30 août 2021

Pepinster compte ses morts, ses disparus, défie les voleurs et ne compte que sur la solidarité

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A Pepinster, l’étreinte de la Vesdre et de la Hogne s’est transformée en étau.  Du côté droit de la ville, longeant la Hogne,  des arbres à la dérive font trembler le pont ; jusqu’au premier étage les maisons de brique ont été léchées par le flot brun, les portes des rez de chaussée sont verrouillées par le bois gonflé d’eau. Accompagnés par les sanglots d’une dame qui venait de rénover l’appartement de sa fille,  les voisins font sauter les vitres et pénètrent dans un logis dans lequel flottent fauteuils et divans, où les meubles salis semblent avoir été bousculés par une main géante tandis que le papier peint flotte dans le couloir comme une tenture détrempée. Dans ce quartier modeste, les parents avaient aidé leurs enfants à s’installer, de nouveaux commerces avaient fait leur apparition, le jeune vétérinaire avait modernisé la salle de consultations de son père et si toutes ses installations sont détruites il se réjouit d’avoir pu sauver ses « hospitalisés » c’est-à-dire les chiens et chats qui lui avaient été confiés.  Aux étages situés au dessus d’un magasin d’alimentation, des gens âgés attendent encore qu’on vienne les chercher et ils adressent de grands gestes à l’hélicoptère qui survole la ville et hélitreuille ceux qui n’ont plus d’escalier à descendre. Dans cette rue où tout le monde se connaît,  des habitants,  les larmes aux yeux, désignent un grand trou dans l’alignement des maisons « mon voisin était juché sur son toit, mais la maison s’est écroulée sous lui et il a disparu dans les flots », explique une femme éplorée. Rongées par les flots furieux  qui charriaient des arbres à la dérive, une dizaine de maisons ont été effacées,  seuls se dressent quelques pans de murs ou  des annexes arrachées au corps de logis oscillent dans le vide.  De l’eau jusqu’à la taille, deux hommes marchent au milieu de la rue tandis qu’on leur crie d’être prudents, car la police a enlevé les taques d’égout afin de permettre l’écoulement de l’eau.   Venus d’Avallon, une cité sociale installée de l’autre côté de la rivière, ils voudraient savoir si, ici, il y aurait  du réseau téléphonique ou de l’eau potable, mais la réponse est négative. Les gens vident leur cave, balaient des montagnes de boue souvent empestée par le mazout qui s’échappe des  bidons éventrés,  maudissent les voleurs qui se sont glissés dans les maisons dévastées. Mais dès que s’interrompt  la noria des brouettes, la colère éclate : « c’est mercredi, sur le coup de 17 heures, que tout s’est joué. Alors que les caves et les garages étaient déjà inondés,  tout à coup, en quelques minutes, l’eau est montée d’un  coup, gagnant un mètre cinquante en direction des étages. Plus tard, nous avons appris qu’au barrage de la Gileppe, sur le point de déborder, on avait décidé d’ouvrir les vannes… Mais nous,  on ne savait rien… »

Pas prévenus, pas aidés, ou pas encore, les gens de Pepinster ont retroussé manches et pantalons, ils se battent contre l’eau souillée qui se glisse partout et qui éparpille des fragments de leur vie sur l’asphalte déchiré. Secourus par des fermiers à bord de leurs immenses tracteurs,  ramenés au sol par des bennes, ils ne se plaignent même pas  de la quasi absence des pouvoirs  publics, à l’exception des pompiers locaux et des fournisseurs de groupes électrogènes qui déposent partout  de gros blocs de secours.  A la sortie de la ville gît un canot de sauvetage rouge, l’hélice arrachée. Il affiche encore ses origines « Zuid Oost  Gent » et chacun raconte comment, secoué par le flot furieux, il se renversa en jetant à l’eau ses occupants. Trois civils disparurent dans les tourbillons  mais les pompiers au casque jaune dérivèrent dans le courant et réussirent çà s’accrocher à  des arbres en divagation.
De l’autre côté du pont détruit,  au cœur de la ville que l’on rejoint soit après de longs détours, soit en se colletant au flot brun et rapide, la désolation est identique :  garages éventrés, voitures qui se chevauchent après avoir dérivé dans l’eau, fragments de mobilier, de vaisselle qui s’empilent dans les caniveaux gargouillants. Ici, c’est la Vesdre qui est sortie de son lit sans réussir à effacer, dans les prés qui s’étalent à la sortie de la ville, les larges et circulaires empreintes des camps scouts où l’herbe est demeurée tassée.

Cependant, au milieu de l’accablement général, on décèle comme un sursaut : ici, le patron d’un bistrot extrait de la boue des bouteilles de bière locale et, tant qu’à faire, les propose aux passants. Là, de  jeunes volontaires soutiennent Camille, un septuagénaire en surpoids qui, de l’eau jusqu’aux épaules,  traverse la route transformée en rivière  et marque une pause devant un drapeau trempé célébrant les Diables rouges. Assurant qu’il a échappé à la mort, il refuse de se plaindre, remercie ses accompagnateurs bénévoles et assure que ce qu’il faut retenir, c’est la solidarité.  Peut-être a-t-il raison : à quelques mètres de là, Mike et Iege, deux amis venus de Diksmuide, insistent pour offrir aux passants des hamburgers et des bouteilles d’eau. Que font-ils ici ? Ils assurent  que la veille, ayant vu les images de Pepinster à la télévision, ils ont rempli de provisions le coffre de leur voiture et  foncé de l’autre côté de la Belgique… Lorsque nous atteignons le sommet du pont sur lequel passe le chemin de fer et d’où l’on mesure l’immensité des dégâts, des silhouettes cheminant le long des voies nous intriguent.  Françoise, une petite dame en anorak bleu, a déjà parcouru 7 kilomètres depuis Cofontaine : le téléphone étant coupé, il lui faut coûte que coûte prendre des nouvelles de sa famille  et rien ne l’arrêtera.  De l’autre côté des rails,  la famille Leclerc  avance à petits pas prudents : les parents sont chargés de gros sacs et même les deux petites filles trimballent des paquets dans lesquels on devine des poupées et des peluches. La voiture est garée derrière le pont, les visiteurs viennent de Charleroi et ils comptent bien revenir les jours suivants. Ils  expliquent qu’ils ont de la famille à Pepinster, des tantes, des cousins et que, apprenant cela, les voisins de Charleroi, en quelques heures, se sont réunis pour rassembler des vêtements, du linge tandis que les enfants proposaient leurs jouets.  « Le mouvement prend de l’ampleur » souligne la mère de famille, « tout notre quartier est mobilisé et demain nous reviendrons, avec plusieurs voitures chargées… »

Sur la route du retour, où nous croisons le cortège royal, le ciel nous paraît légèrement moins plombé.