21 juin 2021

Goma au rythme des secousses du Nyiragongo

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La capitale du Nord Kivu retient toujours son souffle même si la lave a cessé de couler

Au lendemain de l’éruption du volcan Nyiragongo, Goma vit toujours au rythme des secousses sismiques : « tout tremble autour de nous » raconte le journaliste Nicaise KiBel’Bel Oka, « on nous dit de rester dehors car les immeubles à étages du centre ville pourraient s’écrouler, mais en même temps on nous dit que la fumée est empoisonnée…. Certes, la coulée de lave s’est arrêtée au nord de la ville dans la localité de Buhene, mais elle pourrait toujours reprendre son glissement, ce qu’elle avait fait lors de la précédente éruption de 2002. »
Cependant, plus de 5000 réfugiés qui s’étaient précipités au Rwanda sont rentrés chez eux, en partie dans des bus qui ont été mis à leur disposition par Kigali. Cependant, la route du Nord, menant à la ville de Rushuru est toujours coupée par la coulée de lave, et des motards qui s’y étaient aventurés ont été intoxiqués par les fumées empoisonnées. Dix sept villages ont été détruits et des maisons de bois qui avaient été construites sur la lave ont été la proie des flammes ainsi que plusieurs entrepôts et usines. On déplore une quinzaine de victimes dont deux ont péri dans un accident de circulation. La panique générale a aussi provoqué la dispersion de 150 enfants qui ont été séparés de leurs familles. L’Unicef précise que de nombreux enfants qui avaient fui la zone contigüe à l’aéroport se trouvent désormais sans toit et sans ressources. Par ailleurs, l’Observatoire volcanologique de Goma (OVG) a exhorté la population à ne pas regagner trop vite ses quartiers d’habitation car il n’est pas exclu qu’une nouvelle coulée de lave provoquée par les secousses reprenne le trajet de la coulée de 2002, se dirigeant en direction du lac Kivu via un centre ville qui a été reconstruit. « Il ne faut pas que la population retourne dans cette zone rouge sans l’avis des autorités » a répété M. Muhindo, directeur de l’Observatoire tandis que la protection civile met en garde contre les fumées toxiques qui continuent à sortir des crevasses. L’avocat Dunia Ruyenzi, dont les bureaux avaient été engloutis par la lave en 2002, reconnaît que, pour sa part, il a refusé de quitter sa nouvelle maison, se contentant d’observer de loin « un volcan qui est comme une casserole remplie d’un liquide bouillant qui peut à tout moment déborder et se déverser sous forme de coulées de lave à travers la ville. »
Rappelons qu’en 2002, les habitants de Goma avaient vivement critiqué les rebelles du RCD Goma qui contrôlaient alors la ville, leur reprochant d’avoir minimisé le danger et de ne pas avoir donné par radio l’ordre d’évacuer les lieux. « Nous n’avions eu que dix minutes pour plier bagages et beaucoup de gens avaient du fuir sans rien emporter » se rappelle Me Dunia.
Dix neuf ans plus tard, force est de constater que les leçons du séisme précédent n’ont pas été tirées : non seulement la ville a été reconstruite sur le trajet suivi par les coulées de lave, mais les systèmes d’alerte sont demeurés muets. Au moment où la lave brûlante a commencé à s’échapper, les autorités locales, dans une province cependant placée sous état de siège, ont mis deux heures avant de réagir, tandis que la radio nationale RTNC ne donnait aucune directive.
Pire encore : alors que les éruptions volcaniques sont relativement prévisibles et que la hauteur de la lave bouillonnante contenue dans le volcan devrait être surveillée en permanence « comme du lait sur le feu », le directeur de l’observatoire vulcanologique a fait savoir que le Nyiragongo n’était plus sous surveillance depuis sept mois: à cause d’une facture de 10.000 dollars demeurée impayée, la connexion internet a été suspendue ! En outre, la Banque mondiale qui devait renouveler un programme de 7 millions de dollars sur quatre ans a suspendu ses paiements à cause d’irrégularités financières et selon un député, la moitié des 351 emplois de l’observatoire seraient fictifs. L’association citoyenne Lucha réclame depuis deux ans un audit administratif et financier de l’OVG, mais cette demande n’a jamais reçu de réponse.
Par ailleurs, les groupes armés hutus d’origine rwandaise, qui, comme les rebelles congolais, se financent grâce au commerce du charbon de bois au départ du parc des Virunga ne se contentent pas d’enlever régulièrement des civils et de monnayer leur libération contre de fortes rançons, ils volent aussi les panneaux solaires dispersés aux environs du volcan. Or ces derniers permettent le fonctionnement des sismographes enregistrant les secousses agitant le Nyiragongo et susceptibles de « faire déborder la marmite »…
Une délégation de sept ministres du gouvernement national s’est précipitée au Nord Kivu pour compatir avec les victimes, réaction que le journaliste Kibel’Bel Oka juge « prématurée ». Les habitants de la ville considèrent en effet que le véritable drame n’est ni l’éruption du volcan ni la multiplication des groupes armés mais bien l’impuissance d’un Etat défaillant, dont les représentants sont plus investis dans la politique et l’enrichissement que dans le bien être de leurs compatriotes. Ce mécontentement de la population pourrait, à terme, présenter un risque d’éruption plus important encore que le Nyiragongo lui-même…