10 novembre 2021

C’était au temps où les zoos humains fascinaient l’Europe

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Une exposition, à Tervuren, sur… les expositions coloniales

C’était un temps où le cinéma n’existait pas. Ni la télévision, ni Internet. C’était un temps où l’homme blanc, bien installé tout en haut de l’échelle des races, était convaincu de sa supériorité. C’était un temps où le bon peuple avait besoin de rêver, de se divertir, où il voulait en savoir plus sur le reste du monde. On dévorait alors  les récits des explorateurs qui reculaient les limites des terres inconnues et y plantaient les drapeaux des futures puissances coloniales, l’Allemagne, la France, la Grande Bretagne et aussi notre petite Belgique, que Léopold II voulait faire admettre à la table de Grands.

Dès la moitié du 19 e siècle, les expositions dites coloniales faisaient recette.  Tout ce qui était différent suscitait la curiosité, qu’il s’agisse des  animaux inconnus, des monstres difformes, des  peuples lointains et exotiques, mais aussi des derniers terroirs de la vieille Europe.  Pascal Blanchard se  souvient qu’au début du 19 eme siècle, alors que les « sauvages » n’avaient pas encore pris le bateau, les Parisiens se pressaient pour découvrir des Bretonnes en coiffe traditionnelles… Pascal Blanchard,  c’est l’auteur, avec ses collègues du groupe de recherches ACHAC, de l’expression désormais célèbre, les « zoos humains », apparue dans les années 80. Il est  aujourd’hui le commissaire d’une exposition qui, à Tervuren, dans les salles du Musée royal de l’Afrique centrale réveillera bien des souvenirs. L’historien d’origine congolaise Zana Etambala a collaboré à l’exercice de même que  l’ anthropologue Maarten Couttenier, répondant tous deux au directeur Guido Grijsseels qui souhaite que «l ‘on regarde l’histoire dans les yeux ». 

Des affiches aux couleurs éclatantes,  des sculptures commandées aux meilleurs artistes de l’époque comme Arsène  Matton, qui moulait des  crânes d’Africains vivants pour en tirer des œuvres « ethnologiques », des cartes postales que l’on s’envoyait à l’époque depuis Bruxelles, Berlin, Paris, Lisbonne : l’exposition consacrée au « temps des expositions coloniales » rendra leur lustre aux collections familiales. Elle suscitera sans doute de nouvelles polémiques, à l’heure où paraît le rapport des experts sur la colonisation et où le secrétaire d’Etat  à la politique scientifique Thomas Derminne se prépare à se rendre au Congo pour y aborder la question de la restitution d’œuvres africaines dormant dans les collections de Tervuren…

Le  premier mérite de Pascal Blanchard est de décloisonner le sujet. Certes, il  rappelle que sept Congolais, invités en Belgique lors de l’exposition coloniale de 1897 sont morts de pneumonie et furent enterrés à Tervuren, dans  une fosse commune réservée aux prostituées. Mais il situe aussi les expositions coloniales et les exhibitions de « bons sauvages » qui les accompagnaient dans le contexte de l’époque :  « les gens étaient curieux du vaste monde ; ils voulaient à la fois se divertir et élargir leurs connaissances. Mais il fallait aussi,  indirectement,  justifier les entreprises coloniales, les découvertes, les conquêtes,  l’expansion du capitalisme… » Le rappel n’est pas superflu : «à cette époque, les gens ne se déplaçaient pas ; ils ignoraient les « round trips » et les « low cost », de même que  les voyages sur mesure à la découverte des dernières peuplades « insolites », ces Masaïs, ces Aborigènes et autres Zoulous qui cachent leur smartphone lorsque  débarquent les touristes…»

Dépassant les frontières de la France ou de la Belgique, l’historien, qui a rassemblé plus de 500 documents d’époque, des affiches, des photos, des cartes postales,  rappelle que les expositions coloniales avaient aussi pour but de renforcer l’identité des Européens eux-mêmes : « ils se définissaient d’autant mieux qu’on leur présentait les différences des autres, ces « sauvages » qu’il fallait conquérir, civiliser, transformer en « indigènes » mis au travail… Les expositions coloniales étaient aussi des spectacles, des mises en scène mobilisant des centaines de figurants, (35.000 au total…) dont certains   « seconds rôles » étaient  parfois recrutés sur place, entre autres à Levallois, populaire banlieue de Paris…

Quelques noms ont surnagé, tels que Saartie Baartman, la « Venus Hottentote », dont toute l’Europe admira le postérieur surdimensionné, le Pygmée Ota Benga, embarqué au Congo Brazzaville et qui choisit de se suicider aux Etats Unis car, libéré, il ne pouvait pas rentrer dans son pays d’origine.

Certes, l’exposition qui se tint à Tervuren en 1897 fut l’une des plus importantes et elle permit à Léopold II de justifier la création de l’Etat indépendant du Congo, tandis que l‘Expo 58, qui marqua aussi l’apogée d’une certaine Belgique,  fut pratiquement la dernière du genre.  Mais le commissaire français  souligne qu’à l’époque toute l’Europe était gagnée par ce désir d’exotisme, par le souhait de conforter le sentiment de supériorité qui habitait l’homme blanc, auquel s’ajoutait le goût du spectacle. De  grands impresarios, l’ Allemand Hangenbeck, l’Américain Barnum se chargeaient d’orchestrer les représentations et d’organiser des tournées triomphales : l’exposition universelle de Paris accueillit plus de 50 millions de visiteurs venus des quatre coins de l’Europe et  qui découvrirent le jardin d’Acclimatation et des bassins dans lequel s’ébattaient de vrais Pygmées. L’Amérique elle aussi était en besoin de légitimation, de construction de son récit national : la tournée du spectacle consacré à Buffalo Bill et  à la conquête de l’Ouest tourna dans 220 villes américaines, rassemblant jusqu’à 40.000 spectateurs…

Certes, on ne peut tout dire ni tout montrer, mais dans cette entreprise de légitimation de la colonisation, on aurait aimé voir figurer des  bandes dessinées (Tintin au Congo…) ainsi que les œuvres missionnaires, qu’il s’agisse des chromos, calendriers et cartes postales, des collectes de papiers d’argent et autres « postures » de petits Noirs hochant la tête et remerciant  à chaque piécette…

Puisque tout a une fin,  c’est vers 1930  que les expositions coloniales reculent puis disparaissent : les « faux sauvages » sont congédiés et le cinéma propose d’autres rêves aux foules, les documentaires se multiplient ainsi que  les films de fiction, comme « Bongolo et la princesse noire » d’André Cauvin.  Après la deuxième guerre mondiale, où les puissances européennes,  poussant  leurs troupes coloniales en première ligne,  se sont entre déchirées, le mythe a vécu, le « modèle civilisateur » a pris du plomb dans l’aile…A Bruxelles, l’Expo 58 sera la dernière manifestation du genre avant que le rideau ne tombe.   Aujourd’hui, le Béninois Romeo Mivekannin invité au MRAC propose un hommage aux sept Congolais  enterrés à Tervuren tandis que le Burundais Teddy Mazina déconstruit l’histoire à sa manière. Puisque la roue tourne, il propose  un « laboratoire scientifique », imaginaire bien sûr,  dans lequel des boursiers africains mesureraient et photographieraient  des « corps blancs », afin d’en tirer des fiches morpho- anthropométriques…

humain, MRAC, du 09/11/ 2021 jusqu’au 06/03/2022