10 novembre 2021

Manu Bonmariage: “on ne voit bien qu’avec le coeur”

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Jamais Manu Bonmariage ne lâchait sa camera. Bien souvent elle ronronnait à l’insu de tous, comme oubliée, aussi invisible que son propriétaire  qui s’enfonçait dans son fauteuil, traversait une salle sans qu’on le voie, s’invitait  à une noce sans se faire remarquer.  Elle parlerait plus tard, cette camera, lorsque ses images seraient visionnées ; elle révélerait ce que nul n’avait remarqué, elle porterait au jour des paroles que nul ne se souvenait d‘avoir entendu.

Ainsi était Manu :  curieux de tout et de tous, aux aguets, ne perdant jamais une miette de ce réel  qu’il exprimait mieux que personne.  En Afrique, au Cameroun plus précisément, nous avons vu tourner ce petit homme têtu qui  réussissait à passer inaperçu. Camera vissée sur l’oeil, il dansait au milieu des villageois, il évitait par miracle de trébucher dans le feu ou de heurter les enfants ;  il laissait, pendant des heures, un vieux missionnaire dérouler ses souvenirs et rappeler cette  foi chrétienne, cet amour des hommes qui  l’avaient amené là, au fond de la forêt, à s’occuper des Pygmées et à soigner leurs maux dont la lèpre..

Au delà des anecdotes du quotidien, Manu ne craignait jamais d’aller plus loin : il posait des questions sur le dieu unique et les dieux païens, sur la foi, la médecine,  la sorcellerie, et aussi,  au bout du chemin, sur la mort elle-même…Et puis il se taisait, laissait la parole de l’autre prendre le dessus et frôler la vérité… La manière dont Manu filmait était à la fois un spectacle  et un miracle sans cesse renouvelé. Car il racontait volontiers comment, enfant, une flèche mal dirigée l’avait privé de l’un de ses yeux.  Cet accident  ne l’avait cependant pas empêché de devenir cameraman  et de donner à son œil unique une acuité sans pareille.

Il nous fallut observer Manu pendant des années pour répondre à cette question :  comment pouvait il se montrer aussi discret, presque invisible, et pratiquer avec une telle intensité, un tel talent, cet art de laisser les autres se livrer, aller jusqu’au bout de leurs secrets, aux confins de leurs vies ? Naviguer en profondeur, frôler  l’indicible et en ramener des paroles de vérité…Peu à peu nous avons compris que cet œil unique que Manu collait sur sa camera n’était pas seul à l’ouvrage. C’est le renard qui, s’adressant au Petit Prince  nous avait donné la réponse : « on ne voir bien qu’avec le cœur ».

Avec empathie, affection, amour au singulier et au pluriel, c’est le cœur de Manu qui le guidait, qui nous le rendait si proche, si  présent, même lorsque le départ s’annonçait…

COLETTE BRAECKMAN

10 novembre 2021

La grande misère du patrimoine congolais: le musée de Gungu a été incendié, des milliers de masques Pende ont été détruits

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A Gungu, une petite ville du Kwilu à 400 km de Kinshasa, les habitants étaient fiers de leur musée, de leur festival qui attirait chaque année un nombre croissant de visiteurs congolais et de touristes étrangers. Les masques Pende (un terme qui veut dire « révoltés » et se réfère aux combats contre les Portugais et contre les colonisateurs belges) sont connus dans le monde entier car ils évoquent des rites d’initiation et de résistance.  Ce précieux patrimoine est parti en fumée dans la nuit du 4 au 5 novembre et le directeur du musée, Antoine Kibala soupçonne un geste criminel. Selon le site congolais « Sept sur Sept » la police a lancé une enquête  mais en attendant d’improbables résultats, les habitants de Gungu  sont atterrés.  Les masques Pende n’étaient pas seulement recherchés par les collectionneurs du monde entier, ils figuraient aussi sur certains billets de banque congolais.

Il est encore difficile de mesurer l’ampleur des dommages : le musée comportait plus de 25.000 pièces,  des masques traditionnels, des objets rituels de grande valeur qui ne sortaient que lors des festivals et des  cérémonies d’initiation. Selon le directeur du musée,  l’ensemble de la collection valait plus de 20 millions de dollars. Toutes les pièces n’auraient cependant pas disparu, on parle de  8 à 9000 masques détruits par le feu mais Antoine Kibala précise que dans les ruines du bâtiment, on n’a retrouvé que 1000 « pièces métalliques ». A Tervuren, Guido Grysseels, le directeur du MRAC relève  que l’imprécision du montant des dégâts démontre aussi que les pièces n’avaient pas été rigoureusement répertoriées…

La destruction du musée de Gungu qui avait bénéficié de financements belges et hollandais n’est cependant que l’un des malheurs qui frappe le patrimoine congolais.

En effet, à l’heure où la Belgique envisage de restituer certaines pièces au Congo  et que le secrétaire d’Etat à la politique scientifique Thomas Derminne est attendu à Kinshasa pour discuter du sujet, les gardiens d’un autre musée sont au désespoir.  En effet, le Mont Ngaliéma, proche du fleuve Congo, n’abritait pas seulement l’une des résidences du président Mobutu et un parc miraculeusement préservé  de la spéculation immobilière:sur le conseil de son conseiller belge, le colonel John Powis de Ten Bossche, le Maréchal avait  ordonné plusieurs « collectes » d’objets traditionnels à travers le pays, qui avaient permis de ramener à Kinshasa des masques, des objets rituels, des poteries, des armes traditionnelles. Un petit musée avait été installé sur  le Mont Ngaliéma afin d’accueillir et de présenter ces pièces dont certaines étaient de grande valeur. Depuis la  fin du règne de Mobutu, la pluie et le manque d’entretien avaient gravement détérioré les lieux, mais des visiteurs, dont de nombreux  écoliers, y venaient encore régulièrement. Se plaignant d’être payés irrégulièrement, les gardiens rappelaient cependant que, lors de la première guerre du Congo, (1996-1997) alors que les troupes de l’AFDL  dont des soldats rwandais occupaient la ville, un commando avait forcé la porte du musée pour s’emparer de certaines pièces sans doute depuis longtemps repérées. Certaines d’entre elles avaient ensuite été retrouvées chez des antiquaires du Sablon.

