4 novembre 2021

Waze Wetu, ou comment empêcher les vieux de sombrer

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Bukavu,

Depuis un quart de siècle, Bukavu, la cité-jardin édifiée par les colons amoureux du lac Kivu est flagellée par la violence,  envahie par les réfugiés venus du Rwanda en 1994 et surtout débordée par les déplacés venus de l’intérieur de la province. Leur exode est  provoqué par l’accaparement des terres, la surpopulation,  et surtout par la terreur infligée aux populations par les groupes armés de toutes obédiences.  La population de la ville a triplé et plus  d’un million et demi d’habitants s’entassent désormais sur des collines de terre rouge ; les derniers  arbres ont été coupés et, en même temps que les incendies, les éboulements se multiplient, où l’on voit des baraques en bois rouler vers les ravins dans un bruit de planches disjointes…

Assiste sur le seul d’une petite maison de planches peintes en noir, Anastasie, 70 ans, jouit d’une vue imprenable sur  le quartier populaire de Kadutu . Elle est désormais incapable de monter ou descendre l’escalier quasi vertical qui mène à sa demeure. Ses seuls mouvements la portent vers un jardinet de quelques mètres carrés entouré d’une clôture où l’on découvre  de maigres légumes obstinés à pousser. Cependant, même si son ordinaire se réduit à cuisiner quelques feuilles et à dépendre de la bonté des voisins, Anastasie, dont le mari est mort voici plusieurs années déjà et qui, au vu de ses rides et de sa maigreur, a  parfois été accusée de sorcellerie, refuse de se plaindre. Elle semble attendre la mort, mais  assure qu’elle a eu de la chance : le groupe solidaire du quartier, soutenu par Entraide et Fraternité en Belgique, la soutient et a fait construire à son intention cette petite maison de planches. La vieille dame qui,  voici quelques mois dormait dans la rue nous fait avec fierté les honneurs de sa nouvelle demeure: une pièce dotée de deux chaises, une autre d’un petit lit et de deux casiers en bois.  «  J’étais rejetée, méprisée » chuchote-t-elle, « mais aujourd’hui que j’ai une maison, on me respecte… »Et cela même si quelques voisins plus mal lotis lorgnent déjà sur le précaire abri de bois qui pourrait bien être lui aussi emporté par une érosion…

C’est Maria Masson, pilier du Bureau diocésain des œuvres missionnaires (BDOM)  et sa collègue Mathilde Muhindo qui, après avoir longtemps accueilli des femmes victimes de viols, se sont émues voici cinq ans du dénuement dans le quel vivaient les personnes du troisième âge, ici simplement appelés  les vieux…

« A cause de la crise », explique Maria Masson,  « et des vagues de réfugiés provoquées par  de l’exode rural, les plus  âgés  ont été de plus en plus nombreux à se retrouver seuls. Alors qu’au village leur abandon aurait été impensable, en ville, les personnes âgées ont été jetées à la rue. Incapables de subvenir à leurs besoins elles ont été obligés de mendier, de travailler au-delà de leurs dernières forces ».  De ce constat est né voici trois ans l’association Waze Wetu, (les vieux), soutenue, dans le cas d’Anastasie par la mutuelle du quartier d’Ibanda, qui compte 1302 ménages. A l’échelle de la ville, 5000 personnes âgées font partie de 65 groupes solidaires, crées par le réseau des mutualités de santé (Remusaco, d’obédience catholique).

 Maria Masson est formelle : « il s’agît à tout prix d’éviter les maisons de retraite,  l’exemple de l’Europe durant le Covid nous a donné raison. Pour nous, il faut  favoriser l’intergénérationnel,  permettre aux personnes âgées de rester dans les quartiers, d’y rendre des services –par exemple surveiller les enfants en bas âge- et d’y bénéficier de gestes de solidarité. Ceux qui le peuvent  se voient aussi proposer des activités génératrices de revenu, afin d’éviter le recours à la mendicité. »

Créées à l’initiative des mutualités chrétiennes et plus particulièrement soutenues par la ville de Tournai,  le réseau Remusaco couvre désormais 34 zones de santé et compte 60.000 membres qui cotisent en sachant qu’ils ne seront pas abandonnés…

C.B.