30 août 2021

Les archives inondées de Thierry Michel ou 35 années d’histoire du Congo à la rue

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Angleur,

Derrière la rue de Renory, la Meuse semble calmée,  même si, depuis les ponts et les tunnels les aspirateurs crachent encore des jets d’eau boueuse. Dans ce modeste quartier d’Angleur, les camions de Bruxelles Propreté  ou les pompiers d’Anvers passent et repassent sans états d’âme. Les bennes aspirent pèle mêle  divans, matelas, frigos, appareils électro ménagers,  chacun joue de la raclette et de la serpillière. Des vies entières s’étalent au fil des trottoirs,  des vestibules laissent deviner  des murs mouillés jusqu’à hauteur d’homme, des escaliers aux moquettes spongieuses.   Confronté à ce malheur qui s’est invité sur le pas de sa porte, Thierry, les yeux secs, a filmé… le souvenir de ses anciens films. Dont les  masters de ses œuvres de jeunesse tournées entre Liège et Charleroi,  lorsque, barbu et chevelu, il  faisait encore partie d’une coopérative, « le film maigre », ainsi nommée en souvenir de Paul Meyer (auteur de « déjà s’envole la fleur maigre »).

Les souvenirs récents  bousculent le reflux de l’histoire des luttes sociales du passé, gardée quelque part dans la cave au cas où les petits enfants souhaiteraient en savoir plus. C’est jeudi dernier que tout s’est joué :  alors que la pluie tombait sans discontinuer, Christine, la femme de Thierry, qui travaillait  au premier étage, découvrit soudain que l’eau de la Meuse avait déjà  envahi le rez de chaussée et la cave de la maison qui abrite les Films de la Passerelle.  De justesse, elle eut le temps de prendre sa voiture, et… de mettre  deux dizaines d’heures,  en passant par  Bastogne et Beaufays- pour rejoindre son domicile, de l’autre côté du pont de Fragnée, à deux kilomètres de Renory. Sans cela,  dit-elle, «  j’aurais rejoint ces disparus que la police locale recherche toujours, apposant un ruban bleu sur les portes »

Thierry, pour sa part, étouffe un reproche discret : «  en partant, j’aurais tout de même emporté quelques bobines »…Mais il est trop tard : « Pays noir, pays rouge », Chronique d’une saison d’acier », « Hiver 60 », toute la mémoire des luttes ayant marqué le déclin de la sidérurgie est partie au fil de l’eau…Du fatras boueux  émerge cependant une petite statuette. Son socle terni laisse apparaître la mention de l’un des premiers prix reçu par le cinéaste, saluant son documentaire « les gosses de Rio ».

S’il regrette ses bobines, ses masters, ses dossiers de documentation, les classeurs bleus qui s’empilent sur le trottoir, les carnets de note  imprégnés de boue, Thierry Michel ne se résout pas à laisser partir les affiches de ses films, ces images qui expriment l’essentiel. En attendant le camion poubelle, il ne se lasse pas d’égrener ses souvenirs personnels. Pour les avoir souvent partagés, nous l’y aidons,  en lui rappelant ses premiers pas au Zaïre, au moment de la Conférence nationale souveraine, en 1991, lorsqu’il filma Mgr Monsengwo –inhumé cette semaine- qui dirigeait alors les travaux.  Nous nous souvenons aussi du « Cycle du Serpent », cette  dénonciation du système Mobutu ou bien « les derniers colons », un film qui mériterait d’être revu  à l’aune de la commission décolonisation. Mais surtout, au vu des boîtes éventrées et trempées remontées de la cave, nous nous rappelons qu‘une bonne partie de la mémoire du Congo gît ici.

En effet, au lendemain de la chute du dictateur,  Thierry Michel, préparant « Mobutu roi du Zaïre » avait passé des semaines à compulser les archives de la RTNC (Radiotélévision nationale du Congo ). Les locaux où elles étaient   entreposées  étaient tellement insalubres que le réalisateur s’était muni qu’un masque de plongée pour pouvoir y travailler sans suffoquer ! Il en ramena 135 heures d’images,  dont 135 furent archivées et dont 35 heures forment une sorte de « best of » de trois décennies de mobutisme. Le cinéaste espère que des copies de  ce document historique seront retrouvées, en Belgique ou en RDC…

D’autres affiches et flyers détrempés raniment  des  souvenirs ultérieurs, Congo River, ou la descente du fleuve avec détour en territoire rebelle, Katanga Business, avec  Moïse Katumbi en vedette, l’affaire Chebeya, dont nous extrayons le dossier de presse  juste avant son inhumation définitive dans une benne . L’ « homme qui répare les femmes » clôt la série, heureusement sauvé de l’oubli par les innombrables copies qui sillonnent le monde  et préfigurant  le film que Thierry Michel assure être son dernier « l’Empire du silence », relayant le combat contre l’impunité lancé par le Prix Nobel de la Paix.   Même si le matériau de base a disparu, d’autres œuvres, plus récentes poursuivent heureusement leur carrière, des films tournés à Cheratte, dans les alentours de Liège, « les enfants du hasard » (du nom du charbonnage voisin…) et « l’école impossible », des  documentaires chaleureux qui renouent avec la veine sociale des débuts.  

Il suffit de s’attarder dans la rue de Renory pour obtenir la confirmation de cet  « optimisme de la volonté » qui caractérise Thierry Michel : alors que le cinéaste et son épouse sont, comme leurs voisins, privés d’eau et d’électricité depuis trois jours, ils reçoivent eux aussi des cartons d’eau, des biscuits et des gaufres ;  ils  voient  des inconnus, parfois venus de l’autre bout du pays, s’emparer de leur trottoir pour le brosser avec énergie…Surpris par cette solidarité qui jaillit de partout, montrant les images de  ses « équipes » improvisées, Thierry Michel, comme de coutume, dissimule ses émotions derrière appareil photo et camera. Certes, tout est détruit et le temps des paperasses s’annonce impitoyable, mais  on se surprend à espérer qu’il y aie un après..