 Soucieux de défendre le patrimoine de leur pays, les gardiens du musée avaient alors emmené les objets les plus précieux pour les cacher dans la cité et ils les avaient ramenés par la suite.

Aujourd’hui cette fidélité est bien mal récompensée : le président Tshisekedi, qui envisage de faire construire un nouveau palais présidentiel sur le mont Ngaliéma, un projet évalué à 80 millions de dollars, a décidé d’exproprier le vieux musée de Mobutu, invoquant des questions de sécurité. 

Les pièces, en principe, devront être déposées dans des salles situées sous l’échangeur de Limete où se trouve déjà une grande statue de Patrice Lumumba.  Mais les gardiens redoutent les conditions de stockage et les risques de disparition des objets durant les opérations d’évacuation.

Un nouveau musée a cependant été construit sur le Boulevard Triomphal  par la coopération coréenne. Moderne, lumineux,  répondant à toutes les normes de conservation, ce bâtiment de prestige présente des pièces collectées dans tout le pays et il fait l’objet de nombreuses visites scolaires. Mais son directeur assure que l’abondance  du patrimoine congolais est telle que le nouveau musée, déjà bien rempli,  ne pourrait accueillir de nouveaux objets, qu’ils viennent du Mont Ngaliéma ou de Belgique…

10 novembre 2021

C’était au temps où les zoos humains fascinaient l’Europe

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Une exposition, à Tervuren, sur… les expositions coloniales

C’était un temps où le cinéma n’existait pas. Ni la télévision, ni Internet. C’était un temps où l’homme blanc, bien installé tout en haut de l’échelle des races, était convaincu de sa supériorité. C’était un temps où le bon peuple avait besoin de rêver, de se divertir, où il voulait en savoir plus sur le reste du monde. On dévorait alors  les récits des explorateurs qui reculaient les limites des terres inconnues et y plantaient les drapeaux des futures puissances coloniales, l’Allemagne, la France, la Grande Bretagne et aussi notre petite Belgique, que Léopold II voulait faire admettre à la table de Grands.

Dès la moitié du 19 e siècle, les expositions dites coloniales faisaient recette.  Tout ce qui était différent suscitait la curiosité, qu’il s’agisse des  animaux inconnus, des monstres difformes, des  peuples lointains et exotiques, mais aussi des derniers terroirs de la vieille Europe.  Pascal Blanchard se  souvient qu’au début du 19 eme siècle, alors que les « sauvages » n’avaient pas encore pris le bateau, les Parisiens se pressaient pour découvrir des Bretonnes en coiffe traditionnelles… Pascal Blanchard,  c’est l’auteur, avec ses collègues du groupe de recherches ACHAC, de l’expression désormais célèbre, les « zoos humains », apparue dans les années 80. Il est  aujourd’hui le commissaire d’une exposition qui, à Tervuren, dans les salles du Musée royal de l’Afrique centrale réveillera bien des souvenirs. L’historien d’origine congolaise Zana Etambala a collaboré à l’exercice de même que  l’ anthropologue Maarten Couttenier, répondant tous deux au directeur Guido Grijsseels qui souhaite que «l ‘on regarde l’histoire dans les yeux ». 

Des affiches aux couleurs éclatantes,  des sculptures commandées aux meilleurs artistes de l’époque comme Arsène  Matton, qui moulait des  crânes d’Africains vivants pour en tirer des œuvres « ethnologiques », des cartes postales que l’on s’envoyait à l’époque depuis Bruxelles, Berlin, Paris, Lisbonne : l’exposition consacrée au « temps des expositions coloniales » rendra leur lustre aux collections familiales. Elle suscitera sans doute de nouvelles polémiques, à l’heure où paraît le rapport des experts sur la colonisation et où le secrétaire d’Etat  à la politique scientifique Thomas Derminne se prépare à se rendre au Congo pour y aborder la question de la restitution d’œuvres africaines dormant dans les collections de Tervuren…

Le  premier mérite de Pascal Blanchard est de décloisonner le sujet. Certes, il  rappelle que sept Congolais, invités en Belgique lors de l’exposition coloniale de 1897 sont morts de pneumonie et furent enterrés à Tervuren, dans  une fosse commune réservée aux prostituées. Mais il situe aussi les expositions coloniales et les exhibitions de « bons sauvages » qui les accompagnaient dans le contexte de l’époque :  « les gens étaient curieux du vaste monde ; ils voulaient à la fois se divertir et élargir leurs connaissances. Mais il fallait aussi,  indirectement,  justifier les entreprises coloniales, les découvertes, les conquêtes,  l’expansion du capitalisme… » Le rappel n’est pas superflu : «à cette époque, les gens ne se déplaçaient pas ; ils ignoraient les « round trips » et les « low cost », de même que  les voyages sur mesure à la découverte des dernières peuplades « insolites », ces Masaïs, ces Aborigènes et autres Zoulous qui cachent leur smartphone lorsque  débarquent les touristes…»

