30 août 2021

Un projet de loi sur la congolité fait flamber les esprits au Congo

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Ancien directeur à la Banque Mondiale, candidat (très) malheureux à l’élection présidentielle de 2018, Noël K. Tshiani, depuis son retour de Washington, essaie de se faire connaître au pays et rêve d’un destin national.  Cette fois, il y a réussi : le  député Nsingi Pululu a déposé à l’Assemblée nationale le texte d’un projet de loi dont il est l’auteur, et qui veut interdire l’accession à la magistrature suprême et à d’autres fonctions régaliennes à toute personne née d’un parent qui ne serait pas congolais.  Calquée sur la notion d’ « ivoirité »  appliquée naguère en Côte d’Ivoire pour tenter d’écarter Alassane Ouattara présenté comme d’origine burkinabe, la « congolité » échauffe désormais  les esprits. Elle est d’autant plus dangereuse que, dans ce pays continent, où se sont brassées de nombreuses populations frontalières, à cheval sur la RDC et les pays voisins, ce que l’on appelait naguère la « nationalité douteuse » a déjà été source de tensions interethniques et de violences.

Appuyé par la majorité présidentielle, le projet de loi est clairement politique : il a pour principal objectif d’écarter de la future course à la présidence l’ancien gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi, patron de la formation « Ensemble ». La popularité persistante de ce dernier  est  perçue  comme une menace par les partisans de Félix Tshisekedi et son parti l’UDPS, qui n’ont d’yeux que pour la prochaine échéance électorale de 2023 et entendent disqualifier tous les rivaux potentiels.  En 2018 déjà, M. Katumbi avait été empêché de se présenter à l’élection présidentielle, au prétexte que si sa maman était congolaise, son père  était un Juif d’origine grecque, Nessim Soriano. A l’époque, M Katumbi, appuyé par d’influents réseaux à l’étranger, avait utilisé sa « force de frappe » relationnelle et financière contre Joseph Kabila et son dauphin Shadary, mais aujourd’hui, écarté de la future course électorale, il pourrait se retourner contre ses anciens alliés de l’opposition,  Félix Tshisekedi et Jean-Pierre Bemba deux hommes qui  ont de plus en plus tendance à se rapprocher. 

Le projet de loi de Noël Tshiani vise aussi, insidieusement, le Rwanda,  car il renforce le préjugé selon lequel de nombreux citoyens congolais d’origine rwandaise ne seraient que des agents infiltrés par Kigali et répondant aux ordres de Paul Kagame. Déjà sous la présidence de Joseph Kabila, dont la nationalité était régulièrement mise en cause, circulaient des listes de haut gradés dans l’armée, de dirigeants d’entreprises publiques,  de proches du chef de l’Etat dont les ascendances présumées « rwandaises », « nilotiques » ou tout simplement « tutsi » autorisaient la mise  en cause de leur loyauté à l’Etat congolais.

Ainsi que le relève le politologue Jean-Claure Mputu, à la tête de l’ONG « le Congo  n’est pas à vendre », « ce projet de loi visant aussi  des citoyens supposés être des agents de Kigali permet de récuser les critiques visant la réconciliation avec le Rwanda mise en œuvre par le chef de l’Etat. »

Rappelons que cette réconciliation ne s’est pas limitée à une visite au mémorial du génocide mais qu’elle s’est  traduite par d’importants accords comme les autorisations de trafic accordées  à la compagnie Rwandair,  le soutien à une raffinerie établie  au Rwanda où sera traité  et commercialisé l’or du Kivu. Sans parler des opérations militaires conjointes qui ont permis à des militaires rwandais, opérant aux côtés des Congolais, de neutraliser plusieurs groupes d’opposants armés hutus menaçant le Rwanda depuis un quart de siècle. Par ailleurs, les Congolais ont été outrés par les propos du président Kagame niant la réalité de crimes commis par ses troupes dans l’Est du pays lors des deux guerres du Congo.

Si le projet de loi ne suffira probablement pas  à rassurer ceux qui s’inquiètent de l’influence rwandaise, en revanche il risque, à l’intérieur du Congo,  de provoquer des tensions  qui pourraient se retourner contre les KasaÏens eux-mêmes. Ces derniers en effet se trouvent en position dominante dans l’entourage du chef de l’Etat et  dans la magistrature tandis qu’en bas de l’échelle, ils sont de plus en plus nombreux à venir s’établir au Katanga,  à travailler dans les entreprises minières voire à en prendre le contrôle.  Nul n’a oublié qu’au début des années 90, les Kasaïens vivant dans ce qui était encore le grand Katanga furent l’objet d’une véritable épuration ethnique, 300.000 d’entre aux ayant été chassés de la province du cuivre et renvoyés en train vers leur lieu d’origine. Malgré les années, la combativité des nationalistes katangais ne s’est pas atténuée, d’autant moins que le Katanga divisé en quatre provinces a le sentiment d’avoir mis ses ressources au service du développement du pays sans avoir été payé en retour et en s’étant vu infliger la mise à l’écart de Moïse Katumbi..

Jean-Claude Mputu rappelle qu’en mars déjà l’ONU s’alarmait  d’une résurgence des discours de haine visant certaines communautés et qu’en juillet,  devant le Conseil de Sécurité, la représentante de l’ONU en RDC, Mme Bintou Keita s’était elle aussi inquiétée des propos haineux visant les Kasaïens, appartenant à l’ethnie des Luba, et plus largement les citoyens s’exprimant en swahili et les ressortissants de l’Est en général.

Relevons aussi que cette remontée de l’ethnisme accompagne  les piètres résultats du couvre feu imposé au Nord Kivu,  dénoncés par une lettre ouverte adressée au chef de l’Etat par des les élus locaux. Ils assurent que les opérations militaires ne sont jamais lancées contre les groupes armés étrangers et nationaux, et que, comme par le passé « on assiste encore à des déplacements massifs de populations, des tueries atroces, assassinats et meurtres, kidnappings, pillages et tracasseries multiples et multiformes qui sont le fait soit des forces armées de la République soit des groupes armés ».

D’ici les élections de 2023, ce constat d’échec accablant pèsera autant que les effets de  la loi sur la « congolité »…