30 août 2021

Pourquoi les faiseurs de paix ont échoué au Congo

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Severine Auteserre n’est pas seulement professeur de sciences politiques à Columbia : depuis la fin de ses études, cette chercheuse d’origine française  fréquente le monde des ONG internationales, elle a multiplié les missions de terrain qui l’ont menée en Colombie, en Somalie, dans les territoires palestiniens, au République démocratique du Congo et elle a aussi suivi d’innombrables conférences de paix organisées par les Nations unies. Autrement dit, du bas en haut de l’échelle, elle a fréquenté les «faiseurs de paix » et souvent  participé à leurs interventions. Mais son constat est sans appel : ca ne marche pas. Dans la plupart des cas, la paix, conçue dans les hautes sphères et imposée à grands frais finit par échouer, malgré des  réussites comme le Cambodge, le Liberia, Timor Est ou la Sierra Leone. Ayant été confrontée, depuis un quart de siècle aux interminables guerres du Congo,  la scientifique, dont  le père fut journaliste, a tenté d’analyser les raisons de l’échec des « faiseurs de paix ». Ces  « Peacelanders », rouages de ce qu’elle appelle « Peace Inc »  font tourner une industrie globale qui occupe plus de 100.000 Casques bleus, des milliers de diplomates, de médiateurs et autres envoyés spéciaux, avec un budget évalué à 22 milliards de dollars par an. Cette manne   fait tourner les centres de conférence, les hôtels internationaux, les compagnies aériennes mais quelques gouttelettes seulement retombent sur les populations concernées qui dénoncent volontiers l’arrogance, la condescendance de ceux qui leur veulent du bien sans prendre la peine  de les écouter. L’auteur est d’autant plus féroce qu’elle a parcouru dans tous les sens la « multinationale de la paix » : elle a constaté que les « faiseurs de paix », bien souvent, ignorent la langue du pays et vivent en vase clos, coupés des populations par de strictes règles de sécurité et un niveau de vie incomparablement supérieur, que la fréquentation trop assidue des « locaux » est mal vue («you are going native… »), que les missions qui s’enchaînent aux quatre coins de la planète dépassent rarement les deux ou trois ans et que, par conséquent, les propositions de paix ont tendance à se ressembler, à être des « copier coller ».  « C’est une histoire entre élites » assène l’auteur, « où les intervenants extérieurs croient que la solution, c’est mettre ensemble des politiciens locaux, quelques chefs de guerre, les doter de « per diems » et de billets d’avion et les persuader d’organiser des élections financées de l’extérieur, dont le vainqueur présumé, adoubé par la reconnaissance internationale, aura tous les attributs de la légitimité. » Coûteuses et venues d’en haut, ces solutions amènent elles la paix, le développement ? Severine Auteserre, se souvenant du Burundi ou  des accords de  paix conclus en RDC n’y croit pas et elle souligne le fait que les enjeux purement locaux sont souvent ignorés ou sous estimés : « au Sud Kivu, où s’affrontent les Tutsis congolais banyamulenge et des  groupes de Mai Mai congolais, il est trop facile de ne voir que les répercussions des guerres menées au Congo par le Rwanda. On oublie la rivalité entre éleveurs et agriculteurs, la compétition pour les terres cultivables et leur appropriation par les élites,  les effets de la surpopulation et la destruction de l’environnement… » Parfois cependant, des ONG comme Life and Peace Institute tentent des démarches fondées sur le dialogue communautaire, privilégient les longs échanges à la base, mais leurs efforts manquent de reconnaissance internationale et donc de financements…

L’auteur, formée à l’école américaine de l’optimisme de la volonté, s’interdit le pessimisme de la raison et s’attache, de manière captivante, à présenter un « contre exemple » : elle explique  que l’île d’Idjui, au milieu du lac Kivu, entre le Rwanda et la RDC,  a réussi à rester à l’écart des innombrables guerres, internationales et locales qui ont ensanglanté la région depuis un quart de siècle. Idjui cependant est pauvre, surpeuplée, les Pygmées y sont victimes de discriminations… Cependant dans cette région envahie par la violence, les habitants  ont toujours réussi à dissuader des chefs de guerre de débarquer chez eux : peut-être leur réputation de sorciers les a-t-elle précédés ? Plus sûrement,  ses habitants ont réussi à maintenir une réelle culture de la non violence, fondés sur les associations locales et les liens communautaires…

 Autrement dit, à Idjui et ailleurs, la paix est possible, mais elle doit se construire à la base, et prendre en compte les enjeux locaux, aussi modestes soient ils. Ce qui demande du temps et de la patience, denrées rares au sein de Peace Inc, la multinationale de la paix…

Severine Auteserre, the Frontlines of Peace, Oxford University Press