Dépassant les frontières de la France ou de la Belgique, l’historien, qui a rassemblé plus de 500 documents d’époque, des affiches, des photos, des cartes postales,  rappelle que les expositions coloniales avaient aussi pour but de renforcer l’identité des Européens eux-mêmes : « ils se définissaient d’autant mieux qu’on leur présentait les différences des autres, ces « sauvages » qu’il fallait conquérir, civiliser, transformer en « indigènes » mis au travail… Les expositions coloniales étaient aussi des spectacles, des mises en scène mobilisant des centaines de figurants, (35.000 au total…) dont certains   « seconds rôles » étaient  parfois recrutés sur place, entre autres à Levallois, populaire banlieue de Paris…

Quelques noms ont surnagé, tels que Saartie Baartman, la « Venus Hottentote », dont toute l’Europe admira le postérieur surdimensionné, le Pygmée Ota Benga, embarqué au Congo Brazzaville et qui choisit de se suicider aux Etats Unis car, libéré, il ne pouvait pas rentrer dans son pays d’origine.

Certes, l’exposition qui se tint à Tervuren en 1897 fut l’une des plus importantes et elle permit à Léopold II de justifier la création de l’Etat indépendant du Congo, tandis que l‘Expo 58, qui marqua aussi l’apogée d’une certaine Belgique,  fut pratiquement la dernière du genre.  Mais le commissaire français  souligne qu’à l’époque toute l’Europe était gagnée par ce désir d’exotisme, par le souhait de conforter le sentiment de supériorité qui habitait l’homme blanc, auquel s’ajoutait le goût du spectacle. De  grands impresarios, l’ Allemand Hangenbeck, l’Américain Barnum se chargeaient d’orchestrer les représentations et d’organiser des tournées triomphales : l’exposition universelle de Paris accueillit plus de 50 millions de visiteurs venus des quatre coins de l’Europe et  qui découvrirent le jardin d’Acclimatation et des bassins dans lequel s’ébattaient de vrais Pygmées. L’Amérique elle aussi était en besoin de légitimation, de construction de son récit national : la tournée du spectacle consacré à Buffalo Bill et  à la conquête de l’Ouest tourna dans 220 villes américaines, rassemblant jusqu’à 40.000 spectateurs…

Certes, on ne peut tout dire ni tout montrer, mais dans cette entreprise de légitimation de la colonisation, on aurait aimé voir figurer des  bandes dessinées (Tintin au Congo…) ainsi que les œuvres missionnaires, qu’il s’agisse des chromos, calendriers et cartes postales, des collectes de papiers d’argent et autres « postures » de petits Noirs hochant la tête et remerciant  à chaque piécette…

Puisque tout a une fin,  c’est vers 1930  que les expositions coloniales reculent puis disparaissent : les « faux sauvages » sont congédiés et le cinéma propose d’autres rêves aux foules, les documentaires se multiplient ainsi que  les films de fiction, comme « Bongolo et la princesse noire » d’André Cauvin.  Après la deuxième guerre mondiale, où les puissances européennes,  poussant  leurs troupes coloniales en première ligne,  se sont entre déchirées, le mythe a vécu, le « modèle civilisateur » a pris du plomb dans l’aile…A Bruxelles, l’Expo 58 sera la dernière manifestation du genre avant que le rideau ne tombe.   Aujourd’hui, le Béninois Romeo Mivekannin invité au MRAC propose un hommage aux sept Congolais  enterrés à Tervuren tandis que le Burundais Teddy Mazina déconstruit l’histoire à sa manière. Puisque la roue tourne, il propose  un « laboratoire scientifique », imaginaire bien sûr,  dans lequel des boursiers africains mesureraient et photographieraient  des « corps blancs », afin d’en tirer des fiches morpho- anthropométriques…

humain, MRAC, du 09/11/ 2021 jusqu’au 06/03/2022

10 novembre 2021

L’errance des Pygmées, étrangers sur la terre de leurs ancêtres

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Les Pygmées, appelés ici les Bambuti, sont les plus  oubliés de tous les Congolais. Dans la forêt, dans les hautes montagnes de l’Itombwe ou dans le massif de Kahuzi Biega,  ils vivent de leurs ruches, de la récolte des chenilles, de la chasse et lorsqu’ils pratiquent le brûlis, c’est pour se débarrasser des bois morts. Aujourd’hui, ces peuples autochtones sont cernés de toutes parts, chassés de leurs territoires. Non loin des rives du lac Tanganyika,  dans le village de Kamanyola, 250 ménages  sont venus se réfugier sur cette plaine sablonneuse où les paysans Bafuleros les considèrent comme des étrangers. Ils subsistent grâce à leurs femmes, qui, inlassablement continuent à produire de superbes pots de terre cuite qu’elles essaient de vendre  sur les marchés.  C’est la prolifération des groupes armés, rwandais, burundais, congolais, menant dans les Haut Plateaux une guerre à laquelle les Pygmées sont étrangers qui les a obligés à fuir et à proposer leurs services aux agriculteurs bantous. Mais le président de l’ « organisation des peuples autochtone » reconnaît que dès qu’il le peut,  il remonte vers le village d’origine, dont il ramène une plante médicinale, le Vernonia,  aux feuilles extraordinairement amères qui soigne les maladies intestinales et autres maux.

Largués sur ce bout de terre menacé par les risques d’inondation, les Pygmées partagent leur triste sort avec  leurs voisins, 212 familles de Tutsis Banyamulenge, des éleveurs vivant en altitude qui eux aussi ont été chassés par la guerre et l’incendie de leurs villages. Tous dénoncent le fait que les pays voisins,  l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi, poursuivent leurs propres guerres en territoire congolais tandis que le pillage des ressources s’accélère : pour le malheur des autochtones, des gisements de lithium ont été découverts sur les Haut Plateaux, à Luhihi le « bois rouge » est exploité intensivement et les hauts arbres impitoyablement abattus prennent la direction du port de Kigoma en Tanzanie.  

