21 juin 2021

France-Rwanda, le dernier cercle de la vérité reste à traverser

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Les historiens n’ont eu accès qu’aux sources écrites, l’implication réelle de la France au Rwanda demeure un secret d’Etat et bien des questions demeurent sans réponse.

Venant après 27 ans de déni et un Himalaya de mensonges et de désinformation, la visite à Kigali du président Macron représente un tournant important dans les relations entre la France et le Rwanda. On peut espérer que les paroles que prononcera le chef de l’Etat français apporteront quelque réconfort aux survivants, aux familles des victimes, et, plus largement, à tout un peuple qui, en 1994 s’est senti trahi et abandonné. Ce voyage a été rendu possible par la publication, quasi simultanée, des conclusions de deux commissions d’enquête : un travail mené en France par des historiens dirigés par Vincent Duclert et qui a conclu à un « aveuglement accablant » des autorités françaises de l’époque, et un autre par un cabinet d’avocat américain travaillant pour KIgali, qui a lui aussi écarté le terme de « complicité ». Les termes modérés utilisés à Paris par le président Kagame ont contribué à ce dégel diplomatique qui ouvre la voie à une normalisation des relations entre les deux pays.
Cependant, la recherche de la vérité a procédé par cercles concentriques et le travail des historiens a été limité par la méthode qui leur a été imposée : ils ont eu accès aux archives, ou en tous cas à une bonne partie d’entre elles, enfin déclassifiées et ils en ont tiré les conclusions avec honnêteté. Mais le dernier cercle, une immense zone grise, est demeurée hors d’accès : il s’agît des documents qui furent brûlés dès le 7 avril 1994 dans l’enceinte de l’ambassade de France à Kigali, des « ordres non écrits » qui partaient de l’Elysée et ne furent jamais révélés par le secrétaire général de l’époque Hubert Védrine, du rapport de la première commission d’enquête qui fut dirige par Paul Quilès. Ce dernier cercle est aussi celui des relations entre le régime Habyarimana et une certaine France de l’époque, l’Elysée, la coopération militaire, ces milieux sulfureux où se mêlent marchands d’armes, agents secrets et services spéciaux agissant dans l’ombre. La plupart des documents ayant été détruits ou subtilisés, l’ « histoire orale » n’a pas été sollicitée par les historiens.
Le mystère de l‘attentat demeure entier
Malgré un non lieu prononcé par la justice française à propos de l’accusation impliquant le FPR dans l’attentat contre l’avion présidentiel le 6 avril 1994, la vérité tarde à « sortir du bois ». De multiples questions restent posées à ce sujet: pourquoi le commandant de Saint Quentin, aujourd’hui général, s’est il précipité sur la piste, dans les minutes qui ont suivi le crash du Falcon, pour s’emparer d’une « boîte noire » qui fut vraisemblablement envoyée à Paris ? Pourquoi les Casques bleus de la Minuar, dans les minutes qui suivirent l’attentat, se virent ils interdire l’accès à l’aéroport par des militaires rwandais et pourquoi des témoins locaux aperçurent ils des inconnus portant l’uniforme des casques bleus belges quitter ostensiblement l’aéroport immédiatement après le crash ? Par la suite, on devait apprendre que des pièces d’uniforme des casques bleus belges, données au service nettoyage d’un hôtel de la place, disparaissaient systématiquement… Pourquoi la journaliste Valérie Bemeriki, sur les ondes de la radio des Mille Collines, quelques minutes après le crash de l’avion présidentiel, accusa t-elle les Belges d’être les auteurs de l’attentat, sur base d’informations qui lui avaient été communiquées depuis l’ambassade de France ? Rappelons que cette accusation mena à la chasse aux Belges, à la mise à mort des dix Casques bleus le jour suivant et in fine précipita le départ de tout le contingent belge, ce qui mit fin à la mission de la Minuar et laissa le champ libre aux tueurs . Connaît on le fin mot de la mort de deux