2 janvier 2022

Le camion fou de Kabwe

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  • Mulykap, l’entreprise de transport qui relie Kolwezi à Lubumbashi a bien du mérite. Ses autobus climatisés partent à l’heure, ils respectent les limitations de vitesse et les employés multiplient les consignes, recommandant aux passagers de bien attacher leur ceinture de sécurité. Non sans raison$: sur le mince filet d’asphalte qui relie le Lualaba et le Haut Katanga, traversant une savane herbeuse et longeant les clôtures des plus grandes mines de cobalt du monde, les accidents ne sont pas rares, car les voitures privées et les bus doivent se glisser entre d’énormes camions semi-remorques chargés de minerais. Malgré les bâches, il s’en dégage une épaisse poussière qui teint de rouge la végétation et les villages traversés. Se dirigeant vers les ports de Durban ou Dar es Salaam, les camions qui semblent faire la course emportent vers les usines d’Asie la matière brute du Congo.L’an dernier deux millions de tonnes de cuivre ont été ainsi transportées. Il arrive aussi que les lourds véhicules fassent des zig zags et tanguent dangereusement, faisant ricaner les passagers de Mulykap$:«$les chauffeurs sont des étrangers, ils ne connaissent pas le code de la route congolais et dans leur pays, on roule à gauche…$» C’est pour cela que le 20 février 2019 l’horreur s’est invitée à Kabwe. Roulant à vive allure, un camion-citerne transportant de l’acide sulfurique a tenté d’éviter un mini-bus qui s’était arrêté devant le petit marché du village. Alors que les passagers se pressaient pour acheter des fruits et des légumes, le chauffeur a braqué à droite, et le monstre a écrasé le bus sous son poids avant de renverser sa cargaison sur le petit marché. Mme Lumbwe Nseba a vu sa fille mourir$: « alors qu’elle vendait du maïs, l’acide s’est répandu sur elle, je l’ai vue fondre sous mes yeux. Son corps a disparu, je n’ai retrouvé que son visage et son cou.$» Lorsque Claudine Mujinga Museka s’est précipitée sur le lieu de l’accident, elle a découvert le corps de sa fille écrasé dans le mini bus. «$Ses hanches étaient bloquées à l’intérieur, on a essayé de la sortir de là, mais lorsqu’elle a tenté de crier, c’est de l’acide qui est sorti de sa bouche.$» Théophista pleure encore lorsqu’elle revoit le camion de la mort tomber sur sa maison, écraser son mari et sa fille$:«$la petite est
  • morte sur le coup, mon mari est handicapé à vie et moi je n’ai jamais été dédommagée de la perte de mes quatre maisons. » Perdant pied à la barre du Tribunal sur le Congo, devant une salle qui retient son souffle, elle hurle son chagrin et sa rage$: «$jamais je n’ai été dédommagée et la société Mutanga Mining, à laquelle appartenait l’acide transporté par un sous traitant, s’est contentée de nous fournir des vivres pendant cinq mois. Par charité, comme si j’étais une mendiante..$.$» Quant au chef du village, Charles Mwambe il a été sauvé de justesse, réussissant à fuir sa maison avant que la nappe mortelle qui descendaitla chaussée n’envahisse toute sa demeure, aujourd’hui détruite. Les témoins se souviennent avoir vu le gouverneur du Lualaba, Richard Mueij arriver le premier sur les lieux et distribuer de l’argent aux victimes$: «$on nous a dit plus tard qu’il avait donné 500 dollars à chacun mais ses assistants ont du détourner l’argent, car chacun d’entre nous n’a reçu que 200 dollars…$» Par la suite, c’est aussi le gouverneur qui a payé les funérailles et les cercueils des victimes. Les survivants insistent$: «C’était de sa propre initiative…L’Etat lui-mêmeest resté indifférent, «$Papaletat$» n’a rien fait rien pour nous…$» Quant au géant minier, il a nié toute responsabilité dans cet accident qui a fait 21 morts, détruit des maisons, empoisonné les cultures et les cours d’eau «$désormais mon enfant ne peut plus aller aux champs, explique un cultivateur «$car ses pieds ont été infectés…$» Donat Kambale, un défenseur des droits de l’homme qui aide les victimes à se défendre, il assure que la multinationale, niant toute responsabilité, s‘est défaussée sur le sous traitant qui…avait lui-mêmesous traité$ à une autre société$: «$le véhicule n’était pas assuré, le conducteur ne connaissait même pas le code de la route congolais.$» Niant sa responsabilité industrielle et sociétale, l’entreprise commanditaire d’un transport aussi dangereux s’est contentée de mettre en avant le fait qu’elle a fourni de la nourriture aux victimes et aidé à dégager le camion mais aucun de ses représentants cependant présents dans la salle n’a pris la parole. Le député honoraire Jean-Pierre Kalasa, qui se souvient des corps mutilés dissous dans l’acide, des têtes arrachées et du village détruit, met aussi en cause la responsabilité de la province qui laisse rouler à tombeau ouvert des véhicules aussi dangereux et à son tour il dénonce un Etat absent, indifférent. Représentant une ONG suisse «$Pain pour
  • le prochain$» qui a tenté de défendre les victimes, Nina Burri décrit leCongo comme « un paradis d’irresponsabilité$».Quant à Milo Rau, créateur de ce Tribunal sur le Congo, fictif mais oùtout est vrai, il envisage de produire un opéra consacré à la tragédie de Kabwe. Son titre sera ” Justice”