A Bukavu, nous rencontrons des natifs de Mwenga, membres de l’Acadosha, une association de protection des ressources naturelles.  Jusqu’aujourd’hui, ils ne comprennent pas par quel miracle, dans cette région reculée, privée de routes et de pistes d’atterrissage, les Chinois ont réussi  amener des dragues immenses qui râclent le fond des rivières Elila, Luhindi, Zalia pour y trouver de l’or. Ces rivières sont aujourd’hui défigurées, polluées par le mercure déversé par les orpailleurs. Les  animaux se sont enfuis et les locaux ont eu moins de chance : ils assurent que les Chinois n’hésitent pas à les fouetter lorsqu’ils refusent de se mettre  à leur service.

Vue d’ici, la rébellion qui vient de se déclarer à Bukavu apparaît inévitable : tous nos interlocuteurs vomissent Kinshasa, qui accorde des permis d’exploitation minière ou forestière à des étrangers, ne se préoccupe guère du sort des populations locales, sauf pour tenter de leur extraire une taxe sur les appareils téléphoniques, dont la destination finale est inconnue.

Durant des heures, nos interlocuteurs détaillent leurs griefs et annoncent que plusieurs groupes ethniques ont décidé de prendre les armes : Babembe, Bafulero, Bashi,  tous se prépareraient à attaquer les Chinois et à les chasser de leurs terres. L’accord passé avec le Rwanda par le président Tshisekedi,  qui prévoit de diriger vers une raffinerie de Kigali l’or extrait du Sud Kivu,  est également décrié et présenté comme une trahison…

Au vu de ce pillage systématique, de l’absence de développement de la province,  de l’incurie des autorités locales et du « libre parcours » accordé aux milices et armées étrangères, on comprend mieux les causes du mouvement rebelle qui vient d’apparaître au grand jour à Bukavu et qui n’a peut être pas dit son dernier mot…

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10 novembre 2021

La vie revient dans les campagnes du Sud Kivu, l’autorité traditionnelle tient bon

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Lucinga,

A Lucinga, ce samedi matin, nul ne manque au grand rassemblement. Les femmes ont sorti leur plus belle robe et trébuchent sur des sandales à talons hauts, les hommes sont en chemise blanche, les  jeunes guerriers coiffés de peaux de léopard tressautent d’impatience, des vieux portent des  peaux de bêtes héritées de leurs pères.  Le chef est mort, vive le chef…

Héritier de son père, récemment décédé, le nouveau chef Patrick Chiralanganyi assure la succession et il a tenu à faire les choses dans les règles. Une messe célébrée par plusieurs prêtres se déroule depuis le matin,  suivie par une foule compacte abritée du soleil par des  dais de toile. L’autel dressé sur le perron de la maison familiale  est garni de fleurs, de peaux d’animaux sauvages ; de grands paniers d’osier débordent de manioc, de haricots rouges, de fruits éclatants.

L’office se déroule dans le recueillement général mais avant la fin, les notables, jusque là calmement installés au pied de l’autel, se lèvent et rejoignent un enclos de pieux, soigneusement dissimulé aux regards.  Le Mwami Pierre Ndatabaye, grand chef traditionnel de la chefferie de Walungu, près de Bukavu,  est applaudi avec respect lorsqu’il pénètre dans l’enclos où, en présence des guerriers et des notables, il adoube le nouveau chef du groupement. Après de longues minutes d’attente, le nouveau maître  apparaît, ceint de tous les attributs de sa fonction, dont des peaux d’animaux sauvages et une toque de léopard.  Il salue la foule et ouvre le début des festivités, pour lesquelles tous les participants ont cotisé dans la mesure de leurs moyens. Les bières circulent et aussi de grands plateaux de  manioc, de légumes, de viandes diverses.  C’est la fête. Les  musiciens jouent, les danseurs trépignent , la foule rit  et se régale. Des dizaines de 4X4 sont venues de Bukavu, ramenant au village des notables vivant en ville et qui ont sans doute contribué aux frais…

Le Mwami Ndatabaye nous reconnaît et nous invite à le rejoindre. Lors  de notre avant-dernière rencontre,  alors que la province du Sud Kivu était occupée par des rebelles alliés aux troupes rwandaises il vivait caché, craignant pour sa vie et  les populations locales le protégaient dans des lieux discrets.  Aujourd’hui , il se souvient de ces années au cours desquelles le Sud Kivu fut occupé, pillé : « plusieurs autres Mwami furent assassinés, car ils incarnaient la résistance du peuple. Tout avait été mis en œuvre pour nous mater, mais c’était mal connaître les Bashi… »

Dès que la paix revient, la nature triomphe

Ce peuple coriace et travailleur, qui n’a rien oublié des guerres incessantes menées dans le passé contre le voisin rwandais, jusqu’à la mort au combat  du roi Rwabugiri  à la fin du 19 en siècle,  a survécu à la dernière guerre et à l’occupation étrangère. SI nombre de ses habitants ont cherché refuge à Bukavu,  d’autres sont revenus au village. Ils y ont retrouvé un immense marais où ont repris les cultures de légumineuses, de manioc, de patates douces, de haricots, sur des terres allouées par les chefs.  Les groupes armés, parmi lesquels les Interhahamwe rwandais se sont repliés vers  les hautes montagnes  et, la paix étant revenue, le travail a repris. A peine terminée la cérémonie d’intronisation, les femmes ont hissé sur leur dos  leurs hottes chargées de légumes et de manioc, les garçons ont enfourché leurs motos rutilantes pour  emmener les récoltes vers Bukavu ou  le marché voisin de Mugogo.

