiste un étrange couple, se disputant   pour la galerie tout en se  partageant prébendes, bénéfices et petits services rendus entre amis.

L’auteur relate les diverses causes de l’effondrement de la Gecamines : l’effondrement, faute d’entretien, de la mine de Kamoto est la plus fréquemment citée, les ponctions opérées par le régime Mobutu furent une réalité. Mais  d’autres facteurs sont entrés en jeu : dès le milieu des années 80, l’heure est à la privatisation, les sociétés d’Etat n’ont plus la cote. Le  Zaïre de Mobutu devient alors le premier laboratoire et la première victime de l’ajustement structurel, qui l’oblige à raboter le budget de l’Etat, entre autres dans les secteurs sociaux et de l’enseignement. Robert Crem, connu pour  son efficience, est  placé à la tête de la Gecamines qu’il entend bien redresser,  mais il est sapé de toutes parts : vomi par les profiteurs du régime, exécré par certains milieux belges qui n’apprécient pas sa rigueur. Sans oublier les pressions internationales en faveur  de la vente par appartements du géant katangais, auxquelles Mobutu tente de résister malgré tout.  La « grande loterie » aura lieu dans la foulée de la première guerre du Congo, où les troupes de l’AFDL menées par les Rwandais et les Ougandais chasseront Mobutu en 1997  et placeront à la tête du pays un Laurent Désiré Kabila. Ce dernier,  à Lubumbashi et à la veille de gagner Kinshasa signera de juteux contrats avec des sociétés américaines et canadiennes qui avaient probablement contribué à l’effort de guerre.

Complexe,  parfois ardu, avec de nombreux aller retour et une deuxième partie plus actuelle, qui ramène aux débats sur la colonialité, l‘ouvrage offre ample matière à réflexion parce qu’il réussit  met en parallèle le déclin de Mobutu, l’effondrement de l’industrie minière,  le grand jeu de la politique internationale et les batailles pour le pouvoir au Congo. Ainsi, selon l’auteur,  le « massacre » des étudiants sur le campus de  Lubumbashi, qu’il décrit comme un montage (opinion que nous ne partageons pas)  fut surtout le prétexte invoqué en Belgique pour se désengager du Zaïre et abandonner Mobutu,  allié utile du temps de la guerre froide  mais qui,  à l’heure de la mondialisation avait fait son temps.  Dans la foulée, l’auteur démystifie Etienne Tshisekedi, l’ « éternel opposant », explique l’aventurisme de Kabila père,  évoque l’enrichissement de Kabila fils et démystifie impitoyablement la prétendue « expertise africaine» dont se prévaut la Belgique.

Tous ceux  qui se penchent aujourd’hui sur le passé colonial de la Belgique, attendant excuses et réparations, devraient lire cet ouvrage implacable, qui met à nu la mise à sac  du Congo et en particulier le pillage  des gisements miniers  qui sont joués en Bourse, dépecés par des opérateurs inexpérimentés (dont le cuivre n’a plus qu’une teneur de 30%), emportés par  des Chinois. Ceux qui « planchent » sur les caravanes de Stanley ou le travail forcé dans les plantations de caoutchouc devraient aussi s’interroger sur le sort des millions de creuseurs, esclaves des temps modernes, qui tentent de grappiller des miettes du pactole, font le bonheur des  pays voisins et surtout alimentent la voracité de la Chine, le « nouvel empire »  soucieux de contrôler le marché mondial du cobalt et autres matières premières essentielles.

Dans  sa première moitié en tous cas,  cet ouvrage est remarquable en ceci qu’il n’évacue pas les responsabilités de l’ancienne puissance coloniale,  qu’il s’agisse des actionnaires  de la Société générale,  des membres de la commission d’enquête parlementaire, des « amis »  belges de tous les intervenants congolais ou de l’ignorance crasse de la nouvelle génération politique, plus préoccupée par le sort des statues  de Léopold II que par le hold up qui se pratique sous les yeux  de tous. …

Erik Bruyland,  Cobalt  Blues, la sape d’un géant, Congo 1980-2020, éditions Racines