21 juin 2021

Le Tigré serait ramené à l’âge de la pierre

Catégorie Non classé

Depuis 27 ans, le professeur Nyssen, qui enseigne la géographie à l’Université de Gent est familier de l’Ethiopie et plus particulièrement du Tigré où il se rend chaque année. Ayant connu les grandes famines des années 90, il a pu constater les progrès réalisés et mesure l’ampleur des destructions actuelles. « Lors de mes premier séjours, dans les villages on mangeait, frugalement, deux fois par jour. Jusqu’à l’an dernier, j’avais pu constater des changements importants : des repas trois fois par jour, le spectre de la famine s’éloignait, l’espérance de vie s’allongeait.. La production agricole avait triplé, grâce à diverses mesures comme la mise en stabulation des animaux, le recours aux engrais, même si l’usage de ces derniers était de plus en plus contesté. Le Front populaire pour la libération du Tigré, à la tête de l’Ethiopie durant trois décennies, pouvait, dans sa province d’origine, se targuer de succès importants et d’une réelle popularité…La province attirait aussi de nombreux touristes, en particulier dans les lieux de culte historiques.. Bref, le développement de cette province jadis connue pour ses famines « bibliques » était manifeste. »
Le professeur gantois a pressenti le pire lorsque le FPLT a organisé des élections locales, défiant ainsi le pouvoir d’Addis Abeba incarné par le premier Ministre Abyi Ahmed, lauréat du prix Nobel de a paix en 2019. « La population a soutenu les dirigeants locaux, mais Addis Abeba ne l’a pas entendu de cette oreille et a envoyé l’armée, bientôt soutenue par des troupes venues d’Erythrée qui ont traversé la frontière. Abyi voulait couper toute aide vers le Tigré et la population disait de lui qu’il était pire que les sauterelles, qui envahissent régulièrement la province et détruisent tout sur leur passage. Le premier Ministre éthiopien était soutenu par l’Erythrée et le Tigré s’est retrouvé enclavé. »
Des novembre, les spécialistes de la région, géographes, agronomes, pressentaient que la famine serait inévitable : « alors qu’une industrie naissante se développait dans la province, que des emplois se créaient dans les villes, même si 90% de la population demeurait vouée à l’agriculture, nous avions enregistré la menace proférée à Abbis Abeba : ramener le Tigré à l’âge de la pierre… De fait, les activités de production ont été systématiquement détruites, mêmes les houes des paysans étaient brisées, les canalisations d’eau potable dans les villes, les sources aménagées dans les campagnes, les pompes à eau étaient privées de gasoil… Interdits de cultiver le jour, les paysans se rendaient aux champs durant la nuit et rentraient avant l’aube. »
Les sombres prévisions des agronomes se sont vérifiées : « alors que les prochaines récoltes n’auront pas lieu avant novembre prochain, la soudure est impossible, même si les paysans ont planté du maïs plutôt que du blé, ils n’y arriveront pas. D’ici novembre, il n’y a tout simplement plus rien à manger et un convoi d’aide dépêché par le Programme alimentaire mondial a été interdit de passage. »
Le professeur Nyssen, en contact régulier avec ses interlocuteurs du Tigré résume la situation en seul mot « starvation » : « aux viols systématiques, aux pillages, à la guerre s’ajoute désormais une famine créée, voulue, par ceux qui veulent anéantir le Tigré… »