Les solutions de l’agro écologie

Sylvain Mapatano, qui dirige l’association Diobass, Agrologie et société est un partenaire important du CNCD et de SOLSOC. Il a  retrouvé son optimisme :  « ici, sitôt la guerre terminée, le travail  a repris. En outre, la diaspora s’est émue des guerres à répétition, de la crise du Covid.  Eparpillés dans le monde entier, des Kivutiens se sont réveillés et grâce aux téléconférences,  ils ont pris connaissances des besoins du milieu. L’association « Bukavu For Bukavu » réunissant des compatriotes du monde entier, soutient activement les projets dans la région, l’espoir renaît.

Diobass contribue activement à cette résurrection : dans le village de Kakono, sur l’un des sites désaffectés de la concession Pharmakina, qui produisait de la quinine depuis l’époque coloniale jusqu’à tout récemment,  un centre d’études agroécologiques  va bientôt voir le jour et  il portera le nom de l’agronome belge Hugues Dupriez, l’un des initiateurs de l’agroécologie.   Accueillis dans une ancienne ferme aménagée, des étudiants issus des facultés d’agronomie de la région  seront invités à oublier l’usage des pesticides et autres intrants chimiques et ils découvriront  la générosité de la nature.  

Partout au Sud Kivu, sitôt que la guerre recule, que les hommes armés disparaissent, la nature fertile reprend ses droits, les hommes et les femmes leurs outils.  A Nyangezi,  Clément Bisimwa, coordinateur d’Entr’aide et Fraternité, est fier de nous présenter quelques membres de son association paysanne, CODEKA (cmité pour le développement de Karhongo)  accompagné par le partenaire GAB. Ils sont plus de 5000 membres dont 60% de femmes et 900 jeunes de 17 à 30 ans accompagnés par  les ONG congolaises  de Fizi, Nyangezi, Uvira, Kamanyola, Walungu, Kabare et Kalehe.  Ils produisent de l’huile de palme, du maïs, des légumes, des amarantes, choux, haricots, et vendent à Bukavu et à Uvira.  Clément nous explique comment, voici 5 ans,  les paysans revenus sur leurs terres pacifiées ont opté pour  les techniques exclusives de l’agroécologie :  « l’engrais naturel est fourni par le bétail,  nous produisons du manioc, de l’huile de palme vendue  sur la frontière burundaise. Les légumes, aubergines, amarantes, choux, haricots,  sont vendus à Bukavu et nous pratiquons la rotation des cultures afin de ne pas épuiser la terre. Comme nous n’achetons plus d’intrants chimiques, nos bénéfices augmentent et notre revenu a augmenté de 70%. »

Toussaint, un homme de trente ans en veste rose, qui s’est confectionné un masque protecteur avec de vieux paniers et un grillage, a fait tous les métiers avant de devenir apiculteur et sa vie résume presque tous les bouleversements de la région :  enseignant au départ, il s’est retrouvé au chômage puis il  est devenu chauffeur. Lorsque la guerre a bloqué les transports, il a rejoint l’un des maquis sévissant dans la région. Sitôt que les groupes armés ont reculé vers les montagnes il a rejoint le groupement paysan et  s’est lancé dans l’apiculture.  Avec fierté, il nous emmène dans la forêt pour y découvrir ses ruches suspendues dans les arbres.  Sa production, sous le label « miel de Nyangezi «  est vendue avec succès à Bukavu, où un pot vaut dix dollars. Il produit aussi de l’hydromel et s’est lancé dans la fabrication de bougies.

A Nyangezi,  dans le Ngweshe, vers Kavumu au-delà de l’aéroport, les paysans  mobilisés au sein de la Fédération des agriculteurs du Congo découvrent combien leur terre est généreuse et comment ils peuvent se passer d’intrants importés. Ainsi à Murhesa,  des étangs voués à la pisciculture ont été creusés au milieu des grands arbres.  Les 105 membres du groupement se relaient pour nourrir les tilapias qui remuent l’eau verte. Tout leur convient, des déchets ménagers, des fanes de légumes.  Les paysans s’organisent  aussi pour assurer des rondes nocturnes :  venus du parc de Kahuzi  Biega où subsistent des groupes armés, des voleurs  tentent de capturer les poissons ayant atteint la taille adulte. « Nous nous défendons », disent les paysans, « car grâce à nos poissons, nos ruches, nos légumes, nous arrivons à payer l’école des enfants.. ».

4 novembre 2021

Bukavu attaquée par un nouveau mouvement rebelle aux accents nationalistes

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Erosions et inondations,  incendies, insécurité, insolvabilité des autorités provinciales, dégradation des routes et  de l’environnement en général :  la rancœur à l’égard de Kinshasa, une capitale distante et budgétivore était depuis longtemps perceptible à Bukavu. A cette colère latente s’ajoute désormais la peur : mercredi  matin, la ville a été réveillée par des coups de feu qui ont désarmé militaires et policiers. Arrivés au cœur de la ville, place de l’Indépendance, ils ont  hissé un drapeau proclamant en lettres vertes sur un fond jaune « Action pour un Congo nouveau ». 

