30 août 2021

L’armée éthiopienne est mise en échec dans le Tigré et Addis Abeba met fin à l’offensive

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La manière forte a fait long feu mais la province rebelle est détruite

Huit mois de guerre, plus de  900.000 civils en  état de détresse extrême, la destruction de monuments historiques  mais aussi de puits et d’adductions d’eau :  la guerre qui vient de se terminer au Tigré, où les troupes des anciens dirigeants locaux, le Front populaire pour la libération du Tigré ont repris la capitale Makale,  laisse exsangue une province rétive,  dont la population avait eu l’audace de soutenir ses anciens dirigeants et a été châtiée en conséquence…Addis Abeba, arguant de la nécessité de préserver la prochaine saison agricole, a décrété la fin d’une opération militaire qui s’est soldée par une défaite. 

La fin de la guerre décrétée au Tigré par le Premier Ministre éthiopien Abyi Ahmed est due à plusieurs facteurs : le premier, le plus amer sans doute pour une capitale qui voulait affirmer son autorité, est l’échec sur le plan  militaire. Les troupes fédérales, renforcées par des bataillons venus d’Erythrée,  n’ont pas été capables de venir à bout  de ce qu’ils appelaient avec mépris une « clique » : le Front populaire pour la libération du Tigré  a repris les positions perdues et est revenu en vainqueur dans  la capitale Makale. Pour cela il a pu compter sur ses troupes, des combattants rompus à la guerrilla,  opérant dans des montagnes inexpugnables, des dirigeants qui ont retenu les leçons des maquis d’autrefois (du temps où ils luttaient contre le dictateur Mengistu Hailé Mariam)  et surtout  sur le soutien de la population locale, reconnaissante des nombreux progrès enregistrés durant le règne des anciens maquisards maoïstes.  Il a aussi disposé des armements de l’armée fédérale entreposés dans la province du Nord et dont il s’était emparé à la veille des hostilités.

Non seulement le Premier Ministre, déclenchant une simple opération de maintien de l’ordre, avait  sous estimé ses adversaires, mais, fort sans doute de son prix Nobel de la paix, il n’avait pas tenu suffisamment compte de la pression internationale.  Or cette dernière, au vu de l’enlisement de l’offensive militaire, des destructions matérielles et du coût humain de l’opération, avait durci les mesures : depuis Washington et Bruxelles, l’administration démocrate et les Européens qui avaient naguère soutenu presque sans conditions les anciens dirigeants maoïstes du FPLT  ont multiplié les menaces de sanctions, notamment économiques. La mort récente de trois membres de Médecins sans frontières, des attaques contre les installations de l’Unicef  s’ajoutant au flux de réfugiés arrivant au Soudan avaient accentué l’inquiétude des chancelleries occidentales.  

L’Ethiopie, qui  envisage avec l’aide chinoise de devenir l’un des nouveaux « tigres » d’Afrique  ne pouvait soutenir la perspective d’un durcissement des sanctions voire d’un boycott, sans parler de la perte de prestige d’un pays qui est le siège de l’Organisation de l’Unité africaine. A cela s’ajoutent les tensions régionales avec l’Egypte et le Soudan qui redoutent  les conséquences du remplissage imminent du Barrage de la Renaissance qui captera en amont les eaux du Nil nourricier.

Restera à affronter les conséquences de cette défaite militaire et politique : l’aura du Premier ministre s’en trouve ternie sur le plan international,   sa formation politique,  le Parti pour la paix et la prospérité, devra  tempérer sa volonté de renforcer l’autorité de l’Etat central. Quant aux  tenants de l’autonomie des provinces, défenseurs du  « fédéralisme ethnique » qui caractérisait la mosaïque éthiopienne, ils seront renforcés par l’exemple tigréen.  L’automne dernier, un conflit politique –le fait que le FPLT ait organisé des élections unilatérales alors qu’Addis Abeba avait reporté le scrutin pour  cause de Covid- avait débouché sur une intervention militaire, mais l’épreuve de force a tourné au désastre, et accentué les fractures au sein de la délicate construction éthiopienne.  C’est une leçon qui devra être méditée dans une Ethiopie désormais fragilisée mais aussi dans d’autres Etats africains qui pourraient être tentés par la manière forte et expéditive, au détriment de la patiente négociation…