2 janvier 2022

Kolwezi capitale du cobalt ou l’autre face de la transition énergétique

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Changement  climatique… Des grêlons, tranchants comme des lames de rasoir, transforment en bouillie les arbres et les fleurs de l’hôtel Evros, au cœur de Kolwezi. Le patron, dont les parents sont arrivés de Grèce à la fin de la deuxième guerre mondiale, ne reconnaît plus la ville minière où il a grandi. Devenue la capitale de la province du Lualaba, Kolwezi s’est enrichie de quelques immeubles administratifs qui abritent la toute jeune Assemblée nationale, des banques sont sorties de terre, mais aussi des supermarchés tenus par des Indiens, des casinos où les Chinois passent le week end, quelques hôtels de luxe, comme le Moon Palace où les délégations venues de Kinshasa viennent faire la fête. Evros,lui,  tressaute chaque fois que son hôtel tremble sous le choc des explosions qui retentissent à quelques mètres  et il  se demande combien de temps les murs tiendront.  La  façade avant de l’hôtel s’est effacée devant des boutiques où l’on vend des pagnes, de la vaisselle, des câbles électriques et des chaussures en plastique. Les jardins qui naguère s’ouvraient sur un lac d’eau douce sont désormais barrés par une  montagne ocre qui semble grossir chaque nuit et à l’aube les pentes semblent prises d’assaut par de petites silhouettes chargés de sacs et d’outils.   Evros e souvient que voici trois ans encore, il pouvait naviguer en barque sur le lac limpide, aujourd’hui asséché et remplacé par les énormes remblais de la concession minière Comus que les Chinois exploitent à Musonoi, l’une des anciennes carrières de la Gecamines. 

Kolwezi, devenue la capitale mondiale du cobalt est aujourd’hui cernée par les mines dont les remblais brouillent le savant quadrillage de l’ancienne ville coloniale. Même le terrain sur lequel s’élève l’ancienne Assemblée nationale et qui abritait le club et les jardins de la Gecamines a été vendu. Chinois, Indiens, Libanais, mais aussi Américains et  Canadiens, le monde entier semble s’être donné rendez vous dans ce nouveau Far West et chaque jour aussi des camions et des bus venus du Kasaï,  du Kivu, de Kinshasa, sans oublier la Zambie voisine et même le Rwanda et le Burundi déversent des familles ou des hommes seuls qui s’installent sous de grandes bâches en attendant que la fortune leur sourie, à eux aussi.  La vie est chère à Kolwezi, deux fois plus qu’ailleurs en RDC, mais l’espoir est chevillé au corps.  Chacun vit « au taux du jour », sans se soucier de la poussière que dégage la noria des semi remorques, de la fumée âcre des explosifs, des émanations chimiques qui polluent les champs et les rivières et transforment la savane en paysage lunaire.  La transition énergétique qui mènera aux batteries, à  la voiture électrique qui traversera  silencieusement les villes du futur, c’est ici qu’elle se prépare : le Congo détient  80% des réserves mondiales de cobalt et les Katangais, déjà sacrifiés naguère au cuivre, à  l’uranium, au coltan,  paieront le véritable prix de la révolution énergétique.

Depuis longtemps, des voix s’élèvent contre l’injustice, contre ces guerres menées dans l’Est du Congo avec pour objectif l’accès aux mines d’or et de coltan et aux terres fertiles. Depuis  des années les Congolais, Docteur Mukwege en tête, réclament que la justice internationale se saisisse des crimes qui ont été commis au Congo depuis le déclin puis la chute du président Mobutu en 1997, mais  la « communauté internationale » jamais avare de bonnes paroles, préfère détourner la tête, blâmer la corruption des dirigeants  sans se soucier de savoir comment ils ont été portés  au pouvoir et avec qui il sont partagé leurs bénéfices. Dans l’attente d’un véritable tribunal pénal international sur le Congo, une perspective qui demeure bien éloignée, le  dramaturge Milo Rau a choisi, lui, de ne plus attendre.  Comme il l’avait déjà fait à Bukavu voici cinq ans, il a convoqué à Kolwezi  un tribunal  à la fois symbolique et réel, une entreprise qui se veut  artistique, imaginaire mais extrêmement concrète et rigoureuse. Avec  comme président et procureur du tribunal deux avocats expérimentés, Me Sylvestre Bisimwa et Céline Tshizena,  avec un défilé de témoins à charge et aussi à décharge, en  présence d’autorités locales et de spécialistes reconnus et face un public  moins dense que naguère à Bukavu mais tout aussi passionné.  Le seul absent était l’accusé principal, la société multinationale Glencore basée à Zug en Suisse, l’une des plus  puissantes entreprises du monde,  qui avait choisi de n’envoyer dans le public que quelques témoins prenant force notes mais sans jamais demander la parole.  Pour Milo Rau, de nationalité suisse même s’il est le directeur du NT théâtre de Gent, le choix de Glencore est symbolique lui aussi car cette société est la plus puissante de toutes. Ce choix n’exclut cependant pas les autres acteurs qui se sont partagé les partenariats de la défunte Gecamines, Canadiens, Américains et aussi Chinois. Ces derniers, arrivés au Congo après 2006,  exploitent à la fois des mines géantes et des « centres de négoce » où les « creuseurs » amènent leurs sacs de « matière ». Ces  cailloux bleuis par le cobalt ou rougis par le cuivre  seront pesés sur des balances truquées et expédiés vers une Chine qui a pris le contrôle des réserves mondiales de cobalt…