Effrayés par les tirs,  les habitants se sont terrés chez eux, constatant seulement que les rebelles n’étaient pas très armés, ne portaient pas de tenue militaire, mais que malgré la faiblesse de leurs moyens ils avaient réussi à gagner la zone de l’aéroport au nord de la ville, le centre de logistique de la police, le QG de la 33e région militaire et le quartier industriel tandis que de nombreux habitants fuyaient vers le sud de la ville dans la direction de Panzi.  Durant l’après midi, les autorités devaient communiquer le bilan de cette incursion :  six morts parmi les assaillants et trois parmi les forces de sécurité ainsi que 36 prisonniers et il apparaissait que le mouvement avait été contenu par les forces armées et la police. La société civile du Sud Kivu a d’ailleurs félicité les services de sécurité pour avoir rétabli un calme relatif mais a appelé à la vigilance.

Le mystère de l’identité et des motivations des assaillants n’est pas encore éclairci. D’aucuns assurent qu’il pourrait s’agir d’une  manœuvre de déstabilisation dont l’objectif serait d’imposer, au Sud Kivu l’état de siège déjà en vigueur dans le Nord Kivu, ce  qui permettrait aux militaires de congédier les politiques et de prendre les rênes  du pouvoir et… des affaires. En fin d’après midi cependant nous avons reçu un long communiqué émanant d’une « coalition de patriotes congolais »  CPCA A 64, dénonçant l’inefficacité de la Monusco  et exigeant son retrait, mais surtout s‘élevant violemment contre « l‘agression étrangère  et le pillage des ressources par le Rwanda et l’Ouganda », «  dénonçant la tricherie des dernière élections du 31 décembre 2018 et la politique de l’actuel président Félix Tshisekedi dont le départ est exigé de même que l’exil de Joseph Kabila son prédécesseur. La déclaration dénonce aussi tous les accords de paix signés sous la contrainte internationale  et exige le départ des multinationales qui pillent le pays. Malgré sa tonalité nationaliste et l’appel lancé à toutes les instances internationales, la véracité de ce document reste à démontrer  ainsi que la représentativité de ses signataires dont l’un est un certain général major Mukono…

4 novembre 2021

Waze Wetu, ou comment empêcher les vieux de sombrer

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Bukavu,

Depuis un quart de siècle, Bukavu, la cité-jardin édifiée par les colons amoureux du lac Kivu est flagellée par la violence,  envahie par les réfugiés venus du Rwanda en 1994 et surtout débordée par les déplacés venus de l’intérieur de la province. Leur exode est  provoqué par l’accaparement des terres, la surpopulation,  et surtout par la terreur infligée aux populations par les groupes armés de toutes obédiences.  La population de la ville a triplé et plus  d’un million et demi d’habitants s’entassent désormais sur des collines de terre rouge ; les derniers  arbres ont été coupés et, en même temps que les incendies, les éboulements se multiplient, où l’on voit des baraques en bois rouler vers les ravins dans un bruit de planches disjointes…

Assiste sur le seul d’une petite maison de planches peintes en noir, Anastasie, 70 ans, jouit d’une vue imprenable sur  le quartier populaire de Kadutu . Elle est désormais incapable de monter ou descendre l’escalier quasi vertical qui mène à sa demeure. Ses seuls mouvements la portent vers un jardinet de quelques mètres carrés entouré d’une clôture où l’on découvre  de maigres légumes obstinés à pousser. Cependant, même si son ordinaire se réduit à cuisiner quelques feuilles et à dépendre de la bonté des voisins, Anastasie, dont le mari est mort voici plusieurs années déjà et qui, au vu de ses rides et de sa maigreur, a  parfois été accusée de sorcellerie, refuse de se plaindre. Elle semble attendre la mort, mais  assure qu’elle a eu de la chance : le groupe solidaire du quartier, soutenu par Entraide et Fraternité en Belgique, la soutient et a fait construire à son intention cette petite maison de planches. La vieille dame qui,  voici quelques mois dormait dans la rue nous fait avec fierté les honneurs de sa nouvelle demeure: une pièce dotée de deux chaises, une autre d’un petit lit et de deux casiers en bois.  «  J’étais rejetée, méprisée » chuchote-t-elle, « mais aujourd’hui que j’ai une maison, on me respecte… »Et cela même si quelques voisins plus mal lotis lorgnent déjà sur le précaire abri de bois qui pourrait bien être lui aussi emporté par une érosion…

C’est Maria Masson, pilier du Bureau diocésain des œuvres missionnaires (BDOM)  et sa collègue Mathilde Muhindo qui, après avoir longtemps accueilli des femmes victimes de viols, se sont émues voici cinq ans du dénuement dans le quel vivaient les personnes du troisième âge, ici simplement appelés  les vieux…

« A cause de la crise », explique Maria Masson,  « et des vagues de réfugiés provoquées par  de l’exode rural, les plus  âgés  ont été de plus en plus nombreux à se retrouver seuls. Alors qu’au village leur abandon aurait été impensable, en ville, les personnes âgées ont été jetées à la rue. Incapables de subvenir à leurs besoins elles ont été obligés de mendier, de travailler au-delà de leurs dernières forces ».  De ce constat est né voici trois ans l’association Waze Wetu, (les vieux), soutenue, dans le cas d’Anastasie par la mutuelle du quartier d’Ibanda, qui compte 1302 ménages. A l’échelle de la ville, 5000 personnes âgées font partie de 65 groupes solidaires, crées par le réseau des mutualités de santé (Remusaco, d’obédience catholique).

 Maria Masson est formelle : « il s’agît à tout prix d’éviter les maisons de retraite,  l’exemple de l’Europe durant le Covid nous a donné raison. Pour nous, il faut  favoriser l’intergénérationnel,  permettre aux personnes âgées de rester dans les quartiers, d’y rendre des services –par exemple surveiller les enfants en bas âge- et d’y bénéficier de gestes de solidarité. Ceux qui le peuvent  se voient aussi proposer des activités génératrices de revenu, afin d’éviter le recours à la mendicité. »

Créées à l’initiative des mutualités chrétiennes et plus particulièrement soutenues par la ville de Tournai,  le réseau Remusaco couvre désormais 34 zones de santé et compte 60.000 membres qui cotisent en sachant qu’ils ne seront pas abandonnés…

C.B.

