30 août 2021

Jonathan Coe et Stefan Hertmans: face aux incertitudes de l’heure,le contemporain ne sait rien

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En Haute-Provence, un festival voué à la passion de la littérature a brassé le passé pour tenter d’appréhender un futur incertain.

Colette Braeckman

C’est une histoire de passion, de paysages, d’amitié. De rencontres aussi, dont les fils se sont noués au cours des ans… Passion pour la littérature, défendue avec panache par la librairie Le Bleuet, la plus importante dans le monde rural du sud de la France. Passion pour ces paysages presque inchangés de Banon, de Simiane-la-Rotonde, ce village perché qui défie les ans depuis le Moyen Age, passion pour ces  contreforts du Lubéron où Sophie Leclercq, fondatrice du chai les Davids plante des vignes  à l’intention des  générations futures et accueille les artistes de passage.

 Mais avant tout, la première édition du festival Littérature Passion en Haute-Provence est le fruit d’amitiés croisées, le résultat de ces liens depuis si longtemps noués entre l’écrivain Stefan Hertmans, Sigrid Bousset son épouse et l’auteur anglais  Jonathan Coe. Venant de publier « Billy Wilder et moi », ce dernier  a  fêté son 60 eme anniversaire en Provence, loin d’une Angleterre où, disait-il ce samedi lors du festival, « le Covid a servi de couverture pour masquer les premiers effets du Brexit, dont quelques pénuries de produits courants… »Pour mixer cette brassée d’auteurs, dont Céline Curiol, Maylis de Kerangal, Vinciane Despret, Laure Adler,  il fallait la chaleureuse énergie de Béatrice Delvaux, de son amie Sigrid Bousset, programmatrice littéraire, et de quelques autres comparses dont notre consoeur de la RTBf  Hadja Lahbib… Précédant les rencontres littéraires, la contrebassiste de jazz contemporain Joëlle Léandre avait secoué le plafond des chais par son duel l’opposant et la reliant à son monumental instrument.

Au cours des  journées qui suivirent, l’histoire tragique d’Hamoutal, -une jeune chrétienne qui se convertit par amour au judaïsme, personnage principal du « Cœur Converti » de Stefan Hertmans-  hanta sinon les débats du moins les esprits, marqués dès le premier soir par l’acteur Didier Flamand qui fit vivre des extraits du livre sous la voûte moyenâgeuse de la rotonde de Simiane.  Car si le roman se déroule au 11e siècle et rappelle la folle descente des Croisés vers Jérusalem, il est aussi d’une déroutante actualité en ce temps où le scepticisme vaccinal coupe la France en deux, où les excès du climat suggèrent que, peut-être, nous assistons  la fin d’une époque et où nous sommes imprégnés de ce que Jonathan Coe appelle une « anxiété de basse intensité. »

Comment écrire  par ces temps de pandémie, que dire lorsque les années se bousculent et conduisent la plume vers le rivage des souvenirs, comment parler à des jeunes filles comme celles de l’écrivain anglais qui, en réponse aux questions de leur père, assurent que la santé mentale leur paraît un enjeu majeur ?  Alors que Béatrice Delvaux et Marc Gaucherand,  le  patron du Bleuet, interrogent des écrivaines d’aujourd’hui, Céline Curiol et Maylis de Kerangal, le public médusé écoute Vinciane Despret évoquer le langage des poulpes.

 Le soir suivant, la journaliste et écrivaine Laure Adler, pugnace  et déterminée, mène avec Stefan Hertmans et Jonathan Coe un tout autre débat. Elle les confronte à leur besoin d’écrire,  les enjoint de rappeler  les ambitions de leur jeunesse.  Jonathan Coe ne se fait pas prier : il raconte que, pour retrouver le souvenir de la musique des  films de Billy Wilder,  il a fouillé  ses carnets de notes d’adolescents, il rappelle  dans la foulée, « combien il détestait celui qu’il était alors ». Après avoir évoqué sans pitié les dix années durant lesquelles il adressait vainement ses manuscrits aux éditeurs muets, il confesse que s’il écrivait à perdre haleine, « c’était aussi pour échapper à moi-même… »

Quant à Stefan Hertmans, que « Guerre et thérébentine » et « Le Cœur Converti » ont rendu  célèbre, il rappelle qu’avant ces livres majeurs,  une quarantaine d’autres de ses ouvrages sont demeurés plus confidentiels. Mais ce qu’il tient à dire, c’est qu’il faut s’appuyer sur le passé pour aborder le présent : la fureur des Croisés qui emporta les communautés juives de France et effaça leur souvenir n’annonce-t-elle pas les intolérances d’aujourd’hui,  n’est-elle pas prémonitoire des vagues de réfugiés appelées à se succéder?  L’écrivain rappelle aussi que son dernier ouvrage  en cours de traduction française, « De Opgang », qui rappelle les ramifications de la collaboration au sein de la population de Flandre, a provoqué un tollé au sein de l’opinion flamande et suscité les vives réactions de certains milieux politiques.

Plongeant au plus intime de leurs souvenirs, de leurs engagements, les deux écrivains et amis ont aussi révélé au public attentif la tension de leurs  heures d’écriture, rappelé leurs doutes lancinants – « même la syntaxe peut mentir » assène Hertmans -, tandis que Coe souligne qu’il y a plusieurs façons d’être contemporain…Si la fatigue peut affleurer, si les deux hommes rappellent que face aux incertitudes de l’heure « le contemporain ne sait rien »  et que même si les heures bénies dans les jardins du Bleuet  ne sont peut-être  qu’une « soirée d’avant la guerre »,  il existe des raisons d’espérer. Parmi lesquelles Hertmans,  pessimiste de l’âme mais optimiste de la volonté, désigne l’arrivée dans nos langues européennes de nouveaux talents issus de l’immigration. Il cite ces écrivains hollandais d’origine marocaine qui s’expriment dans la langue de Vondel, mais  avec le baroque et  le romantisme du récit traditionnel marocain… Une remarque de fin de débat qui mène tout droit au travail remarquable de l’écrivaine Céline Curiol  et de l’éditrice Rachel Bevillacqua (Editions du Portrait), qui organisent  des ateliers d’écriture à l’intention des migrants.

Passion, disions-nous, pour tenter de résumer ce festival.  Passion d’écrire, de dire, de partager. Passion de l’autre et du lendemain, quels qu’ils soient…