30 août 2021

Paul Kagame et Felix Tshisekedi franchissent leurs frontières respectives et signent des accords de coopération

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Des voisins condamnés à s’entendre et à faire attendre la justice internationale

La géographie est ainsi faite que le Congo et le Rwanda sont des voisins indissociables. Qu’il s’agisse de la lave en fusion, des  populations en fuite ou des divers opposants aux deux régimes, l’actualité démontre sans cesse combien la frontière entre les deux pays est  poreuse.  Pour des raisons diverses, les deux voisins, Paul Kagame au Rwanda et Félix  Tshisekedi en RDC, ont aujourd’hui tout intérêt à enterrer leurs divergences passées et à miser sur la collaboration plutôt que sur l’affrontement. Le  week end dernier ils sont allés plus loin encore que les accords  en matière de sécurité qui avaient été conclus au début du mandat du président congolais.  Renforçant ainsi  la portée politique  de leurs entretiens, les deux présidents ont franchi les frontières : vendredi Félix Tshisekedi s’est rendu à Gisenyi au Rwanda et samedi, c’est à Goma, dans le cadre somptueux d’un hôtel flambant neuf que Paul Kagame a retrouvé son homologue. Il a bien sûr été question de la menace que les volcans font toujours peser sur les deux villes jumelles,  du danger que représente le gaz dormant au fond du lac Kivu et dont le Rwanda a commencé l’exploitation et de la nécessité de collaborer dans l’évaluation des risques et dans les secours aux victimes. Mais les deux thèmes principaux ont été  l’insécurité et les relations économiques. En effet, le  Rwanda se sent toujours menacé par des groupes armés qui évoluent au Nord et au Sud Kivu et circulent  entre l’Ouganda et le Burundi et il a d’autant plus besoin d’améliorer ses relations avec la RDC qu’il entretient des rapports tendus avec l’Ouganda, le Burundi et la Tanzanie.  Quant au président Tshisekedi, qui a proclamé l’état de siège au Nord Kivu,  il sait que la violence qui se poursuit à l’Est du pays pourrait hypothéquer sa réélection en  2023  et surtout, il est conscient du fait que les groupes armés qui défient l’armée régulière disposent de  connections dans les pays  voisins. En Ituri,  non seulement la violence ne diminue pas, mais elle  prend un tour religieux : ce week end encore  une bombe artisanale a éclaté dans une église de Beni et plusieurs imams, des personnalités en vue de la communauté musulmane, ont été assassinés récemment.  Même si le président Tshisekedi a déjà été accusé de laisser les troupes rwandaises évoluer en territoire congolais,  avec ou sans uniforme, il ne pourra que poursuivre dans cette voie, quoiqu’en pense son opinion publique.

De la même manière, même si les activistes locaux  et les ONG internationales dénoncent régulièrement le « siphonnage » des ressources congolaises au départ du Rwanda, le président de la RDC n’a d’autre choix que donner un visage légal à cette « coopération » de fait. C’est ainsi  qu’en janvier dernier déjà, la ministre rwandaise du commerce et de l’industrie avait été reçue à Kinshasa  et il avait été question de la zone de libre échange continentale africaine (ZECLAF) où l’apport du Congo se traduira surtout par l’ouverture de ses frontières aux entreprises des pays de la région.  Cette fois, trois accords ont été signés portant sur la promotion des investissements, la lutte contre l’évasion fiscale et la coopération en matière d’exploitation de l’or, dont les gisements se trouvent en grande partie  au Congo tandis que les  usines de raffinage sont installées en Ouganda et que le Rwanda est lui aussi devenu l’un des principaux exportateurs d’or de la région.

Malgré le fait que le cours du cuivre atteint à nouveau des sommets, l’économie congolaise est en veilleuse et les recettes ne suivent pas, le budget de l’Etat ne dépassant pas 5 milliards de dollars.  C’est pourquoi le président Tshisekedi veut accélérer  l’intégration économique de la RDC dans la région,  même si c’est son pays qui fournit les matières premières à des voisins qui, eux, les transforment et bénéficient des plus values. En outre, les accords au sommet n’effacent pas la mémoire des peuples : l’opinion congolaise est toujours « remontée » contre les propos tenus par le président Kagame lors de la visite d’Emmanuel Macron en mai dernier,  par lesquels il avait nié la pertinence du rapport Mapping et refusé de reconnaître  le fait que des troupes rwandaises évoluant au Congo à la fin du siècle dernier aient pu commettre des massacres à l’encontre des réfugiés hutus  et des génocidaires qui se dissimulaient parmi eux.

Jusqu’aujourd’hui, l’armée rwandaise suscite une grande méfiance au sein de l’opinion congolaise qui l’accuse régulièrement de mener ses propres opérations au Congo et d’appuyer des groupes rebelles. Misant sur des accords de coopération économique et militaire avec un voisin qui a toujours sèchement refusé de reconnaître les  crimes et les  ingérences du passé,  le président Tshisekedi  tient donc un pari fondé sur le réalisme politique et la bonne volonté, mais il joue aussi à quitte ou double…