4 novembre 2021

Le président du Sénat congolais se montre indulgent envers la colonisation belge

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Nous recevant en marge de la visite de parlementaires belges à Kinshasa, le président du Sénat congolais Modeste Bahati Lukwebo  a accepté de commenter le rapport présenté par les experts chargés de présenter le travail de la commission décolonisation.  Pour lui en effet, « il importe d’être réaliste et de rappeler toutes les facettes de l’entreprise coloniale. Certes, il y a eu des contraintes, la chicotte a été utilisée, mais en même temps les ressources du Congo ont été mises en valeur. L’’impunité n’existait pas et les  lois étaient appliquées ; les enfants étaient obligés d’aller à l’école  et  sanctionnés s’ils n’y allaient pas… » Se souvenant d’un passé qui n’est pas si éloigné, le numéro deux de l’Etat congolais regrette que les experts aient omis de souligner les aspects positifs de la colonisation : « il n’y avait pas que les questions politiques.. Il ne faudrait pas oublier que des plantations ont été créées, que de nouvelles villes sont apparues, dotées d’un plan d’urbanisation.  Bukavu en est un exemple : créée par les Belges, la ville était très belle, très attrayante pour les touristes. Aujourd’hui elle est ravagée par les érosions, les maisons s’effondrent ou sont ravagées par des incendies : c’est un effet de la guerre, de la mauvaise gouvernance . Bravant les règlements, les gens ont construit dans des parcelles qui ont été loties, on a coupé les arbres.. Au fil du temps,  beaucoup de Congolais se souviennent de l’époque coloniale avec nostalgie  et beaucoup seraient tentés de dire « c’était mieux avant » ajoutant  que les nouveaux dirigeants n’ont pas valu mieux que les Belges ! Ces derniers  veillaient à ce que les règles soient appliquées et obligeaient les gens à travailler, mais pour leur bien… Si on veut se développer, il faut de la discipline…»

L’ancien colonisateur devrait il présenter des excuses ? « Oui, il faudrait s’excuser pour les excès qui ont été commis, mais aussi faire la balance entre le positif et le négatif.. Tout n’était pas mauvais, il faut avoir le courage de le dire. Et de nombreux compatriotes ont regretté que Patrice Lumumba ait manqué de respect envers le roi Baudouin.. »

Animé par un esprit positif à l’égard de la Belgique, M. Bahati attend beaucoup d’un réchauffement des relations avec  l’ancienne métropole, en particulier au niveau des Parlements : « nous serions intéressés par des  séminaires de formation, entre autre d’assistants parlementaires, d’agents administratifs,  d’experts en matière juridique. »

Sachant que Bruxelles attache beaucoup d’importance au respect du calendrier électoral, M. Bahati est formel :  « l’échéance de nouvelles élections en 2023 sera respectée, c’est pour cela que nous tenions à ce que soit mise en place sans tarder la Commission  électorale indépendante.  Il n’y aura pas de glissement et, visant la transparence,  nous demanderons que soient disponibles les PV des délibérations des bureaux électoraux tandis que les observateurs  pourront opérer en toute liberté. »  

Sur le plan militaire, le président  du Sénat, originaire de Kabare au Sud Kivu  se montre optimiste : «  nous voulons en finir avec les groupes armés, les éradiquer définitivement. Pour cela nous veillons à ce que les moyens alloués soient bien utilisés, et plusieurs officiers supérieurs vont faire l’objet de procès… . Il faut injecter du sang neuf dans notre armée,  c’est pour cela qu’une relance de la coopération belge serait bienvenue. Pour combattre les ADF (rebelles musulmans d’origine ougandaise opérant dans l’Ituri) nous songeons à demander le soutien de l’armée  ougandaise. »

Alors que la grève des enseignants paralyse toujours les écoles, le président du Sénat reconnaît que la décision d’ imposer la gratuité et donc la fin de la participation des parents aux frais scolaires aurait mérité davantage de mesures d’accompagnement : « l’Etat aurait du pouvoir suppléer au manque à gagner des enseignants, mais pour cela il faut que les moyens suivent : l’Etat doit pouvoir mobiliser davantage de recettes. Nous songeons à des « recettes innovantes »  comme, par exemple, demander une contribution de 5 dollars à chaque citoyen pour financer l’enseignement, percevoir quelque chose sur la « taxe covid »  (ndlr.  les tests obligatoires qui  coûtent de 20 à 50 dollars chacun…) affecter à l’enseignement la taxe perçue sur les téléphones portables…Nous allons aussi bénéficier des sommes récupérées par l’Inspection  générale des Finances, qui traque tous les détournements et organise le traçage des ressources disponibles…

Propos recueillis à Kinshasa par Colette Braeckman

4 novembre 2021

La délégation parlementaire belge à Kinshasa est reçue par un vétéran de la politique, Bahati Lukwebo, président du Sénat

