30 août 2021

En Afghanistan, les talibans n’ont pas toujours été les adversaires des Américains

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Retour sur trente années d’ambiguïtés  et de désamour

C’était la fin des années 80. Le Pakistan, dirigé alors par Benazir Bhutto, avait le regard tourné  vers l’Afghanistan, où le régime soutenu par Moscou avait vécu ses derniers moments tandis que dans les provinces les seigneurs de la guerre poursuivaient les combats.  Depuis Peshawar, comment ne pas rêver de découvrir la passe de Khyber, où les Britanniques  en 1842 et en 1878 s’étaient vu infliger des défaites sanglantes tandis que la troisième guerre, en 1919 avait mené  à l’indépendance un pays qui avait refusé de se soumettre aux grandes puissances. Sa souveraineté étant reconnue, l’Afghanistan  fut membre fondateur de la société de la Société de Nations en 1919 puis des Nations Unies en 1945.  L’histoire de l’indépendance afghane s‘était jouée dans ce défilé étroit, surplombé de falaises vertigineuses, où, après les Romains, les meilleures armées du monde s’étaient cassé les dents. Une fois franchie la ville de Darra, où des artisans locaux copiaient avec dextérité des armes de toutes provenances et de tout calibre, nous avions franchi  discrètement la frontière pour gagner les zones tribales  contrôlées par les guerriers pachtouns,  qui avec les Tadjiks, les Hazaras et les Kazakhs   forment l’une des quatre ethnies du pays. L’incursion n’a pas duré longtemps  car trébuchant dans une burka d’emprunt, aveuglée par le voile posé sur les yeux comme un grillage bleu, nous avions le sentiment de marcher sur une autre planète, bien loin de la capitale Kaboul où, nous disait on, les Soviétiques avaient ouvert des écoles et autorisé les femmes à travailler.   Dans la ville pakistanaise de Peshawar, devenue base arrière des talibans, nous avions découvert Gulbuddin Hekmatyar, le grand chef des guerriers pachtounes et du parti Hezb-e-Islami, qui  proclamait  son intention de conquérir Kaboul  où il devait  devenir Premier Ministre.  Etrange conférence de presse : le grand homme à la barbe charbonneuse était entouré de conseillers américains discrets et de jeunes hommes qui obligeaient les femmes occidentales présentes à se couvrir de pied en cap. Jusqu‘à ce que l’une d’entre elles, approuvée par ses consoeurs,  s’exclame « puisque vous ne dédaignez pas les Américains et leurs dollars, vous devez aussi accepter, comme elles sont, leurs femmes journalistes… »  Aux côtés des guerriers barbus, les Américains semblaient à l’aise :  c’est en 1979 déjà, six  mois avant  l’intervention soviétique en Afghanistan,  que le président Jimmy Carter avait signé une ordonnance autorisant une assistance clandestine  aux opposants au régime pro soviétique de Kaboul.  Le calcul du conseiller américain Zbigniew Brzezinski était machiavélique :  pour lui, attirer les Russes dans le piège afghan, c’était les exposer à une défaite certaine, un autre Vietnam, qui devait accélérer la décomposition de l’empire soviétique. Le Pakistan avait été choisi comme tête de pont de la manœuvre : de jeunes Afghans anticommunistes qui avaient fui l’université de Kaboul furent recrutés par les services de renseignements pakistanais, dotés d’armes fournies par la CIA tandis que les fonds venaient d’Arabie Saoudite et des revenus tirés du trafic de l’opium.  Dans les mosquées d’Europe, les Saoudiens menaient campagne en faveur des moudjahiddines ennemis du communisme. 

Après le départ sans gloire des Soviétiques, une guerre sans pitié devait opposer les  chefs tribaux, dont Hekmatyar à la tête des Pachtouns  et le commandant Massoud, chef des Tadjiks, contrôlant l’inexpugnable vallée du Panchir.  A l’époque, c’est  avec soulagement que la population de Kandahar puis de Kaboul avait accueilli  l’entrée des talibans formés au Pakistan : malgré leur rigorisme religieux, ils  représentaient une certaine sécurité et leur chef, l’austère  mollah Omar, inspirait confiance. Mais  en 1996, ce dernier accueillit un certain Oussama Ben Laden, indésirable au Soudan et violemment hostile aux Américains.  Rejoint par des djihadistes de plus en plus nombreux,  Ben Laden, vivant en spartiate dans les montagnes de Tora Bora,  allait développer Al Qaida ( la base) et fomenter plusieurs attentats, dont les plus spectaculaires visèrent les ambassades américaines à Nairobi et Dar es Salaam, détruites en août 1998. Cet évènement très médiatisé permit à la deuxième guerre du Congo de commencer dans l’indifférence générale.

Précédé par l’assassinat du général Massoud commis par deux prétendus journalistes venus de Belgique et travaillant pour Al Qaida, l’attentat du 11 septembre 2001 allait fournir l’occasion de déclencher «  la guerre contre le terrorisme ».  L’Irak, quoique étranger à l’écrasement des tours jumelles, allait être désigné pour cible et pratiquement détruit. En Afghanistan, le mollah Omar, respectueux de la solidarité islamique, avait refusé de livrer Ben Laden aux Américains et ce dernier, accompagné des cadres d’ Al Qaida, avait réussi à s’exfiltrer au Pakistan. Le «niet » afghan infligé aux Américains  allait entraîner une vague de bombardements, la fuite du mollah Omar et la mise en place fin 2001 de l’International Security Assistance, (ISAF) à laquelle, aux côtés des Etats Unis,  contribuèrent une trentaine de pays dont la Belgique.  Hamid Karzaï, ancien cadre d’Unocal,  -une compagnie texane qui avait rêvé de construire un pipe line reliant le Pakistan et l’Afghanistan aux mers du Sud- fut investi à la tête de l’Afghanistan dans une relative indifférence. Les Américains avaient changé de priorité et  désormais ils rêvaient d’un changement de régime à Téhéran tandis qu’Al Qaida s’implantait de plus en plus profondément en Afrique.

Durant deux décennies, une guerre de basse intensité, scandée par les bombardements de l’OTAN, a ravagé l’Afghanistan tandis que la corruption du régime et de son armée a rendu  illusoire tout espoir de reconstruction du pays, même si une nouvelle classe moyenne est apparue.

Trois décennies après notre furtive rencontre à Peshawar, Gulbuddin Hekmatyar, l’ancien ami des Américains, l’ex trafiquant d’opium, le vieux chef de guerre, est toujours en piste et, au vu des derniers développements, il risque même de passer pour un modéré…

Sources : Gérard Chaliand, Pourquoi perd- on la guerre ? Un nouvel art occidental, éditions Odile Jacob

Michel Collon, Grégoire Lalieu, la stratégie du chaos, impérialisme et islam

Intestig’Action et Couleur Livres

Lemine Ould M. Salem, l’histoire secrète du Djihad, d’Al-Qaida à l’Etat islamique, Flammarion