30 août 2021

Hissene Habré a été emporté par le Covid dans sa prison du Sénégal

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L’ancien président du Tchad était devenu un cas d’école pour la justice internationale

Ses demandes de transfert ou de libération ayant été systématiquement refusées par la justice du Sénégal, Hissène Habré, 79 ans, n’est pas mort sur le champ de bataille,  comme son successeur Idriss Deby : c’est le covid qui a emporté l’ancien  président du Tchad.

Depuis son renversement en 1992, il avait surtout occupé la chronique judiciaire, son cas étant devenu l’un des symboles de la lutte contre l’impunité, menée surtout par Human Rights Watch et  l’avocat américain Reed Brody.  Ce combat judiciaire avait été entamé en  Belgique, en application de la loi de compétence universelle. Quoique abrogée en 2003,  cette loi  a pu s’appliquer dans  son cas, certains des plaignants d’origine tchadienne ayant acquis la nationalité belge. Cette exigence de justice troubla longtemps le confortable exil au Sénégal de l’ancien président, qui faisait jouer en sa faveur ses appuis politiques et religieux.   A la suite d’infatigables démarches menées par les proches des victimes et de l’interpellation de la Cour internationale de justice,  des Chambres africaines extraordinaires (une juridiction d’exception créée par le Sénégal et l’Union africaine) furent finalement saisies du cas. Le  dossier présenté  était accablant : après la chute du régime, des fosses communes avaient été découvertes près de Ndjamena, contenant jusqu’à 150 squelettes de détenus exécutés par la police politique et l’ancien dictateur fut rendu responsable de la mort de 40.000 personnes.

Condamné à perpétuité, Hissène Habré ne cessa jamais de se défendre sur le terrain judiciaire, faisant appel de sa condamnation, exigeant d’être transféré dans une autre prison ou dans un hôpital. Petites lunettes cerclées de fer, visage rond, longue tenue blanche de musulman pieux, l’ancien maître du Tchad pouvait faire illusion et  il fut longtemps protégé par Abdou Diouf alors président du Sénégal comme par son successeur Abdoulaye Wade, sans oublier les relations qu’il avait tissé en France depuis des décennies.

Car malgré sa piété ostensible et la cruauté de ses hommes de main, Hissène Habré était bien un « produit français ». Ce  fils de bergers nomades était né dans le désert du Djourab, au sein de l’ethnie des Gorane ; intelligent, travailleur,  ses instituteurs l’encouragèrent à étudier à Paris dans les années qui suivirent l‘indépendance. Il fréquenta l’Institut des hautes études d’outre-mer, l’institut d’études politiques, dévora les œuvres de Franz Fanon et suivit avec passion les engagements de Che Guevara. A cette époque,  la France soutient François Tombalbaye, un président issu des ethnies chrétiennes du Sud et qui incarne le « Tchad utile », celui de la culture du coton implantée par le colonisateur. Les nomades du Nord, bons guerriers mais privés d’instruction, se sentent discriminés et à son retour au pays, Hissène Habré rejoint le Frolinat (Front national de libération du Tchad). Aspirant à diriger les Forces armées nationales, Hissène Habré se trouve en concurrence avec un autre chef nomade, fils du chef traditionnel d’une tribu du Nord, les Toubous, Goukouni Oueddei.  Ce dernier n’a pas fréquenté les écoles du colonisateur et, pour des raisons historiques, il est très lié à la Libye et en particulier à la confrérie religieuse de la Senoussya, qui avait donné du fil à retordre à l’armée coloniale française.  Lorsqu’en 1955  les rebelles du Tibesti enlèvent un médecin allemand ainsi que l’archéologue française Françoise Claustre et son époux les chefs de guerre tchadiens défraient la chronique et en 1975, Hissène Habré sera tenu pour responsable de l’exécution de l’émissaire français venu négocier la libération des otages, le commandant Galopin.  Ce qui ne l’empêche pas d’être nommé Premier Ministre en 1978 par un président originaire du Sud, le général Malloum puis de s’opposer à son rival Goukouni Oueddei. Ce dernier se retirera dans le nord du pays, soutenu par la Libye du colonel Kaddhafi, lequel annexe au passage la bande d’Aozou.  A cette époque c’est le prisme de la guerre froide qui domine et le nationaliste Goukouni sera considéré comme un suppôt de Kaddhafi. Quant à Hissène Habré il ne se contente pas des liens tissés avec l’armée française qui déclenche en sa faveur l’opération Epervier visant à reconquérir le nord du pays,  il se rapproche aussi des Américains et de la CIA. Dans  la  base arrière tchadienne, ces derniers mettent sur pied une force hostile à Kaddhafi.

Après  qu’Idriss Deby, -pur produit des services de renseignements français- ait renversé Habré en 1990, ce dernier est transporté  au Sénégal à bord d’un avion américain  tandis que ses hommes, de rudes combattants, sont accueillis par le président Mobutu, autre allié de Washington…L’ancien chef de guerre de couler alors des jours tranquilles au Sénégal jusqu’à ce qu’il y soit débusqué par la justice internationale qui fera de lui un cas d’école.