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Président du Sénat, à la tête d’une formation, l’AFDC (Alliance des forces démocratiques de la République du Congo), dont les 145 députés font partie de l’Union sacrée qui soutient le président Tshisekedi,  Modeste Bahati Lukwebo , deuxième personnage de l’Etat, est considéré comme un vieux routier de la politique et, en ces temps de turbulence, comme un sage. Un politicien rusé qui, revenu de l’université de Milan avec le titre de docteur en économie  fit ses classes sous Mobutu, fut membre de la société civile du Sud Kivu, devint ministre de l’économie sous Kabila.  A l’arrivée de Tshisededi,  la formation de Bahati était l’un des piliers de la coalition pro Kabila qui contrôlait le Parlement, mais  l’élu de Kabare (Sud Kivu) qui aurait voulu occuper le perchoir du Sénat, en lieu et place de Tambwe Mwamba, (un ancien mobutiste passé par les rébellions et rallié à Kabila) ne reçut pas satisfaction. Le président de l’AFDC, qui a plus d’un tour dans son sac, s’employa dès lors à détricoter une majorité qui demeurait acquise à Kabila  et pouvait à tout moment paralyser les initiatives du nouveau président Félix Tshisekedi. Après le succès de la manœuvre de retournement, qui avait  misé sur la vénalité de la classe politique congolaise et récompensé les transfuges à coup de billets verts, l’Union sacrée vit le jour, assurant au président Tshisekedi une confortable majorité parlementaire tandis que Bahati, enfin récompensé, devenait président du Sénat. Politicien expérimenté et pragmatique, il tient désormais la barre de la nouvelle majorité et veut à la fois soutenir les projets de rénovation du président et  renouer avec les vieux amis au sein de la classe politique belge. C’est dans cet esprit qu’il a invité à invité à Kinshasa une délégation représentant le groupe d’amitié Belgique-RDC, dirigée par son président honoraire André Flahaut et comprenant le député Ecolo Samuel Cogolati, la députée CDnV Lahima Lanjri et Joris VandenBossche, secrétaire général du groupe.  Cette délégation souhaite relancer la coopération interparlementaire mais aussi « booster » les relations économiques à l’heure où le Congo redevient un pays attractif pour les investisseurs. A cet effet,  une table ronde réunissant des opérateurs économiques congolais et belges sera organisée vendredi, et le président Tshisekedi, revenu de Glasgow, recevra la délégation qui a été accompagnée durant son séjour par sa propre belle-soeur, Mme Isabelle Kibassa Maliba. Cette dernière,  aujourd’hui rentrée au Congo,  fut longtemps députée provinciale du Brabant wallon.. M. Flahaut est d’autant mieux accueilli aujourd’hui à Kinshasa que nul n’a oublié que durant les années d’opposition et de traversée du désert de l’UDPS, l’ancien ministre de la Défense ne mesura jamais son soutien à une formation qui fut admise au sein de l’Internationale socialiste.

4 novembre 2021

Les experts ont lancé le boomerang du passé colonial

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« Dis grand père, c’était comment le Congo ? » Les jeunes Belges, qui sont intrigués par les photos de famille, les statues et les masques ramenés d’Afrique, par les souvenirs que l’on égrène et les secrets que l’on ne révèle pas risquent d’ouvrir de grands yeux s’ils lisent le rapport que dix experts d’origine et de formation diverses ont remis aux parlementaires nommés au sein de la Commission Congo. Car, aux yeux des spécialistes, le verdict, à quelques nuances près, est sans appel : la colonisation belge au Congo se résume à 80 années d’occupation d’un territoire africain jusque là inconnu, aux contraintes multiples exercées sur une population privée de ses droits et durement réprimée dans ses aspirations à la liberté.  Pulvérisés, les mythes de l’ « œuvre civilisatrice », de la christianisation, de la lutte contre l’esclavage, de la « mise en valeur » de ces vastes régions fertiles ou riches en minerais.

Sous  le scalpel des experts, le « Congo colonial » se voit dépouillé de tous les oripeaux de l’autojustification. Les experts ont cruellement réduit la colonisation à l’essentiel de ce qu’elle était en réalité et qui fut soigneusement occulté par la outils de la propagande et le renfort de la bonne conscience : une entreprise d’exploitation des richesses, minérales et agricoles, rendue possible par la mise au travail, forcé ou misérablement payé, d’une main d’œuvre captive ou dépendante,  à laquelle il était interdit de se déplacer à l’intérieur du pays ou d’aller tenter sa chance au-delà des frontières.  Pire encore, le racisme fut  le soubassement de cette société où l’on vivait séparé sans que soit prononcé le terme d’apartheid, où l’anthropologie physique qui établissait la prétendue supériorité des « Blancs avait fondé un prétendu savoir scientifique. Et pourtant, les Belges se disaient experts du Congo : ils en connaissaient les minerais, les plantes et les arbres, avaient sondé les sols, épinglé les papillons et dénombré toutes les tribus, figeant chacun dans son habitat et son appartenance…Connaissaient ils réellement les Congolais ? Les auteurs du rapport ne se prononcent pas : ils rappellent cependant que si les soldats de la Force Publique furent oubliés et que les prophètes tels que Simon Kimbangu furent envoyés en relégation, en Belgique aussi les quelques voix qui dénonçèrent  l’entreprise coloniale  crièrent fort, mais dans le désert…

Même s’il ne recèle aucune véritable  surprise, ce rapport sera accueilli avec douleur et colère par beaucoup, comme une insulte à un passé qui, croyait- on, avait permis à la Belgique de donner le meilleur d’elle-même. Il appartiendra aux parlementaires, avec dignité et courage, de digérer tout cela, de regarder en face la réalité d’un passé implacablement mis à nu.  Mais il faudra aussi en tirer les conséquences pour le présent : se demander à la fois où se trouvent les origines de ce racisme latent qui nous hante et si le peuple congolais, plus que tout autre spolié, jusqu’aujourd’hui, ne mérite pas, plus que jamais, réparation, soutien et solidarité. Moins au nom du passé que de l’avenir que nous pourrions encore construire ensemble……