30 août 2021

Le cardinal Monsengwo était à la fois prince de l’église et porteur des aspirations démocratiques des Congolais

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De sa voix nasillarde mais ferme, sur un ton toujours mesuré mais précis,  le cardinal Laurent Monsengwo Pasinyia, qui vient de s’éteindre à l’âge de 81 ans, aura côtoyé et interpellé tous les dirigeants de la République démocratique du Congo.  Digne successeur de son mentor, le cardinal Joseph-Albert Malula, -le prélat qui avait marqué les premières années de l’indépendance-, Laurent Monsengwo qui fut deux fois président de la conférence épiscopale, était à la fois un grand notable et un  redoutable interprète des aspirations populaires. Né au  Bandundu, il était issu, par sa mère, d’une famille princière  et  c’est au Vatican qu’il mena une partie de ses études,  devenant l’un des premiers africains à s’être spécialisé dans l’exégèse des textes bibliques. Ordonné prêtre en 1963,  il maîtrisait  une douzaine de langues, dont toutes celles de la Bible, parmi lesquelles le grec, l’araméen, l’hébreu. Il jouait et composait de l’orgue et  demeura  l’une des figures familières du Vatican, choisi par le pape François pour l’épauler dans sa réforme de la Curie romaine et la révision de la Constitution apostolique. Tout en côtoyant à Rome   les plus grands dignitaires, il demeurait attentif  à l’évolution de l’église congolaise, veillant à ce qu’elle s’adapte à la culture et aux besoins de la population. C’est grâce à lui qu’au Congo  les fidèles ont été autorisés à chanter et, sinon à danser, du moins à avancer et à bouger en cadence…

C’est au début des années 90 que le prélat qui est encore l’évêque auxiliaire de Kisangani  commence à marquer l’histoire de son pays. A cette époque, la guerre froide étant terminée, le président Mobutu entre en disgrâce tandis que la population rejette le parti unique et la corruption du régime ; elle aspire à la démocratisation et souhaite faire le bilan de trois  décennies d’indépendance. Laurent  Monsengwo, à  la fois ferme et mesuré, est désigné pour présider les travaux de la Conférence nationale souveraine (CNS). Cette sorte d’état des lieux auquel participent  les forces vives de la nation est censé  mener à la démocratie, incarnée à l’époque par Etienne Tshisekedi et son parti l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social), le principal parti de l’opposition.  Avec courage,  le prélat, qui n’a rien d‘un révolutionnaire ni d’un partisan de la théologie de la libération et qui serait plutôt proche d’un parti « libéral » , l’UDI  (Union des démocrates indépendants),  soutient l’appel des laïcs chrétiens. Le 16 février 1992, les catholiques sont des dizaines de milliers à marcher dans Kinshasa pour réclamer la réouverture de la CNS. Nul  n’a oublié le bain de sang qui  suivit, lorsque les militaires ouvrirent le feu sur la foule, faisant des dizaines de morts et de blessés.  La conférence se terminera sans réellement conclure, Mgr Monsengwo n’ayant  jamais fait publier les deux rapports  les plus explosifs consacrés aux assassinats politiques commis depuis 1960 et aux détournements de fonds. Mais  l’exercice annonce la fin du régime de Mobutu, qui sera chassé du pouvoir en mai 1997  non par un soulèvement  populaire mais par un mouvement armé dont le porte parole est Laurent Désiré Kabila.  Là encore, Monsengwo représente un acteur de premier plan : présidant le Haut Conseil de la République, sorte de parlement de transition,  c’est en vain qu’il propose  une troisième voie, incarnée par le président du Sénat Léon Kengo wa Dondo ou que, face aux révolutionnaires soutenus par le Rwanda, son propre nom est cité par les Français…

Confronté au « tombeur » de Mobutu, Laurent Désiré Kabila, l’évèque de Kisangani garde une distance critique. Lorsqu’en 2001  Joseph Kabila qui s’affiche comme protestant succède à son père assassiné,  le prélat se partage entre Rome et Kisangani ; il  joue un rôle croissant au sein de l’Eglise catholique, s’emploie à réformer la Curie et devient cardinal en 2010, mais demeure à la fois en contact avec le pouvoir et avec les aspirations de la population. Alors qu’en 2015, Joseph Kabila souhaite différer les élections,  semble rêver d‘un troisième mandat et tente de séduire les évêques de l’Est  du pays, l’archevèque de Kinshasa réunit autour de lui des intellectuels chrétiens comme l’historien Isidore Ndaywel. Un « comité laïc de coordination » voit le jour et, comme vingt ans plus tôt, les croyants se retrouvent dans la rue, défiant les gaz lacrymogènes et les tirs à balles réelles.  La parole du prélat est d’autant plus percutante que les mots sont comptés : « que les médiocres dégagent ». Laurent Monsengwo, doté d’un garde du corps,  redevient l’un des symboles de la résistance et l’Eglise catholique est fermement soutenue par les Occidentaux qui refusent l’idée que Joseph Kabila, l’ami des Chinois, puisse postuler pour un troisième mandat non constitutionnel. Habile stratège, Kabila  envoie des émissaires au Vatican, reconnaît les  propriétés de l’Eglise au Congo, et finalement  l’accord de la Saint Sylvestre est signé le 31décembre 2016, prévoyant une transition d’un an, au terme de laquelle le président sortant ne se représentera pas. Au cours de ces interminables négociations, la Conférence épiscopale demeure au centre du jeu et en novembre 2018,  Mgr Ambongo, originaire  de l’Equateur,  est nommé à la tête de l’archidiocèse de Kinshasa. Le cardinal Monsengwo s’éloigne du pouvoir, compose de l’orgue dans sa chambre et sa disparition suscite des éloges unanimes…