30 août 2021

De Kaboul à Bruxelles, la vie de Sami a basculé

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« C’est le  drapeau belge, brandi dans un fossé devant la porte de l’aéroport, qui m’ a sauvé »

« Les mots me manquent pour remercier mes amis belges après ce qu’ils ont fait pour moi… Hier matin, sitôt arrivé dans un centre d’accueil de la Croix Rouge, Eric est arrivé, avec un téléphone portable, des vêtements et des jouets pour les enfants, qui m’ont été transmis…Le cauchemar de Kaboul est terminé mais mon esprit est encore là bas… Il   me faudra bien huit jours de quarantaine pour réaliser qu’avec ma femme et mes deux enfants,  je me trouve bien en Belgique, en sécurité, enfin… »

En moins d’un mois, la vie de Jami a basculé.  Au début de l’été, ce cadre trentenaire  était encore le patron d’une société à capitaux belges, dont la cinquantaine d’employés étaient surtout des femmes ; les affaires tournaient bien, les enfants, deux et dix ans, grandissaient paisiblement, leur mère était une femme épanouie. C’est le 31 juillet que la vie de cette famille tranquille a basculé : « les talibans ont attaqué notre ville, proche de la frontière iranienne,  et j’ai très vite compris qu’il nous fallait partir au plus vite car nous allions être menacés. Deux jours plus tard, nous avons fermé la maison, pris un taxi pour l’aéroport et à Kaboul où vit ma famille nous pensions séjourner durant quelques semaines. Depuis la route de l’aéroport, nous avons entendu des explosions, des tirs d’artillerie, croisé des tanks.  Dans la capitale, mon frère  m’a conseillé de quitter le pays et j’ai décidé de m’inscrire dans une université indienne.  Alors qu’à l’ambassade indienne je remplissais mes formulaires de visa, mon frère m’a appelé depuis la présidence. C’était la panique : le chef de l’Etat s’était enfui, et tous les ministres avec lui, non sans avoir  vidé les caisses. Alors qu’un avion les emmenait vers la Russie, les talibans entraient dans la ville.  C’était le chaos le plus total, et j’ai mis deux heures pour rentrer chez moi.  La chaleur était accablante, l’eau commençait à manquer, tout le monde était paniqué… »

Travaillant pour une société belge, craignant les menaces, Jami décide de tout faire pour quitter le pays, même provisoirement tandis que depuis la Belgique, ses amis lui assurent que son nom figure sur les listes de ceux qui pourront être évacués. Mais le plus dur reste à faire.

« C’est dans la soirée du 22 août que je reçois un message émanant de l’ambassade de Belgique à Islamabad. Il y est écrit que  mon nom figure sur les listes de ceux qui peuvent être évacués et qu’avec ma femme et mes deux enfants  je dois me rendre au plus vite à l’aéroport et attendre devant l’une des portes, Abbey Gate. Nous n’avons droit qu’à un petit bagage à main, on nous recommande d’amener de l’eau et des biscuits, de quoi tenir durant 48 heures.

A l’aéroport une foule nombreuse se presse, dans le plus grand désordre, il n’y a aucune organisation…Les jeunes n’écoutent rien et tentent de foncer sur la piste, de monter de force dans les avions…

Nous, pressés dans une file immense,  nous attendons six heures durant. Mon petit garçon de deux ans étouffe car il manque d’air et je le porte sur mes épaules,  son frère de  dix ans a le pied écrasé par la foule.  Lorsqu’enfin, jouant des coudes,  nous parvenons à la porte indiquée, nous y trouvons un soldat anglais, mais, obstinément, il  refuse  de lire le message émanant de l’ambassade de Belgique. Il nous répète que ce papier cela ne vaut rien et  que nous devons rentrer chez nous.  Désespérés, nous regagnons l’appartement et l’envie me prend de foncer en voiture vers la frontière du Pakistan même si  tout le monde m’assure que c’est trop dangereux…C’est alors qu’une idée me vient :  je passe au marché, j’achète du tissu noir, jaune et rouge, ma femme coud un drapeau belge et nous repartons pour l’aéroport. Là, brandissant mon drapeau, je fonce seul, laissant ma famille à l’arrière.  Il y a quinze fois plus de monde que la veille, mais je découvre que, longeant l’enceinte de l’aéroport, il y a un fossé où se déverse l’eau sale. C’est là que je m’installe, de 2h 30 jusque 6h du matin, guettant le passage d’un soldat belge qui reconnaîtra le drapeau.  De fait, faisant sa ronde, un soldat me repère,  me demande ce que je fais là et promet de vérifier la validité de mes documents. Depuis ma tranchée, je téléphone tous azimuts, y compris à mes amis en Belgique. Lorsque le militaire revient, il m’autorise à aller chercher ma famille et à entrer dans l’aéroport.

Là nous respirons enfin : on nous propose de l’eau fraîche et nous jetons nos bouteilles tièdes, un fonctionnaire belge appelle Bruxelles, nous attendons sans mot dire, ma femme prie. Un visa temporaire nous est accordé.

Après plusieurs heures d’attente, on nous dit de tendre les mains : puisqu’il n’y a pas de carte d’embarquement, on nous tamponne le boarding pass sur les paumes  et nous embarquons pour Islamabad.  Un militaire nous souhaite bonne chance et nous dit que c’est le dernier avion. Lorsque nous arrivons à Islamabad nous apprenons qu’un attentat suicide vient d’avoir lieu  à Kaboul, que dans ces files où nous avons patienté durant des heures, il y a eu 170 morts.  Ma femme pleure, s’inquiète pour tous ceux qui sont restés.  Dans la caserne de Peutie, on nous explique que nous allons être mis en quarantaine,  mais cela n’a pas d’importance. Kaboul est derrière nous, nos usines sont fermées, notre argent est bloqué et ne vaut plus rien ; tout est à reconstruire, mais nous sommes vivants et bientôt libres…