techniciens français en communications, les adjudants chefs Didot et Maëir et l’épouse de l’un d’entre eux, dont les corps furent retrouvés ou plutôt déterrés quelques jours plus tard par les Belges, sur base des indications données par le commandant du Dami, (Département d’assistance militaire à l’étranger) le colonel Maurin, avec une précision suspecte? Basés dans une villa proche du cantonnement du FPR , ils écoutaient non seulement les communications des rebelles, mais ils auraient aussi pu capter celles de la tour de contrôle au soir du crime. Ces deux hommes en savaient ils trop ? Les corps déterrés dans le jardin de la villa qu’occupaient ces coopérants très particuliers furent acheminés sur Bangui avec un faux certificat délivré par un médecin légiste.
A-t-on élucidé les véritables raisons du « suicide » de François Durand de Grossouvre, chargé de mission à l’Elysée, intime du président et honorable correspondant du SDECE (les services secrets) depuis la fin de la deuxième guerre mondiale ? Le corps sans vie de cet homme de l’ombre, la tête emportée par une balle de calibre 357 Magnum, fut retrouvé dans son bureau de l’Elysée le 7 avril vers 20h 30, un bureau qui fut débarrassé la nuit même de tous les documents qui s’y trouvaient. Rappelons que de Grossouvre, chargé de protéger Anne Pingeot et sa fille Mazarine, gérait aussi les « affaires africaines », qu’il était proche du président Habyarimana auquel il avait présenté François Mitterrand puis, plus tard, proposé les services du capitaine Barril. La conclusion du suicide s’imposa d’emblée, même si on savait que le conseiller de l’Elysée était opposé à une opération de force au Rwanda. De Grossouvre était proche du capitaine Barril, un homme qui, présentant à la télévision française une boîte noire qui n’était en réalité qu’un enregistreur de vol, tenta longtemps de brouiller les pistes à propos de l’attentat. Mais il reconnut cependant que, dans la nuit du 6 au 7 avril il se trouvait « sur une colline perdue d’Afrique»… Lorsqu’il fut convoqué par la justice française qui souhaitait l’interroger sur ses relations avec la famille Habyarimana, Paul Barril avait perdu la mémoire et il n’expliqua jamais quelle avait été sa mission le soir de l’attentat.
Par la suite, on ne sut jamais pourquoi fut assassiné le lieutenant Ephrem Rwabalinda, qui, en mai 1994, s’était rendu à Paris pour rencontrer le général Huchon, chef de la mission militaire de coopération. Ce dernier lui avait promis la livraison de 17 appareils radio sécurisés directement connectés à la France, afin de permettre à cette dernière d’être directement informée des opérations en cours.
En juin 1994, les journalistes français, invités pour couvrir l’Opération Turquoise, devaient découvrir qu’au lieu de secourir des Tutsis massacrés, les troupes de combat avaient reçu pour première mission d’empêcher le FPR de prendre Kigali. La presse dut beaucoup insister pour que les hélicoptères acceptent d’évacuer les survivants de Bisesero, une colline où les tueurs avaient eu quartier libre durant trois jours. Lorsque fin août 1994, l’opération Turquoise prit fin, ses militaires d’élite convoyèrent vers le Kivu voisin les Hutus qui s’étaient abrités durant deux mois de plus dans la « zone humanitaire sûre ». Encadrant les civils en débandade se trouvaient les responsables du génocide emportant les fonds de la Banque du Rwanda et les troupes de l’armée défaite, qui allaient préparer la revanche depuis les camps du Kivu. Sous les yeux des agences de l’ONU impuissantes, la guerre et ses crimes se transportaient ainsi dans le Congo voisin, et n’allaient plus le quitter…
A Kigali, en ces jours de retrouvailles, il n’est pas de bon ton de rouvrir ces pages tâchées de sang, de poser ces questions demeurées sans réponse, de rappeler plus d’un quart de siècle de désinformation.
Mais les relations de la France avec le Rwanda, de la France avec l’Afrique, ne seront réellement apaisées qu’au moment où toute la vérité sera dite.